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1 avril 2011 5 01 /04 /avril /2011 02:22

CRITIQUE Réalisé dans l’urgence, le second long-métrage de Hicham Ayouch est une pure merveille. Avec le réel et l’impro comme scénario, l’émotion brute comme gouvernail, le jeune réalisateur offre un bol d’air au cinéma marocain. Il sort ce mois-ci en France.

 

 

Fissures---Hicham-Ayouch.jpgPour réaliser Fissures, j’ai appelé six, sept potes qui avaient, j’en étais sûr, l’énergie, la folie, la générosité de partir dans un délire avec moi. Des gens que j’aime. Ils sont tous venus.” Ainsi est née l’idée du film, de l’attente insupportable d’une réponse pour un autre film et d’un besoin impérieux de créer, “pour ne plus se taper la tête contre les murs”.

Comme les acteurs dans le film, la petite tribu de Hicham pleure, crie, s’engueule durant le tournage… Un film de dingues, en somme, où on boit beaucoup, où on s’aime autant. Pas de faux décor, pas de lumière artificielle, pas même de scénario. Le film se construit au jour le jour, au gré des impros, chacun apportant ses idées, vite jetées le matin sur des bouts de papier.

 

Montage convulsif

 

Un film coécrit dans un bouil-lonnement créatif, mais pas pour autant coréalisé : Hicham reste le chef d’orchestre, il cadre et construit véritablement le film lors du montage. “C’est seulement là que le film a vraiment été réfléchi”, reconnaît le réalisateur. Le montage, presque convulsif – peut-être un peu trop haché – laisse peu de pauses. Mais Hicham, dans l’hystérie du tournage, a souhaité rester totalement en rythme avec ses acteurs. Il les suit comme il peut, caméra à l’épaule, quitte à les perdre, hors cadre.

 

Fissures est à l’image des personnages, d’Abdesselem par exemple, tout juste sorti de la prison de Tanger : ivre de liberté. Son ami Noureddine est venu le chercher. Les deux hommes passent toute la nuit à fêter la liberté recouvrée. Ainsi commence le film. Marcela, une Brésilienne fantasque et excessive débarque dans la vie des deux hommes pour un trio d’amour infernal.

 

Entre documentaire et fiction, les comédiens donnent tous un peu d’eux-mêmes, de leur vie. “Noureddine était bourré tout le long du film”, se souvient Hicham. Architecte alcoolique dans la vie comme durant le tournage, Noureddine Denoul remportera le prix du meilleur second rôle à Tanger.

 

“Marcela est le seul personnage un peu composé”, la seule vraie comédienne du film, davantage en contrôle que les autres et canalisant durant le tournage l’énergie de ses partenaires. Elle crève l’écran, extrême et débordante d’émotion.

 

Casser les règles

 

Hicham n’a pas eu besoin d’inventer les personnages, ni même de les rebaptiser pour mieux se les accaparer. Ils existent et portent tous leur vrai nom. Aucune fausse note dans le jeu, même les passants sont d’une incroyable authenticité ; et pour cause, ce sont aussi de vrais gens.

 

Le film lui-même s’est affranchi de tout artifice ou grandiloquence. Il fait presque vœu de chasteté, façon “Dogme95”, le mouvement cinématographique danois né aussi, raconte-t-on, d’une soirée bien arrosée. Et s’il y a probablement des Idiots de Lars von Trier ou du Faces de Cassavetes dans Fissures, Hicham nie appartenir à une école ou posséder même une quelconque culture cinématographique. Il s’agace presque à penser qu’on lui colle une posture, fût-elle esthétique. Tout au plus a-t-il voulu casser certaines règles de cinéma : “Mais peut-être que demain, je ferai un cinéma hyper bien léché, avec aucun plan à l’épaule, tout sur pied…”

 

Ses inspirations sont souvent ailleurs : “Je suis plus inspiré par la danse, le théâtre, d’autres formes d’expression… la lumière du Caravage ou la folie de Bacon.” Mais alors, ce texte post-générique, rédigé comme un manifeste du cinéma, c’est quoi ? “Ça ? C’est du baratin ! Pour présenter le film au CCM [Centre cinématographique marocain] et avoir de l’argent en postproduction, il fallait faire 80 minutes. J’ai rallongé le générique et ajouté ce texte, lance le réalisateur, désinvolte. Mais quand tu fais quelque chose, t’as pas besoin d’expliquer ta démarche.”

 

Hicham ne cache pas d’ailleurs un certain agacement lors des interviews ou débats, renvoyant souvent les questions qu’on lui pose : “Je sais pas et toi, t’en penses quoi, t’as vu le film ?” Sa ligne directrice : chercher l’émotion dans tous ces moments de vie. Pourquoi chercher plus loin ? La transcription du réel dans ce qu’il a de plus sincère et touchant n’est ni une posture stylistique ni un courant cinématographique, c’est peut-être juste l’essence du cinéma. Mais Hicham ne théorisera pas, persuadé sans doute que toute intellectualisation signe la mort de l’émotion et du lien direct entre l’œuvre et le spectateur. Du baratin, comme il dit.

 

Un poème à Tanger

 

Fissures est aussi un poème offert à Tanger, véritable personnage du film. Hicham Ayouch est amoureux de cette ville, qui l’a tout de suite happé par son rythme, sa douceur, ses vapeurs… Il a vécu dans la casbah, aspiré autant qu’inspiré. “Si j’étais resté là-bas, je serais probablement aujourd’hui à une terrasse de café à fumer un pétard, à écouter le bruit du vent… C’est une ville très inspirante, mais qui ne porte pas vraiment au mouvement. Quand je serai vieux, je m’y installerai peut-être…”

 

Pour l’heure, après Casablanca, Hicham a décidé de quitter le Maroc, ce “pays de dingues et de schizophrènes” avec lequel il entretient une relation passionnelle. Il regagne la France : “Le climat m’intéresse, tous ces remous… Ça sent un peu la merde. La France m’inspire à nouveau.”

 

Il reconnaît aussi être attiré par les marginaux, “ceux qui sortent de prison, les putes, les SDF, les ermites aussi… Leur isolement, leur enfermement montre qu’il y a une intelligence, une sensibilité, quelque chose qui me touche”. Plus que la marginalité, Hicham recherche partout cette forme de vérité qui émeut et qu’on trouve souvent chez ces personnes “qui viennent de loin”.

Projeté la première fois il y a un an lors du festival du film de Marrakech, le film est sorti en juin dernier au Maroc. Il ne tiendra pas plus d’une semaine.

 

Accueil contrasté

 

Une erreur de diffusion, dit le réalisateur, qui n’a pas compris le choix des complexes Megarama : des salles pour un public aisé, bouffeur de pop-corn et plus coutumier des productions des majors américaines. L’accueil au Maroc fut contrasté. A Marrakech, des spectateurs sortent de la salle, excédés, dénonçant des scènes de sexe, d’alcool, un cinéma irrespectueux des valeurs marocaines… tandis que la presse se montre plutôt bienveillante.

 

Seuls les islamistes, peu enclins à réitérer une bien involontaire promotion du film par leurs attaques, se font discrets. Ils se souviennent encore du carton réalisé par le film Marock, de Leïla Marrakchi, un succès assuré bien paradoxalement par une pluie d’insultes à l’encontre du film. Attajdid, le quotidien du PJD, se contentera d’une simple caricature de Hicham Ayouch.

 

A présent, le réalisateur espère une nouvelle sortie au Maroc, cette fois dans des salles populaires, plus adaptées à ce cinéma intimiste. Présenté en avant--première au festival du cinéma arabe de Fameck, où il remporte le prix du jury presse, puis au Maghreb des films à Paris, il sort ce mois-ci. A ne pas rater.

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, avril 2011

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Published by Yann Barte, dans LE COURRIER DE L'ATLAS, avril - dans Culture - sports
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