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1 décembre 2008 1 01 /12 /décembre /2008 18:01

Analyse  - La visite récente de Benoît XVI en France a révélé une Eglise plus fermée que jamais, raidie sur le dogme et sur la morale familiale et sexuelle. La frange progressiste de l’institution catholique, marginalisée et rendue invisible, aurait-elle aujourd’hui perdu la bataille idéologique ?

 

 Les progressistes sont sonnés. C’est un formidable coup d’ostensoir sur la tête qu’ils se prennent ce 19 avril 2005 : leur bête noire de toujours, le cardinal Ratzinger, scribe intransigeant de Jean-Paul II en matière théologique, devient le 265e pape. La semaine de l’avènement de Benoît XVI, 37 % des catholiques français se disent “déçus” (sondage CSA – La Vie, avril 2005), comme monseigneur Gaillot, relevé de sa mission pastorale dès 1995 et expédié dans un diocèse virtuel au fin fond de l’Algérie. Trop novateur au goût du Vatican.

 

Faut-il encore rester dans l’Eglise ? Beaucoup de fidèles et de prêtres s’interrogent alors, inondant de mails les sites catholiques réformistes. De hauts responsables religieux, protestants, juifs, musulmans, expriment à leur tour leur inquiétude. Jean-Paul II avait été un adversaire coriace, laminant le mouvement progressiste. Benoît XVI – c’était annoncé – allait terminer son travail de “nettoyeur”. Tandis que les théologiens de la Libération sont impitoyablement chassés en Amérique latine, en France, les traditionalistes proches de l’extrême droite, comme ceux de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X, fondée par Mgr Lefebvre, sont réintégrés, semant le malaise dans l’épiscopat français.

 

Le temps des prêtres ouvriers

 

Depuis, le catholicisme progressiste semble comme groggy et même, disent certains, en voie de disparition. Où sont passés les prêtres ouvriers, la JOC (Jeunesse ouvrière chrétienne), la JAC (Jeunesse agricole chrétienne), la deuxième gauche, PSU (Parti socialiste unifiée, 1967-1973)… ? Car “le grand essor du catholicisme de gauche, ce sont les années 60 avec cette ébullition intellectuelle, cette critique des institutions et toutes ces réalités qui ont culminé avec Mai-68 pour se poursuivre dans les années 70, se souvient Philippe Clanché, journaliste à l’hebdomadaire Témoignage Chrétien. Et puis il y a eu Vatican II [1962-1965], l’ouverture au monde, la libéralisation de la liturgie, la désacralisation de la hiérarchie ecclésiale… Une bouffée d’air !” Malgré le verrouillage rapide du Vatican, le mouvement d’émancipation a encore perduré quelques années. Presque une exception française.

 

Et depuis ? C’est une reprise en main continue de l’Eglise toujours plus identitaire et crispée sur elle-même : “Avant, c’est sur la chaîne de montage ou au syndicat qu’on apprenait qu’un tel était prêtre, presque par hasard. Aujourd’hui, le prêtre affiche un petit col romain ou la soutane pour qu’on le reconnaisse de loin, explique le journaliste de l’hebdo très engagé dans le dialogue interreligieux. L’important est d’affirmer d’emblée que l’on est catholique, sans trop échanger avec l’autre, de crainte de perdre son identité. Beaucoup de catholiques ne se reconnaissent plus dans cette Eglise. Ils n’ont pas non plus envie de chanter des bouts de messe en latin et de donner du ‘monsieur le curé’ alors qu’ils chantaient en français et disaient ‘Jean-Michel’ !”

 

Les églises se vident, les associations font le plein

 

Après les grandes hémorragies des années 70, les cathos de gauche continuent à déserter l’Eglise. Et lorsqu’ils y restent, “ils souffrent, voyant l’Eglise évoluer d’une manière qui n’est pas la leur”, dit le journaliste qui se reconnaît dans cette attitude légèrement schizophrène. Les mouvements catholiques de jeunes gardent cependant encore une certaine vitalité : au MRJC (Mouvement rural de jeunesse chrétienne, ex-JAC), mais aussi à la JOC qui compte plus de 10 000 adhérents. Mais les mouvements adultes, comme Action catholique ouvrière, peinent à recruter et semblent en fin d’histoire. Alors, fini l’âge d’or des cathos de gauche ?

 

Désertant l’Eglise, les catholiques progressistes ne baissent pourtant pas les bras. S’ils sont moins investis dans la transformation de l’institution Eglise qu’ils ont laissée aux mains des plus intransigeants, ils investissent en revanche massivement les associations altermondialistes, de lutte auprès des sans-papiers… On les retrouve partout, au Comité catholique contre la faim (CCFD), à la Cimade, comme au Réseau Education sans frontières (RESF) ou d’autres associations non confessionnelles.

Contrairement aux catholiques plus conservateurs, leur logique n’est pas celle du caritatif et des bonnes œuvres, mais de la transformation sociale, de la solidarité internationale et du développement. “La transformation plus que la réparation”, explique le militant associatif Hervé Derriennic qui tique au mot “humanitaire”. Depuis près de trente ans, cet homme est de tous les combats, à Peuples Solidaires, Terre des hommes, autour de la plate-forme nationale pour la Palestine ou au sein du Crid (collectif d’une cinquantaine d’associations pour le développement).

 

Quand le Vatican s’empare de l’altermondialisme

 

“Ces dernières années s’est opéré un rapprochement de toutes ces branches d’engagements : associations de droits de l’Homme, comités de libération, développement, commerce équitable, écologie… dont le Forum social mondial a été l’illustration.” Un mouvement très composite largement porté par la sensibilité chrétienne. Lors de la

visite du pape, ce militant a éteint sa télé et s’est agacé de cette journée spéciale Benoît XVI de France Info, comme il s’agace du “jeu institutionnel incongru de la papauté”. Pour lui, “tout ce qui fait progresser une institution, se fait toujours à la marge” et c’est bien là qu’il se situe, sous l’ère Benoît XVI.

Depuis quelques années, le Vatican s’est à son tour emparé des questions altermondialistes et écologistes. Deviendrait-il réceptif à cette gauche catholique ? Pour les observateurs attentifs de la politique vaticane, comme Golias, il s’agit bien plus de “ne pas se commettre avec les mouvements altermondialistes profanes”. C’était d’ailleurs le message de Benoît XVI adressé aux

ONG catholiques travaillant sur le développement. Exercer un lobby catholique identitaire auprès des instances internationales, tel est l’objectif.

 

Christian Terras, président de Golias, souligne le lien étrange entre les questions alter et climatiques : “La thèse du réchauffement est inacceptable pour le Vatican qui voit là encore un

domaine pouvant lui échapper, au profit des environnementalistes ou altermondialistes qui n’auraient pas la même vision de la Création. Pour lui, ce n’est pas à l’homme de se montrer autorégulateur. On n’est pas sorti de Galilée !”

 

Mais si des groupes de réflexion comme Golias résistent au sein de l’Eglise, travaillant à sa transformation, nombre de catholiques libéraux, découragés par l’hostilité de leur institution à tout compromis avec le monde moderne et sécularisé, préfèrent s’investir autrement. L’Eglise catholique est-elle encore chrétienne ? (1) s’interrogeait dans un livre le sociologue Jean Feschet. Peut-être pas, mais pour ces catholiques, l’urgence est ailleurs : protéger des enfants proches de l’expulsion, aider des personnes à retrouver un toit… C’est aussi cela être chrétien et sans qu’il soit nécessaire d’en faire publicité.

L’Eglise de Benoît XVI n’a guère plus que l’islam réussi son aggiornamento. Et beaucoup prédisent derrière son intransigeantisme (2), son déclin dans les décennies à venir. Le succès très relatif de la visite papale (plus de 200 000 fidèles à Paris, soit le tiers d’une gay pride) est un indicateur moins fiable que celui des baisses des baptêmes, mariages religieux, prêtres…

Malgré les apparences, l’Eglise en France va mal et s’essouffle. Même la greffe des curés étrangers venus à la rescousse ne prend pas. Aujourd’hui, au Vatican, le message est clair : hors de l’Eglise, pas de salut. C’est pourtant en marge et de plus en plus hors de l’Eglise que les progressistes construisent, avec les profanes, le monde de demain.

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, décembre 2008

 

(1) Editions Golias, 366 pages, 20 euros.

(2) L’intransigeantisme : terme appliqué à l’Eglise catholique pour qualifier son intransigeance.


 

 

ENTRETIEN 

Christian Terras

Catholique libéral, président fondateur de Golias, “l’empêcheur de croire en rond” (1)

 

“Sans réformes profondes, l’Eglise deviendra une secte”

 

Golias, organe de presse et éditeur, n’intervient pas seulement dans le champs politique et social, il fait entendre sa voix différente à l’intérieur même de l’Eglise. Golias mène une réflexion théologique et des enquêtes dévoilant le fondamentalisme à l’œuvre au sein de l’Institution depuis la restauration de Jean-Paul II. Christian Terras en est le président fondateur. Interview.

 

Catholique progressiste, vous semblez ne pas dissocier la transformation de la société de celle de l’Eglise en tant qu’institution. Est-ce pour cela que vous êtes si critique à son égard ?

 

Christian Terras : Notre parole de transformation sociale est en effet indissociable d’une transformation de l’appareil catholique, tant au niveau de la production idéologique de son discours, que de son fonctionnement non démocratique et absolutiste ou de son sexisme vis-à-vis des femmes. Golias est né il y a vingt-trois ans d’un constat : le découragement de nombreux catholiques progressistes, très investis dans les domaines culturel, politique, social et leur désertion progressive de l’Institution.

 

N’avez-vous pas déjà perdu la bataille idéologique aujourd’hui ?

 

Nous avons a priori institutionnellement tort, mais nous avons culturellement raison. Nous sommes dans un système très sacralisé et dans une culture catholique de l’omerta. Beaucoup dans l’Eglise pensent exactement comme nous sans oser le dire. Nous n’avons pas voulu déserter le champ institutionnel, estimant qu’il y avait un vrai rapport de force instauré par Jean-Paul II. Dans les années 80, Jean-Paul II a en effet fait monter à sa droite les groupes fondamentalistes de sa nouvelle évangélisation qui ont complètement laminé les espaces d’ouverture qu’il y avait encore dans l’Eglise, travail que Benoît XVI a continué.

 

La restauration n’avait-elle pas commencé dès Paul VI ?

 

Elle était plus subtile et sans matraquage des théologiens. Mille théologiens ont été mis à l’index sous Jean-Paul II et Joseph Ratzinger. Il s’agissait davantage de “trouille” de Paul VI par rapport à ce que Vatican II ouvrait que d’une véritable mise en coupe réglée. Reste qu’il a préparé le terrain. Mais ce système mis en œuvre par Benoît XVI montre les limites et l’impasse d’une telle restauration. Il n’a pas d’avenir à dix ans, même si, en apparence, nous sommes aujourd’hui minoritaires. Les évêques seront amenés nécessairement à apporter des transformations radicales à l’Institution.

 

Entre une hiérarchie intransigeante et une réalité sur le terrain, en décalage, les évêques français jouent un peu entre deux feux. Est-ce qu’il n’y a pas de leur part aussi un manque de courage ?


Tout à fait. Ils sont coincés par leur obéissance à Rome, par le fait que l’église ne veut pas se transformer, notamment sur la question des ministères : on ne peut être prêtre que si on est célibataire et masculin, ce que nous remettons en cause, car ne reposant sur rien d’autre que sur une discipline ecclésiastique et non une parole révélée de L’Evangile. A cela ajoutons une nomination d’évêques qui se fait de façon absolutiste dans des bureaux fermés au Vatican et une morale sexuelle et familiale épouvantable. Sur la bioéthique, l’homosexualité, l’euthanasie… sur tout le champ éthique, l’Eglise répète un catéchisme qui date du Moyen-Age. Nous sommes pour une remise à plat radicale de l’Eglise pour être dans une proposition spirituelle. Beaucoup d’évêques, de cardinaux me disent que la situation est intenable. Beaucoup pensent que le système durera le temps du pontificat de Benoît XVI et qu’il faudra ensuite ouvrir les fenêtres. Le rappel à l’ordre des évêques à Lourdes a été humiliant pour eux. Le rabibochage avec les intégristes lefebvristes a été fait par Benoît XVI, fort de sa sensibilité traditionaliste sur le plan liturgique, contre l’avis même de ces évêques. Autrefois, l’épiscopat français était capable de faire des textes courageux sur la catéchèse par exemple, la doctrine sociale de l’Eglise. Aujourd’hui, il ne produit plus rien et fait profil bas. Cela ne peut pas durer.

 

Comment voyez-vous l’avenir de l’Eglise ?

 

Benoît XVI ressemble à certains égards à Pie XII, un pape qui ferme, se raidit, dogmatise, sans voir que le monde évolue. Ce pontificat qui mène jusqu’au bout la logique d’intransigeantisme, et de restauration déjà développée par Jean-Paul II, n’a aucun avenir. Cette restauration s’arc-boute et se nourrit uniquement sur sa base conservatrice, voire traditionaliste, de plus en plus réduite. Les forces vives du catholicisme sont ailleurs.

Mais pour que l’Eglise change, la tête doit changer. Le prochain conclave devrait voir arriver un nouveau pape qui mettra en place cette culture underground de l’Eglise et prendra les réformes vitales pour sortir de l’impasse. Dans le cas contraire, l’Eglise catholique deviendra une secte.

 

Propos recueillis par Yann Barte

 

(1) Du nom d’un évêque légendaire du Moyen-Age en rupture de banc avec le système de chrétienté.

 


 

Ils espèrent faire bouger l’Eglise…

 

- Golias, site chrétien. Investigation et réflexion critique sur le catholicisme. www.golias.fr

- Nous sommes aussi l’Eglise (NSAE ), association pour l’égalité entre tous les croyants. www.nsae.fr

- Femmes & Hommes en Église (FHE ). Pour la parité en Eglise comme dans la société. www.fhe.asso.fr

- Jonas, association nationale de prêtres attachés au concile Vatican II et à l’ouverture à la modernité. www.groupes-jonas.com

- Partenia, diocèse virtuel de Mgr Jacques Gaillot. www.partenia.org

- David et Jonathan, association de chrétiens homosexuels. www.davidetjonathan.com

- Plein jour, femmes pour l’abolition du célibat des prêtres. www.plein.jour.free.fr

- Les réseaux du Parvis, fédération de 50 associations du courant catholique réformateur. reseaux.parvis.free.fr

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Published by Yann barte dans LE COURRIER DE L'ATLAS, décembre 2008 - dans Politique
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