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1 janvier 2005 6 01 /01 /janvier /2005 15:21

Ex-æquo avec le film chinois « Meng Ying Tong Nian » de Xiao Jiang, « Moolaadé », le film sénégalais de Sembene Ousmane a remporté le prix du jury du festival de Marrakech. La jeune comédienne malienne, premier rôle de « Moolaadé » revient sur le thème central du film : l'excision.

 

Entretien avec Somé Fatoumata Coulibaly

 

Vous êtes actrice, réalisatrice productrice à l'ORTM. Comment avez-vous été repérée par Sembene Ousmane ?

 

Je suis comédienne et réalisatrice à la Radio Télévision malienne. J'avais joué auparavant dans plusieurs longs métrages. C'est dans « Kimba le tyran », réalisé par l'actuel ministre de la culture malien, Cheikh Omar Cissoko, que Sembene Ousmane m'a repérée. J'ai été retenue en 2002, lors du 2ème casting du film. J'étais très fière d'être choisie par cet homme, véritable légende en Afrique.

De plus, le thème de l'excision vous touchait particulièrement…

Bien sûr, ce thème me touchait. Avant le tournage de Moolaadé (« protection », « droit d'asile » en peul), je travaillais au sein d'une ONG. Nous faisions de la sensibilisation en milieu rural. Il s'agissait pour nous d'inciter hommes et femmes à abandonner l'excision, leur montrant aussi qu'elle n'est pas un précepte de l'islam. Nous passions des documentaires, en collaboration avec des sages-femmes, des chirurgiens, qui ont pu témoigner des blessures des femmes excisées durant l'accouchement. Le cinéma a un rôle a jouer dans cette sensibilisation. Les choses pourraient d'ailleurs évoluer rapidement, s'il y avait plus de salles de cinéma en Afrique

 

Au Mali, les religieux prennent-ils part à ces campagnes, comme on a pu le voir par exemple avec les imams au Sénégal ?

 

Les religieux sont majoritairement pour l'excision au Mali, en dépit de toutes les campagnes, conférences et ateliers sur le sujet. En dépit aussi des tentatives des responsables administratifs et politiques de les impliquer dans cette lutte. Cette pratique reste ancrée dans des traditions ancestrales, à la campagne comme à la ville.

Les pays arabes sont également concernés par des formes de mutilations génitales féminines, comme aux Emirats, au Yémen, au Sultanat d'Oman, en Egypte, au Soudan...

Ces pays pratiquent en effet l'infibulation (une excision suivie d'une couture des grandes lèvres destinée à empêcher toute relation sexuelle). Je sais aussi que dans certaines régions du Mali, comme à Kayes, cette pratique existe. Le but : contrôler le désir sexuel de la femme, afin d'empêcher des relations extraconjugales. Ma grand-mère me disait qu'il y a 20 ou 30 ans - cela continue malheureusement - des Maliens partaient 4 ou 5 ans travailler en France laissant leurs épouses en afrique. La femme était alors excisée pour rester fidèle. Certaines femmes excisées pourtant pourront continuer à avoir du plaisir.

 

Quels sont les dégâts provoqués par l'excision ?

 

Des jeunes filles de six à huit ans meurent, quelquefois une heure, deux jours ou une année après l'excision. Les hémorragies sont nombreuses. Beaucoup de femmes excisées meurent aussi des suites d'un accouchement. Autrefois, c'était les « forgeronnes », femmes et filles d'aiguiseurs de couteaux qui pratiquaient l'excision. Ce sont de plus en plus aujourd'hui des non-professionnelles qui coupent tout le clitoris avec des conséquences mortelles.

 

Malgré toutes les campagnes, l'excision continue à être pratiquée. A qui la faute ?

 

A nous tous. La sensibilisation aurait dû commencer il y a bien longtemps. Dans l'esprit de nos parents, la demande d'abandon de l'excision vient de l'Occident. Ils ne supportent pas qu'on leur impose quoique ce soit. « Vous avez été à l'école des blancs ! » nous disent-ils. C'est pourquoi avant d'interdire, il nous faut aussi convaincre. En montrant des exemples de décès de fillettes ou de femmes en couche. Nous devons prouver que ces traditions sont mauvaises pour nous-mêmes. Le Burkina a voté une loi interdisant l'excision. Au Mali, un avant projet de loi fait débat. Peu à peu, des villages abandonnent cette pratique. Des exciseuses se réunissent et fêtent l'abandon des couteaux. Le combat se gagne village par village…

Propos recueillis par Yann Barte

 

L'excision à la loupe

 

Près de 130 millions de femmes et de petites filles sont mutilées, principalement en Afrique et dans le monde arabe. Chaque année, près de 2 millions de fillettes et de jeunes filles sont exposées au risque de mutilation. Les dégâts des mutilations génitales féminines sur la santé sont nombreux, souvent mortels. La section du clitoris et des petites lèvres entraîne une douleur intense, accompagnée d'angoisse (voire d'état de choc). Une hémorragie peut entraîner la mort. L'émission d'urines sur la plaie occasionne des brûlures et quelquefois une rétention d'urines réflexe. Pratiquées dans des conditions d'hygiène souvent précaires, l'excision et l'infibulation sont à l'origine d'infections multiples pouvant entraîner une stérilité. On peut également évoquer les septicémies, le tétanos, le sida... Sans aide appropriée, la femme infibulée et l'enfant qu'elle porte sont menacés de mort lors de l'accouchement. De plus, l'ablation partielle ou totale du clitoris entraînent une inévitable altération de la sensibilité sexuelle. Il existe bien d'autres complications de ces mutilations comme les fistules vésico-vaginales ou recto-vaginales. On rapporte aussi des complications psychiatriques, des dépressions.

 


« L'excision est pratiquée dans 38 pays des 54 Etats membres de l'Union Africaine. Quelle que soit la méthode employée (classique ou moderne), exciser est une atteinte à la dignité de la femme. Je dédie Moolaadé aux mères, femmes qui luttent pour abolir cet héritage d'une époque révolue ».

 

Yann Barte, Femmes du Maroc, janvier 2005

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Published by Yann Barte, dans FEMMES DU MAROC, janvier 2005 - dans Culture - sports
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