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1 novembre 2010 1 01 /11 /novembre /2010 22:29

Conflit israélo-palestinien

 

ENTRETIEN : Ziyad Clot, avocat français de mère palestinienne était conseiller juridique auprès de l’OLP, puis négociateur en 2008. Pour l’auteur de Il n’y aura pas d’Etat palestinien, l’administration Obama ne fait dès lors que retarder un processus inéluctable. Pour lui, « on court juste à la catastrophe ».

  

Six ans après la mort d’Arafat, a-t-on progressé ou reculé sur le dossier israélo-arabe ?

 

On a totalement reculé avec la disparition totale du leadership palestinien. Arafat avait d’ailleurs été ostracisé avant même sa mort. Il avait accaparé tous les pouvoirs et lorsqu’il a disparu, on n’a trouvé personne. Américains et Israéliens ont alors choisi celui avec qui ils étaient le plus à même de composer : Mahmoud Abbas, à l’évidence pas un homme politique et qui a fait bien trop de compromis. En terme de leadership palestinien, c’est donc la catastrophe, particulièrement côté Fatah, mais je ne pense pas que la direction préconisée côté Hamas soit plus susceptible de prospérer. Je ne la vois pas en position d’acquérir plus d’influence qu’elle n’a aujourd’hui. Elle va rester un certain temps à Gaza, conservant sa capacité de nuisance, dans une situation où la population continuera à souffrir et vivoter. Le Hamas est en mesure de saboter un accord ou de lancer quelques roquettes, mais absolument pas, en tout cas dans l’avenir proche, en situation de devenir une force productive.

 

Vous pensez cependant qu’il faut intégrer le Hamas dans les négociations…

 

Oui, si on reconnaît au peuple le droit d’élire ses gouvernants et si notre but est la création d’un véritable Etat en Cisjordanie et à Gaza, il faut intégrer le Hamas. Mais ça ne changera évidemment rien du tout puisque l’objet même des négociations a disparu et que la situation sur le terrain est irréversible. Pour créer un Etat palestinien, il faut un territoire. Or, ce territoire est complètement « bouffé » par la colonisation. L’unité des partis ne pourra rien y changer.

 

Vous affichez dans votre livre un franc scepticisme à l’égard du rôle des Etats-Unis. Les récentes déclarations d’Obama, son souhait formulé de voir l’an prochain la Palestine siéger à l’ONU peuvent-ils vous rendre plus optimiste ?

 

En 1998, la Palestine avait déjà déclaré son indépendance, reconnue par une trentaine d’Etats. La question de son adhésion à l’ONU était dès lors déjà en suspens. Rien de très nouveau donc. De plus, nous restons dans le discours. Rien n’est proposé concrètement. On court au désastre. Ces déclarations ne font que souligner une fois de plus l’énorme écart existant entre la reconnaissance des Palestiniens au niveau international, leur reconnaissance en tant que peuple à avoir droit à un Etat et la situation sur le terrain. Une situation totalement chamboulée aujourd’hui comparée à celle qui était au début des négociations, sur la base du processus d’Oslo II. Vous avez aujourd’hui un territoire totalement miné par la colonisation. Obama est certainement bien disposé vis à vis des Palestiniens, comme il l’est vis à vis des Israéliens. Mais là encore, on note un fossé entre sa volonté d’agir en vue d’une solution pacifique et sa capacité d’action. En terme politique, il n’y a pas de rupture réelle avec son prédécesseur. Il crée juste, en plus, de fausses attentes.

 

Le fait qu’Obama ne parvienne pas même à imposer l’arrêt des colonisations comme préalable aux négociations ne pourrait-il pas nous faire douter aussi de sa volonté politique réelle ?

 

Il y a eu, début 2009, un bras de fer sur cette question lors de la prise de fonction de Benyamin Netanyahou en tant que Premier ministre. Obama présentait alors la colonisation comme un frein à la recherche de solutions pacifiques. L’empoignade avait duré deux ou trois mois, mais la pression n’a pas été maintenue. Netanyahou est ressorti de l’épreuve de force et la colonisation a continué de plus belle. L’arrêt de la colonisation n’est de toute façon que la première étape d’un processus qui en comporte une quinzaine et pourrait mener, éventuellement, un jour, à un accord de paix. Nous sommes donc extrêmement loin du but. De plus, je le rappelle, l’objet des négociations a entre temps quasiment disparu. Il n’y aura pas non plus d’Etat palestinien sans Jérusalem-Est. Les Palestiniens ne pourront jamais céder sur cette question et Jérusalem-Est est déjà aujourd’hui israélienne.

 

Barack Obama avait déclaré Jérusalem « capitale indivisible d’Israël ». Ce n’était déjà pas un bon signe…

 

C’était une déclaration faite avant son élection pour s’assurer les soutiens des juifs libéraux, démocrates. Presque un passage obligé pour un candidat à la présidence des Etats-Unis. Cette déclaration dramatique d’Obama donne aussi une idée de ce qui est toléré dans le cadre du débat américain et de sa marge de manœuvre très réduite. Le lendemain, Obama  avait tenté de corriger le tir. Mais pourquoi les Israéliens cèderaient-ils aujourd’hui la partie orientale de Jérusalem à un partenaire en qui ils n’ont aucune confiance ? Je ne parle même pas du Hamas, mais de l’Autorité palestinienne qui ne peut, pense-t-ils, tenir ses engagements, puisqu’elle ne représente déjà plus grand chose. Après trois guerres israélo-arabes, deux intifada, un premier échec du processus de paix (le processus d’Oslo)… qu’est-ce qui est encore possible ? Les Israéliens raisonnent en terme de gestion de risques, de sécurité, d’intérêts… Et aucun leader politique israélien aujourd’hui, Netanyahou ou un autre, ne prendra de risque.

 

Vous voulez dire qu’Israël est aujourd’hui dans une gestion pure et simple du conflit…

 

Tout à fait. C’est exactement du management, de la gestion de conflit auquel nous assistons depuis un certain nombre d’années. Le problème est que comme tout gouvernement (a fortiori israélien avec son système très proportionnel, « petite IV ème   République française, faite de coalitions qui tournent et de durées de gouvernements extrêmement courts), leurs chefs ne se projettent qu’à des horizons très brefs. Dans le meilleur des cas, à l’horizon d’un mandat de deux ou trois ans et plus souvent encore, à six mois. Et si la conclusion d’un accord met du temps, sa mise en œuvre, elle, peut exiger dix ou quinze ans. C’est une période longue durant laquelle il peut évidemment se passer beaucoup de choses dans une région aussi instable. La finalité n’est pas un accord, mais une solution viable, durable et pacifique.

 

Ces négociations peuvent-elles mener à une situation pire que celle existant aujourd’hui ?

 

Oui, si demain vous voyez des Palestiniens signer un accord inacceptable pour les plus modérés d’entre eux, cela peut entraîner une déflagration du conflit. Ma conviction est qu’aujourd’hui ce processus de paix n’est pas seulement un spectacle, une foire totalement inconséquente, mais malheureusement un moteur de conflit. Prenez les dernières tentatives de négociations : Camp David en 2000 débouche sur la 2ème intifada. D’un côté, on crée des espoirs sans être en mesure de les satisfaire, à cause d’un processus de paix totalement biaisé mis en place par des négociateurs affaiblis et finalement se mettant à dos leur opinion publique. De l’autre, on attise l’aigreur de ceux qui ont été mis à l’écart du processus de négociation. Tout cela génère du conflit. Autre exemple, le processus auquel j’ai participé en 2008 : vous négociez avec des modérés OLP, Fatah, etc… qui sont très vite décridibilisés puisque la colonisation se poursuit. La population ne suit plus. Les violences, les discours enflammés de tous les opposants au dit-processus de paix redoublent. Ce deuxième « processus de paix » débouche sur la guerre de Gaza l’hiver 2008/2009, alors même que l’objectif fixé avait été la création d’un Etat palestinien avant la fin de l’année 2008.

Soixante ans qu’on expérimente, en vain, la solution de la partition décrétée par le plan de partage de 47 et qui a généré lui-même beaucoup de conflits. On était alors quasiment dans une situation de parité entre juifs et arabes. En créant le projet sioniste, ne mettions-nous pas Israël dans une position où pour se construire en tant qu’Etat juif, il ne pouvait que tenter de se débarrasser des Palestiniens ? C’est ce qu’il s’est passé. Et soixante ans plus tard, on a un ministre des affaires étrangères, Avigdor Lieberman, qui dans des déclarations enflammées envisage l’expulsion des Arabes israéliens. Je remets en cause aujourd’hui la question du partage, de la division. La carte territoriale et démographique parle d’elle-même : elle empêche désormais toute séparation des deux populations.

 

Ce serait alors un échec des deux parties, du nationalisme arabe comme du sionisme…

 

Les deux ont en effet prouver leurs limites. Les Israéliens malgré tous leurs efforts ne parviennent plus à faire venir en Israël des populations juives et les Palestiniens sont toujours dépossédés de leurs terres et sans droits reconnus. On en revient donc à envisager cette solution préconisée dès le départ : l’idée de l’Etat binational, plus vieille encore qu’Israël. Dans le cadre même des discussions au sein de l’ONU, en 1947, un plan avait été envisagé avec pour objectif de permettre aux deux communautés de vivre ensemble, au sein d’un même Etat. Beaucoup d’intellectuels juifs et palestiniens s’étaient d’ailleurs opposés à la constitution d’un Etat juif. C’était le cas d’Albert Einstein, d’Annah Arrendt… favorables à la présence d’un foyer juif en Palestine, mais au sein d’un même Etat avec la population arabe. Côté palestinien, Edward Saïd (1) s’est également toujours fait l’avocat de l’Etat binational. Le drame, c’est que les partis ne sont absolument pas préparés à cette solution. Et que peut signifier un tel Etat ? Des choses très différentes allant de la confédération helvétique, où les choses se déroulent plutôt bien, au Liban, où on est près à se tuer tous les deux jours. Nous sommes aujourd’hui beaucoup plus proche du Liban que de la confédération helvétique...

 

Si personne n’est prêt à cette solution, on peut s’attendre, selon vous, à encore quelques années ou décennies d’alternance entre négociations de paix et guerres…

 

Israël, OLP et Hamas ne sont en effet pas encore prêts à voir la situation en face et engager d’autres solutions. Regarder la réalité c’est constater que l’imbrication des populations, palestinienne et israélienne, et que j’appelle « Israëltine », est totalement indépassable. On ne peut plus séparer les deux populations. La seconde réalité est cette situation d’appartheid, de discrimination au sein d’Israël et des territoires occupés : Discriminations relatives des Arabes israéliens en Israël, discrimination beaucoup plus violente en Cisjordanie et situation de misère absolue et de désespoir total à Gaza. L’OLP et le Hamas sont des mouvements nationalistes très « vieille école », très XXème siècle : « on est un peuple, on veut notre territoire, on veut vivre entre Palestiniens ». L’Etat binational ne leur parle pas du tout, pas plus qu’aux Américains ou Européens. On  continue à alimenter ce « processus de paix », alors même qu’il est totalement déconnecté de ce qui est faisable sur le terrain. Ca peut donc effectivement durer encore un bout de temps…

 

Cet Etat unique, n’était-ce pas aussi l’idée de Kadhafi ?

Outre le fait qu’il est un peu fou, il a toujours prôné effectivement un même Etat. Ses arguments historiques sont de dire que juifs et musulmans ont toujours vécu ensemble à peu près en bonne entente. La division reste source de conflit et il n’y a pas d’autres solutions pour lui que ces deux populations vivant ensemble. Ainsi, tous les deux trois ans, il place une tribune dans le New York Times, défendant cette thèse. Mais lorsque vous sortez des déclarations officielles, discutez avec n’importe quel expert côté israélien, palestinien ou du quai d’Orsay, presque tous vous diront la même chose : cette séparation n’est plus possible.

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, novembre 2010

 

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Published by Yann Barte dans LE COURRIER DE L'ATLAS, novembre 2010 - dans Politique
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