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9 septembre 2005 5 09 /09 /septembre /2005 22:38

- Le cadre marocain reste conservateur dans sa façon de s'habiller.

- Le « friday wear » et autres modes venues d'outre-Atlantique n'ont pas encore affecté l'entreprise.

- Les organismes financiers restent très stricts sur la tenue des collaborateurs.

 

La banque autorise peu de fantaisie ! Tous les matins, Mohammed en fait les frais. Chef de projet au sein de la direction des systèmes d'information, ce jeune cadre enfile son costume comme une camisole de force et noue autour de son cou, telle une corde de pendu, une des quelques rares cravates qu'il s'est forcé à acheter. Au sein du siège de la banque où il travaille, le costume-cravate est la règle (formelle ou informelle), pour tous les hommes de l'établissement. Les écarts bien rares qu'il se permet, de temps à autre, sont aussi limités dans le temps : « Je déteste le costume-cravate. Je ne m'y sens vraiment pas à l'aise, mais l'été il m'arrive d'ôter la veste lorsque je n'ai pas de réunion ». Mohammed a donc dû enfiler à contrecœur l'« uniforme » de l'entreprise. Un choc pour ce jeune cadre issu d'une SSII où « même le boss était en jean's-baskets ». Dès qu'il quitte la banque, ce jeune cadre ôte sa cravate dans la rue. Il enlève tout, dès qu'il a franchi la porte de chez lui, pour revêtir des vêtements « maison ».

 

Les femmes ont plus de marge dans le domaine vestimentaire

 

La frontière vestimentaire entre les deux mondes reste ainsi bien marquée. L'entreprise est l'univers de la contrainte et la maison, celui de la liberté. Ils sont rares les hommes à se sentir vraiment à l'aise, étranglés par leur cravate et la rigidité de leur costume. Et tous les hommes alors d'envier la liberté des femmes. « Surtout les nouvelles recrues », précise Mohammed. « Si les anciennes sont en tailleur et voilées, les dernières arrivées sont beaucoup plus libres dans leur tenue : pantalon taille basse, nombril apparent... », ajoute-t-il. Et c'est un fait partout constaté : au sein de l'entreprise, les femmes semblent jouir d'une bien plus grande liberté dans l'habillement que les hommes. Une liberté qu'elles ne prennent d'ailleurs pas toujours. Ancienne chef de produit dans une entreprise d'import, Siham se souvient que « les femmes s'autocensuraient le plus dans leur tenue ». Aujourd'hui cadre à la Banque populaire, elle a dû mettre ses petits hauts colorés et ses robes au placard : « Nous avons été briefés dès notre arrivée sur la nécessité d'une tenue correcte, décente », explique Siham. « Ici, le voile est toléré, même pour les femmes en contact avec la clientèle, ce qui n'est pas le cas de toutes les banques. La djellaba est également admise le vendredi. Pour le reste, c'est plutôt tailleur ou chemise pantalon aux couleurs tristes. Assez déprimant... ».

 

Les hommes demeurent, dans l'entreprise, d'un conformisme déprimant. Il aura fallu leur inventer le « friday wear » pour dérider leur garde-robe. Intronisé au milieu des années 90, le « casual friday wear », entendez la tenue décontractée du vendredi, s'est vite répandu en Occident pour devenir le « friday every day » (le vendredi tous les jours). Partie de la nouvelle économie, la mode touche aujourd'hui bien plus que les internautes de la Silicon Valley. Elle s'est propagée dans quasiment tous les secteurs d'activité, aux USA comme en Europe ou au Japon.

 

Cette tendance n'est pas sans conséquence sur l'entreprise. Certains sondages ont démontré qu'un code vestimentaire décontracté augmentait la productivité des employés, tout en remontant leur moral. Une étude de USA Today avait toutefois montré que ce style vestimentaire décontracté pouvait également déteindre défavorablement sur la qualité du travail. Les entreprises les plus permissives avaient noté un taux de retard et d'absentéisme plus élevé, une dégradation du langage, une baisse de la loyauté envers la direction et les collègues et une augmentation du flirt entre les employés. Et ce ne sont pas les tentatives ratées de redressement des habitudes menées par les puristes du costard-cravate ( comme la mode « dress-up thursday », le « jeudi très habillé ») qui ont inversé la tendance.

 

Dans l'industrie, les cadres optent pour le costume-cravate pour se singulariser

Peu touché par la nouvelle économie, le Maroc n'a pas non plus été atteint par cette évolution vers un style décontracté. Toutefois, on pourrait trouver ici un équivalent, mais qui n'a rien de nouveau : le « friday wear » pourrait-il être le port de la djellaba ? Le vendredi, c'est le jour de la prière à la mosquée et déjà un avant-goût du week-end. Portée uniquement le vendredi (et durant le mois de Ramadan), la djellaba a évidemment un sens religieux. Elle n'en rappelle pas moins le vêtement décontracté que l'on peut porter chez soi. Comme les baskets qui ont un petit goût de week-end, la djellaba serait un petit bout de chez soi importé au travail.

Dans l'administration, le vêtement traditionnel marocain demeure encore porté dans l'entreprise tous les autres jours de la semaine. Il n'est alors le signe extérieur d'aucun rang social. De la commune urbaine à la mokataâ, la djellaba est partout présente à tous les échelons de la hiérarchie, plus souvent chez les anciennes générations, il est vrai. A contrario, le costume-cravate est bien plus, au Maroc, l'indication d'une caste. « Chez nous, explique ce technicien d'une entreprise de l'habillement, les cadres ont eu la même formation initiale que les techniciens et rien ne les distingue fondamentalement. Ils doivent alors se différencier visuellement. C'est le costume-cravate qui indique alors leur rang ». De plus, en contact permanent avec les machines, ouvriers et techniciens ne peuvent se permettre ce genre de vêtement. La blouse est obligatoire dans nombre d'entreprises (de l'hôtellerie à certains secteurs industriels, par exemple), pour des raisons de sécurité, mais également de reconnaissance de la fonction.

 

Yann Barte, La Vie Eco, 9 septembre 2005

 


 

ENTRETIEN

  

Rolande Allene est directrice générale de Formaction et coach. Dans le cadre de cette reconnaissance entrepreunariale, le coaching accompagne le manager dans sa façon d'être. Il s'est tout naturellement intéressé aux codes vestimentaires.

 

- En matière vestimentaire, plus les fonctions sont « capitalistiques », plus les codes seront stricts.

- Au Maroc, le vêtement est encore un indicateur d'ascension sociale.

- Les codes vestimentaires peuvent aussi être un facilitateur, aidant à s'intégrer, se fondre dans la masse.

 

La Vie Eco : Partout en Occident, la tenue en entreprise se fait moins contraignante. Le costume cravate y tend même à disparaître. Pourquoi l'entreprise marocaine reste-t-elle hermétique à cette tendance ? Le Maroc serait-il plus crispé sur ses règles ?

 

Rolande Allene : Non, il ne s'agit pas de crispation. C'est la différence peut être entre le côté méditerranéen et le côté anglo-saxon. Mais la différence se fait bien plus sur des métiers. Si nous avons vu une plus grande décontraction dans les métiers liées aux nouvelles technologies, sans doute pour offrir une image plus dynamique, plus entraînante… les financiers de la City comme ceux de la Bourse de Paris ou de Casa demeurent identiques. Et plus vous irez vers des fonctions « capitalistiques », plus vous entrerez dans des paramètres codés.

 

De plus, la rigidité n'est pas toujours où on la croit. Intervertissez les « uniformes » d'un communicateur et d'un financier et vous verrez que ni l'un ni l'autre n'est alors habillé comme on l'attend. On jugera ce professionnel de la communication peu imaginatif et le financier bien trop décontracté. Chaque métier obéit donc à des codes. La rigidité est celle de l'image plus que celle du costume.

 

Si votre médecin arrive en short et en chemise hawaïenne, peut-être vous interrogerez-vous sur ses compétences. La blouse blanche fera alors la signification de sa fonction. Le professionnel doit avoir l'habit et la fonction. En front-office, le client a des idées sur ces professionnels. Un banquier doit être pour lui en chemise cravate et pas en T-shirt rose bonbon. Il est toujours ensuite possible de faire un peu preuve d'imagination, de personnaliser un peu son « uniforme », avec une cravate amusante ou pour les femmes, un carré, un châle de couleur, des bijoux… De même, les matériaux, les textures ou les couleurs bougent. Le noir-gris n'est plus obligatoire. Nous avons à présent des gris-bleus, des marrons… mais nous restons toujours dans des standards. Il est très difficile de défaire ces codes.

 

Lafarge, Danone, Axa… tous les grands groupes ont un code vestimentaire précis. Ce ne sera peut être plus le gilet, le trois-pièces comme il y a quelques années, mais le costume cravate pour les hommes et l'équivalent tailleur jupe ou pantalon pour les femmes. Même si la veste reste posée sur le siège, que la cravate est un peu lâche, la chemise dégrafée ou les manches remontées…

Je ne crois donc pas vraiment à une spécificité marocaine dans ce domaine. Les Marocains, il est vrai, sont très exigeants dans leur « parure ». Le vêtement reste la marque d'ascension.

 

Au Maroc, plus qu'ailleurs, l'habit ne fait-il pas le moine ?

 

Je ne le pense pas vraiment. Ceci dit, l'encadrement marocain, ce n'est pas une masse énorme de population et les entreprises sont très visibles. Le fait de mode est important. Pour ceux qui commencent leur carrière, le vêtement est le moyen de montrer qu'ils ont fait des études, qu'ils sont des cols blancs. Nous verrons au Maroc, bien plus de costumes trois-pièces qu'en Europe. L'administration conserve aussi cette rigidité vestimentaire. C'est d'ailleurs le cas de nombreux pays émergeants, de la Tunisie comme les pays du Golfe. En Amérique du Sud, la première cravate est quelquefois une fête. C'est le passage à l'âge adulte. Sans vouloir faire de la psychologie à deux francs six sous, on peut évoquer toute la symbolique phallique de la cravate. La cravate a évolué au cours des décennies. Très large dans les années 60/70 pour signifier que l'homme est toujours vivant, elle est devenue plus fine dans les années 80/90, comme elle était dans les années 50. Sa taille est aujourd'hui standardisée. Seul le nœud diffère. Au Maroc, on remarquera que le nœud est beaucoup plus large qu'en Europe…

 

Peut-on mettre en relation la rigidité d'un costume avec celle d'une entreprise ? Le vêtement peut-il être le reflet d'un type de management, directif ou plus souple ?

 

Oui et c'est vrai dans tous les pays. Un type de management matriciel (hiérarchie non pyramidale) entraînera un code vestimentaire plus léger, la possibilité peut être aussi de couleurs, d'harmonie en fonction de la personnalité de chacun. Le vêtement correspondra au cadre plus ou moins restrictif de l'entreprise. La rigidité du top management aura aussi effet d'imitation, en matière comportementale, comme vestimentaire. La culture d'entreprise vient d'en haut. Elle est ensuite « malaxée » à l'intérieur. Les habitudes vestimentaires restent les plus difficiles à casser.

 

Y aurait-il des vêtements pour être bien et des vêtements pour obéir ?

 

 

Je ne le vois pas ainsi. Obéir à des codes peut être aussi une facilité pour certaines personnes. C'est par exemple ne pas trop se faire de souci le matin pour savoir ce que l'on va se mettre. Car il est quelquefois plus aisé d'être identique. Des études sur le sujet ont été faites sur les uniformes à l'école. L'uniforme peut être un moyen d'uniformiser, d'entrer dans la masse. C'est un moyen d'inclure. Le costume comme le tailleur sont effectivement ces uniformes. On retrouve ce besoin de reconnaissance, d'être identique chez les adolescents. Cela peut aussi être un moyen de gommer les différenciations sociales. Il est vrai aussi que la notion de pouvoir n'est pas absente de l'habillement. C'est certainement dans cette symbolique que prend place une fête comme en Allemagne ou durant une journée du mois d'octobre, les femmes, ciseaux en main, se font un plaisir de couper les cravates des messieurs qui ont bien sûr choisi ce jour là les plus moches de leur garde-robe. C'est la symbolique du pouvoir du patron.

 

Pourquoi le voile a-t-il si mauvaise presse dans l'entreprise ? Quel accueil réserve d'une façon générale l'entreprise aux femmes voilées ?

 

L'entreprise privée, surtout si le poste en question est en front-office, est très sensible à cette question du voile. L'entreprise veut rester dans le code international, de la mondialisation. Elle reste généralement hostile au voile, même si le rejet n'est pas formalisé clairement. En revanche, nous verrons davantage de femmes voilées dans les postes en back-office, de comptabilité par exemple, d'analyse… et dans l'administration publique où la discrimination n'est pas possible. Il y a d'ailleurs souvent pléthore de femmes voilées : toutes celles qui n'ont pu entrer dans le privé. Le voile n'est pas un facteur de non-compétence, mais il n'est pas non plus un signe de grande ouverture aux autres. On donnera difficilement à une femme voilée un poste nécessitant des déplacements. On pensera qu'elle se déplacera plus difficilement, que son mari peut être l'en empêchera… qu'elle s'exclura de la vie d'entreprise, refusant des journées séminaires ou autres… Le Code du travail se garde pourtant d'aborder cette question gênante. De même, la djellaba, qui est quand même beaucoup moins chargé dans la vie de tous les jours, est très peu présente dans le privé. Elle n'y est pas vraiment prisée. Elle reste beaucoup plus visible dans l'administration publique.

 

Pourquoi constate-t-on partout un plus grand conformisme vestimentaire chez les hommes que chez les femmes, au bureau comme à la maison ?

 

C'est tout à fait culturel. La femme s'habille, se coiffe, se colore. Elle est beaucoup moins standardisé. Sa gamme de vêtement est plus large aussi, même si en montant dans la hiérarchie, elle va « sectariser » son vêtement. La femme est aussi entrée dans le monde du travail plus tard ou différemment. Elle a moins le besoin de prouver qu'elle est dans un cadre particulier. Elle est enfin plus détendue.

 

Que disent les couleurs ? Pourquoi cette dictature du gris-noir ?

 

Le gris, le noir… Ce sont des couleurs passe-partout. Il s'agit là encore de se fonder dans la masse. Vous verrez plus fréquemment un costume gris, bleu marine que vert. De même dans les tailleurs femmes. Maintenant, nous commençons à voir du bleu clair, des blancs, des beiges… et de nouvelles matières comme le lin. Il existe aussi des codes couleurs en fonctions des métiers : le gris blanc ingénieur, le bleu commercial ou le gris foncé des financiers, avec peut être cette petite tâche de couleur amusante de la pochette.

 

Quels conseils vestimentaires donneriez-vous à une personne devant se rendre à un entretien d'embauche ?

 

Je donnerai les mêmes conseils, quelque soit le pays : être propre, bien coiffé. Pour un homme, avoir un pantalon et une chemise impeccable, voire lorsque l'on monte dans la hiérarchie ou pour certaines fonctions (comme commerciale par exemple) un pantalon-veste-cravate sans couleur flashies. Mêmes conseils pour la femme avec l'équivalent tailleur jupe ou pantalon et pour elle la possibilité de customiser, d'accessoiriser sa tenue, par des bijoux par exemple. Ce n'est assurément pas très drôle mais la méconnaissance de ces codes, peut aussi être perçue comme un manque de professionnalisme. Vous ne devez pas dépareiller. Le Code du travail ne s'intéresse pas aux apparences !


 

 

 


 

 

Tendances boulot 2005 : le chic décontracté

La tendance est à la « coolitude » affichée et personnalisée, à la décontraction ou, devrait-on dire, à la « fausse décontraction ». Une sorte d'entre-deux : du chic décoincé, du smart décontracté. Des chemises froissées, des pantalons trop courts, de l'ultra sélect cassé par le petit détail de faux mauvais goût... On démolit le sacro-saint costume-cravate et l'on pique un peu dans tout : dans le formel comme dans le street ou sport-wear. C'est la fringue fusion ! Bien sûr, le « friday wear » est passé par là, assouplissant les pratiques. On évite les complets, veste-pantalon ou tailleur, et l'on dépareille, sans craindre la couleur. De la décontraction, mais jamais de laisser-aller. Bien au contraire, le décontracté se joue tout en nuance et s'appuie sur une connaissance de plus en plus exigeante et savante de la mode. Les hommes qui jugent l'opération trop compliquée peuvent toujours ôter simplement la cravate et oser davantage la couleur.

 

 

Yann Barte, La Vie Eco, 9 septembre 2005

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Published by Yann Barte, dans LA VIE ECO, 9 septembre 2005 - dans Société
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