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15 avril 2004 4 15 /04 /avril /2004 16:33

Dans un joyeux désordre, elle arrive enfin, de Casablanca à Tétouan. Longtemps attendue, la BD surgit au Maroc au cœur d'un tourbillon enthousiaste d'initiatives de jeunes dessinateurs, des bulles et des projets pleins la tête. Une véritable naissance.

 

Ici, c'est l'auberge espagnole ! On s'installe, on parle BD, et entre quelques planches de dessin et un café crème, on échange des techniques, une méthode japonaise ou quelques albums V.O. Les hotaku (fans de manga) sont, en effet, majoritaires dans le groupe. C'est la grand-messe du samedi pour cette trentaine de bédéistes rassemblés à la cafèt' du Centre culturel français ou dans un café alentour. Et chaque semaine, deux ou trois nouveaux dessinateurs rejoignent la joyeuse tribu. Pas simple à harmoniser pour le chef d'orchestre du groupe, Abdelaziz Mouride, journaliste et bédéiste ! C'est lui qui avait lancé, lors de la « Fête de la BD » organisée il y a quelques mois au CCF, l'idée un peu folle d'un magazine. Des jeunes avaient répondu présents. Tout de suite.

 

Le projet porte un nom : « Bled'Art » et un numéro zéro, en voie de finition. Issus pour leur majorité de l'école des Beaux-arts de Casa, ces jeunes dessinateurs, presque tous autour de la vingtaine, essaient tant bien que mal d'assister aux « réunions », de boucler quelques planches, entre deux examens. Sans consigne particulière, la revue semble partir dans tous les sens, au gré des passions de chacun. Pourtant, malgré l'ambiance très ludique de ces rencontres, le projet avance méthodiquement, dans l'excitation partagée de l'aventure. Abdel Ali, 18 ans, groupie de « Racaille Blues » raconte « la bande à Moustafa » en guerre contre le clan de Hmida. De la castagne à chaque page, du sang qui gicle et des types envoyés à l'hosto toutes les cinq vignettes. Du « Street Fighter » couché sur papier ! Salah Eddine a choisi la période ante-islamique pour placer son personnage : « Antar, le mercenaire du désert ». Mais c'est bien du manga qu'il s'inspire pour la technique. En quelle langue ? « J'écris les bulles au crayon en arabe dialectal pour aller plus vite, ensuite je les réécris en français. Je sais pas pourquoi… » A « Bled'Art », seuls les animaux de Kalamour parlent l'arabe, darija.

 

Quant à la réalité marocaine, elle semble peu inspirer nos dessinateurs, bien davantage tournés vers les « anime » (dessins animés japonais) et les séries américaines. « Buffy, Charmed... je pioche un peu dans tout » explique Aïcha. « Mes décors sont toujours japonais, mes personnages plutôt français ou anglais. Je n'arrive pas à placer mes histoires dans un décor marocain. Trop sexe sans doute ! (rires) ».Le « bled » ne ferait donc pas bon ménage avec la création libre et l'explosion des sentiments amoureux pour cette fan de « shôjo manga » ! Ici pas de « hchouma ». Le décor occidental, japonais ou celui d'une 5ème dimension offre au crayon bien plus de liberté. C'est partout le métissage qui prévaut dans une recherche de style et d'identité propre sans doute à cette période de l'adolescence et… de globalisation. Ainsi Hasna, sans origine berbère, prépare une version revue et corrigée de « Isli et Tislit ». Long, maroco-vietnamien, se passionne pour les histoires de gangs aux couleurs US tandis que Samira flashe pour les décors japonais qu'elle espère bien connaître un jour, en poursuivant sa formation à l'école d'art de Kyoto.

 

A plusieurs centaines de kilomètres plus au nord, c'est autour de l'école des Beaux-arts de Tétouan que des jeunes s'animent. Un autre univers. Ici, on s'inspire des histoires des contes et légendes marocaines de nos grands-mères, de la guerre du Rif ou de la brutalité de la Sûreté nationale. Mais peut-être aurait-on tort de ne voir un regard marocain/maghrébin que dans les planches s'inspirant stricto sensu de la réalité marocaine. Toujours est-il que la langue arabe fait, cette fois, jeu égale avec le français. « Chouf », le fanzine du département BD de l'école, est d'ailleurs bilingue. C'est à un professeur bruxellois de BD, Denis Larue, que l'on doit la création de ce département en 2000. « Chouf », financé à part égale par la Délégation Wallonie-Bruxelles et le ministère marocain de la culture, pourrait bien pour son numéro 3 passer par un diffuseur. Pour le nouveau prof de BD, Renaud De Heyn, auteur des albums « La tentation. Carnet de voyage au Pakistan », pas de doute « La BD a un brillant avenir au Maghreb. Reste un éditeur, pour se jeter à l'eau. Quelques-uns ont déjà envie de s'investir davantage dans le livre de jeunesse, mais je pense que le développement de la BD passera par la presse et par les revues comme Tintin ou Spirou. C'est ainsi qu'elle a démarré aux Etats-Unis et en Europe… ». Pour l'heure, la presse reste encore timide, seul l'illustration, voire la caricature est parvenue peu à peu à se frayer une place dans les colonnes de nos journaux et magazines. Côté édition,Tarik est le premier (et le seul) à s'être lancé. C'était en 1999, avec l'album « On affame bien les rats » de Abdelaziz Mouride, le récit terrifiant de la détention de l'auteur durant les années de plomb. « Il s'agissait surtout de témoigner. Cet album était très parlant par son verbe, la force de l'image » explique l'éditeur, Bichr Bennani qui reconnaît le coût beaucoup plus élevé d'un album BD sur un ouvrage classique. Depuis Tarik a reçu une dizaine d'autres BD,« Rien que nous n'ayons retenu, mais nous restons ouverts ».

 

Jusqu'alors, faute de débouchés, beaucoup de bédéistes partaient exercer leur talent à l'étranger ou se recyclaient. Un véritable gâchis ! La nouvelle génération, elle, est bien décidée à faire émerger dans les années à venir les premières bulles marocaines, les premiers albums, revues et - qui sait - dessins d'animation. Reste à soutenir ces initiatives. L'entreprise Clairefontaine et l'ambassade de France pourraient sponsoriser l'aventure des bédéistes de Casa. Les Marocains, quant à eux, attendent encore en observateurs trop prudents. Mais déjà des rendez-vous s'annoncent. Du 15 au 18 juillet auront lieu les premières rencontres internationales de la bande dessinée de Tétouan. La BD, c'est parti !

 

Yann Barte, TelQuel, 15 avril 2004 

 


 

Demain, des mangas arabes ?

 

A Casablanca, des jeunes vivent à l'heure de Tokyo, s'enivrent de culture nippone et parlent un curieux jargon. Sur la dizaine de filles de Bled'Art, toutes étaient « mangaka » (dessinatrices de manga). Leur préférence va généralement au « shôjo », sorte de manga pour jeunes filles, pimenté d'histoires romantiques. Mais quelques-unes goûtent aussi au genre plus viril des « shonen », peuplés de défis, de compétitions sportives, de combats, de sang qui éclabousse et d'os qui craquent ! Au Maroc, on commence toujours « gagaballien » (fan de Dragon Ball) avant de découvrir d'autres talents, d'autres plumes... C'est qu'en matière de manga, c'est un peu la désolation ! « Pas de boutique ou de magazine spécialisé, pas de films projetés ! Oualou ! déplore Hind. Tout juste commence-ton à voir distribués quelques nouveaux éditeurs étrangers. Ici, le style manga flirte volontiers avec une thématique arabe. Du manga on prend ce qu'on veut, une technique, un thème… Garçons et filles crayonnent aussi très différemment le genre. « Les gars sont beaucoup plus tournés vers l'action et beaucoup moins intéressés par la psychologie des personnages » note Aïcha, 17 ans « Et puis on retrouve toujours un peu chez eux le cliché de la petite jouvencelle en détresse à sauver ! » ironise cette jeune mangaka. « Le manga en français perd sans doute un peu de sa richesse » . Pour Haruko, résidente japonaise au Maroc « Les onomatopées en idéogrammes japonais par exemple font souvent partie intégrante du dessin ». C'est en effet pour l'heure la langue choisie par ces dessinateurs. Pourquoi ne pas alors se réapproprier le manga, en arabe ? Cette écriture se prête assurément aussi bien que le japonais au dessin. Le manga est à réinventer… version arabe. Dans quelques années peut-être...

 

 

Yann Barte, TelQuel, 15 avril 2004 

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Published by Yann Barte, dans TELQUEL, 15 avril 2004 - dans Culture - sports
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