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1 juin 2011 3 01 /06 /juin /2011 12:48

REPORTAGE Tunisie, Egypte, Syrie les pays arabes se cherchent un modèle. Dans un monde musulman en déliquescence, seule la Turquie, moderne et à l’économie florissante, tire son épingle du jeu. Mais est-elle vraiment cette étoile Polaire du Moyen-Orient vantée par son Premier ministre ? Nous sommes allés à Izmir, troisième ville du pays, pour en juger.

 

IzmirIci, les gens parlent de raki et de poissons grillés. Erhan, lui, préfère accompagner son poisson d’un vin qu’il vient de commander dans l’un des multiples bars-restaurants qui longent le golfe d’Izmir. Nous sommes à moins d’un mois des prochaines législatives turques et les Smyrniotes ont bien d’autres sujets de conversation que la politique, me dit-il. Pourtant, l’actualité internationale s’invite elle aussi aux portes d’Izmir : il y a quelques semaines, à 70 km de la ville, à Cesme, plus de trois cents Libyens blessés débarquaient. Cent soixante ambulances étaient mobilisées au port pour emporter les victimes des forces loyalistes de Kadhafi. Merci la Turquie ! titrait alors le quotidien Hürriyet.

Aujourd’hui encore, le temps est splendide et sur les presque quatre kilomètres qui constituent le kordon, la promenade du front de mer, les Smyrniotes flânent en terrasse devant des chopes de bière Efes, des couples s’embrassent sur les pelouses, quelques pêcheurs taquinent le goujon. Le soir, et plus encore le week-end, les petites rues perpendiculaires au boulevard Cumhürriyet se transforment en dance floor (piste de danse). Musiques, klaxons, cris animent le quartier jusqu’au petit matin. Une liberté que les quelque quatre millions d’habitants de la troisième ville du pays ne sont pas prêts à céder. Izmir, bastion historique du parti kémaliste CHP (1) reste une forteresse imprenable pour les partisans islamo-conservateurs du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan (AKP) (2).

 

Ici, c’est le CHP. L’AKP, on n’en veut pas !

 

Le CHP, principale force d’opposition face aux islamistes dits modérés de l’AKP a bien eu une petite frayeur lors des dernières législatives de 2007 : le parti religieux obtenait 30% (47 % au niveau national), grâce, dit-on, aux voix anatoliennes. Mais en 2009, lors des municipales, le Premier ministre Erdogan perdait déjà de son aura. Les Smyrniotes étaient venus par milliers voir l’animal politique en live, accompagné du représentant

AKP local. Par simple curiosité. L’opération séduction échouait et le Premier ministre terminait son allocution devant un parterre quasiment vide. Au niveau national pour la première fois, l’AKP reculait, à 39%. Un échec au goût amer pour le parti religieux. Ici, c’est le CHP. L’AKP, on n’en veut pas ! C’est un parti qui divise, m’explique une jeune fille qui s’apprête à rejoindre, avec ses amies, un des nombreux bars branchés de la corniche.

 

Atatürk est plus important que Dieu à Izmir

 

Son amie enchaîne sur la volonté séparatiste des Kurdes, contraire, affirme-t-elle, au message de Mustafa Kemal Atatürk qui aspirait à ce que “tout le monde vive ensemble”. C’est sans doute passer un peu vite sur les décennies de déportations et de déni du peuple kurde par le nationalisme kémaliste. Mais Atatürk fait ici l’objet d’un véritable culte. Il est plus important que Dieu à Izmir, ai-je entendu devant ce véritable mont Rushmore turc : un stupéfiant buste du Père de la nation taillé dans la roche sur 42m de haut.

Ata-turk-copie-1.JPGLes partis religieux n’ont jamais gagné à Izmir, se rassure Zeynep, 30 ans, tout juste sorti de l’Institut culturel français dans le quartier Alsancak. Et j’espère bien que ça va durer. Alors, la Turquie un exemple pour les pays arabes ? Peut-être pour les islamistes Mais, pour moi, nous ne sommes pas une démocratie et le pays devient chaque jour moins laïque. On fait vraiment machine arrière ! Il y a quelques semaines, des hommes criaient des ‘Allahou akbar’. On n’avait jamais vu ça ici dans le quartier. Zeynep cite aussi l’abracadabrantesque affaire Ergenekon, du nom d’un présumé réseau criminel qui a abouti à l’arrestation de 300 personnes entre 2007 et 2009 et près de 200 inculpés, des militaires, des journalistes.

Après une première vague d’arrestations d’ultranationalistes, c’est l’opposition laïque qui semble faire les frais de l’opération. Comme la majorité des gens ici, Zeynep est plus que dubitative sur l’affaire : Je ne crois pas à ce complot qui n’a jamais été prouvé. On a enlevé des journalistes, des universitaires, des scientifiques de renom pour les jeter en prison. A présent, les gens craignent de parler, constate Zeynep qui demande justement à conserver l’anonymat. L’affaire continue à produire ses victimes : début mars se déroulait la 18e vague d’arrestations de l’affaire Ergenekon, des rafles réalisées par la police avec, encore une fois, des journalistes pris pour cible. On en compte 61 dans les prisons turques. La liberté de la presse est désormais clairement compromise chez ce bon élève du monde musulman. Sans compter une censure drastique de centaines de milliers de sites Internet passés au crible par une police politique et religieuse.

 

La ville est jumelée avec Tel-Aviv

 

Malgré cela, la Turquie a la cote auprès des pays du Moyen-Orient. Fin mars, le think-tank TESEV (Fondation des études économiques et sociales de Turquie) présentait à l’opinion publique un rapport élogieux sur la perception de la Turquie dans les pays de la région (dont sept arabes en plus de l’Iran). A 85% des sondés avaient des avis favorables sur le pays et pensaient même à 66% qu’il pouvait être un modèle. Cités en tête des points forts du modèle turc : sa tradition musulmane, son économie dynamique, son gouvernement démocratique. Un modèle ? C’est trop ambitieux, un exemple peut-être, nuançait plus modestement le président Abdullah Gül.

Ce sont les islamistes arabes qui semblent plébisciter le plus le modèle turc, au Moyen-Orient comme au Maghreb. Les acolytes de Rached Ghannouchi d’Ennahda ne cessent en Tunisie de se comparer à l’AKP, comme un gage de leur nouvelle conversion à la démocratie, Nadia Yassine du mouvement marocain Al Adl Wal Ihsane trouve le modèle turc très intéressant face à un modèle iranien qui n’est plus d’actualité, Tariq Ramadan vante lui aussi ce même modèle dont s’inspirent également des mouvements religieux irakiens, syriens, égyptiens Même l’Europe, habituellement si critique sur ce candidat à l’adhésion à l’Union européenne, lui trouve à nouveau des charmes, craignant plus que tout une préférence des pays arabes pour le modèle iranien honni.

Il apparaît bien que la stratégie des islamistes à l’échelle planétaire a changé. Elle s’est affinée, est devenue plus pragmatique, plus conciliante, sans renoncer à ses ambitions de pouvoir. Les petits coups de gueule d’Erdogan sur Israël font bien sûr leur effet sur ce public qui voit dans le Premier ministre turc, plus un adversaire de l’Etat hébreu qu’un authentique leader démocratique. La presse turque s’est plu à montrer, chiffres à l’appui, que la Turquie n’a pourtant jamais cessé de commercer avec Israël, explique Jean-Luc Maeso, directeur du Centre culturel français d’Izmir pour qui les déclarations d’Erdogan sont davantage dirigées vers son lectorat, avec l’approche des élections du 12 juin, que vers l’étranger. La ville d’Izmir elle-même est jumelée avec Tel-Aviv.

 

Le Centre culturel français, un poste d’observation idéal

 

Tel-Aviv est à Israël ce qu’Izmir est à la Turquie face aux villes plus traditionnelles et religieuses d’Istanbul et de Jérusalem. Même si les liens restent étroits avec Israël, “on peut cependant parler d’un véritable changement de la politique extérieure de la Turquie, qualifiée par certains commentateurs occidentaux de ‘néo-ottomane’, poursuit le directeur de l’institut en poste ici depuis six ans. Mais si, en tant qu’attaché au ministère des Affaires étrangères, l’homme est plus ou moins soumis à un droit de réserve, la presse turque, voire arabe, se montre bien plus féroce sur cette politique étrangère turque menée par Ahmet Davutoglu.

Ankara a considérablement renforcé ses liens avec l’Iran, pays avec lequel elle entend encore tripler ses échanges commerciaux d’ici à 2015, mais aussi avec la Syrie, l’Irak, supprimant les visas, développant des liens politiques et économiques. Cette politique trouve aujourd’hui ses limites dans les révoltes en cours au Proche-Orient. La diplomatie du zéro problème est dépassée, écrit ainsi l’éditorialiste du journal Milliyet, Semih Idiz. C’était une politique fondée sur le statu quo, pas sur une évolution aussi rapide.

Alors, larguée la Turquie ? Sa politique étrangère n’est, en tout cas, plus trop au goût des peuples arabes depuis le vent de révolte qui souffle sur cette partie du monde. La Turquie a ainsi essuyé de violentes critiques en Libye. Très ambiguë, elle est accusée d’avoir empêché la mise en application de la résolution 1973 en recourant à des manœuvres de piétinement favorables à Kadhafi afin de conserver les accords passés avec lui. Quant à l’aide, elle est qualifiée par certains de simple pansement humanitaire visant à masquer le sang versé par les Libyens”. A force de ménager la chèvre et le chou, la Turquie finit par agacer. Quant au chef de la diplomatie turque, évoqué dans quelque 539 mémos de Wikileaks, il est qualifié d’extrêmement dangereux par la diplomatie américaine.

 

Vous ne verrez aucun foulard

 

universite-izmir.JPGNasrin Ada enseigne l’économie à l’université d’Egée (Ege Üniversitesi), la plus ancienne d’Izmir (1955), également la plus fréquentée (40 000 étudiants). En traversant le campus, moderne, suréquipé et - comme souvent pour écarter les classes dangereuses-, très excentré, l’enseignante tient à souligner la modernité des jeunes filles que nous croisons : “Elles se maquillent, s’habillent en toute liberté. Vous ne verrez aucun foulard ici. Il est vrai aussi qu’après une première autorisation, la Cour constitutionnelle avait annulé en juin 2008, à une très large majorité, les dispositions prises la même année qui tendaient à autoriser le voile dans les universités. Pour cette enseignante, comme pour beaucoup d’autres Turcs attachés à leur pays, la Turquie peut légitimement et à bien des égards être prise comme source d’inspiration.

Mais sa Turquie n’est pas estampillée AKP : Un gouvernement islamiste, ce n’est pas convenable pour la Turquie. Les Turcs sont profondément laïques, me dit-elle. Dans son bureau, un portrait d’Atatürk, pris lors d’une cérémonie, en 1933, nous salue de la main en tenant un haut-de-forme, un cadeau d’une amie, me dit-elle. Nazli, 29 ans, occupe un bureau voisin qu’elle partage avec deux autres collègues. A une reproduction du Cri d’Edvard Munch semble répondre sur le mur de face un dessin de comics des années 1950 d’une femme qui fait Chut ! avec son doigt. Une coïncidence, m’explique cette doctorante en économie et gestion des relations internationales, également assistante. Quand je pense au modèle turc, je pense avant tout à la laïcité, m’annonce d’emblée l’étudiante qui ne cache pas son hostilité à la voie prise par son pays avec l’AKP. C’est aussi important que les droits de l’homme ou la question sociale.

 

Le thé, l’universitaire et l’ovni turc

 

En me servant un thé, l’universitaire poursuit, rappelant l’existence de nombreux prisonniers politiques dans son pays : “Kémalistes, journalistes, militants des droits de l’homme Ne pensez surtout pas qu’Erdogan nous représente.” Les islamistes au pouvoir seraient-ils perçus à Izmir comme une simple parenthèse ? Dans un autre bâtiment de l’université, Siret Hürsoy, directeur du Centre de recherche stratégique d’Egée, me reçoit dans son bureau. Sous un portrait d’Atatürk (plus jeune cette fois), il m’expose en anglais et avec enthousiasme cet extraordinaire ovni turc : “un cas unique dans le monde musulman, pays à la fois laïque, démocratique et à l’économie libérale. L’identité de la Turquie est européenne, musulmane et asiatique, ce qui en fait un pays effectivement très attractif. Elle a beaucoup emprunté à l’Europe, à la France, l’Italie, l’Allemagne... pour son système politique, législatif, judiciaire.

Le chercheur semble reprendre à son compte les déclarations du président Gül, la Turquie est un exemple, pas un modèle pour les pays arabes qui n’ont ni la même histoire ni le même dynamisme social ou économique. Les pays arabes ne peuvent pas basculer vers la démocratie en une nuit. Serait-ce une variation du concept longtemps développé en Occident d’exception arabe ? Cependant, si l’AKP plonge ses racines dans l’islamisme théorisé par Necmettin Erbakan avec Millî Görüs, il est aussi porteur de tout l’héritage laïque et occidentalisé d’Atatürk, ce qui en fait un parti sans équivalent dans le monde musulman.

Siret Hürsoy reconnaît volontiers quelques couacs dans la démocratie turque, mais trouve aussitôt des circonstances atténuantes. Au problème kurde par exemple : La France a pu régler le problème basque avec l’Espagne, mais la Turquie entourée, elle, de pays non-démocratiques : l’Iran, l’Irak, la Syrie (où les Kurdes vivent aussi) ne peut disposer des mêmes moyens. Le politologue reconnaît cependant que la Turquie elle-même est en transition, en mutation : Elle explore une voie, passant d’un sécularisme strict à un retour à l’identité religieuse; avant de conclure sur la "réussite" et la pertinence de l’exemple turc sur ses homologues européens "parce que les droits de l’homme ne sont pas les mêmes dans le monde arabe, en Chine ou en Europe".

Un relativisme qui peut laisser perplexe. Constante chez les universitaires turcs, tous s’accordent à dire que la Turquie est le résultat d’un long processus. On ne doit pas oublier que cette “combinaison réussie de l’islam et de la démocratie a été rendue possible en Turquie grâce à une laïcité radicale, rigide”, nuance aussi la politologue Nuray Mert qui s’interroge sur une transposition directe de ce modèle au monde arabe. L’armée, garante en Turquie de la laïcité, fait l’objet actuellement d’un débat houleux. Mais qui voudrait, par exemple en Egypte, limiter, comme certains en Turquie, le pouvoir de l’armée face à Israël ?

 

Juifs, musulmans… vivent ensemble, en harmonie

 

patisserie-juive-izmir.JPGLa Turquie a d’autres raisons de séduire. Elle a une économie libérale florissante avec un taux de croissance de 9,2 % au dernier trimestre 2010 (le plus fort d’Europe) et une augmentation de son revenu national de 8,9 % qui la place au 3e rang mondial après la Chine et l’Argentine. Elle a aussi une diplomatie respectable, une démocratie parlementaire rodée, une culture de la tolérance héritée de l’empire ottoman. “Nous avons des rapports affectueux avec les autres communautés”, m’explique Oret qui tient, avec son mari David, une pâtisserie juive boulevard Talatpasa, à Izmir. Une large avenue avec, plantée en son centre, une élégante allée de palmiers rappelant l’avenue Moulay-Youssef de Casablanca.

Oret et David sont membres de la Izmir Kültür Dernegi, une association où la communauté juive aime se retrouver. Quelques musulmans les ont rejoints. On compte aussi des mariages mixtes dans la communauté. Un des fils de David et d’Oret est d’ailleurs fiancé à une jeune musulmane. “Cela ne pose plus de problèmes avec les nouvelles générations”, me dit Oriet. La communauté juive compterait environ 1 500 personnes à Izmir, m’explique David en espagnol. Une langue que sa “famille chassée d’Espagne sous Isabelle la Catholique a conservée depuis cinq cent trente-cinq ans”, soit seize ans avant l’édit d’expulsion des Juifs (décret de l’Alhambra en 1492). David me présente d’ailleurs ses gâteaux aux noms à la fois turcs et espagnols : susamli halka, biscocho, kurabiyesi...

C’est dans le travail que je sens une restriction des libertés.

 

gare-izmir-2.JPGDans mon quartier, il y a un temple protestant, une église construite par des Levantins italiens, j’ai dans mes classes des étudiants juifs, explique Eve, prof de français dans un lycée francophone, il n’y a pas de discriminations. L’AKP n’a pas bouleversé les perceptions. C’est dans le travail que , je sens une restriction des libertés, à travers des circulaires qui interdisent des choses autrefois autorisées, comme les voyages ou les sorties scolaires en semaine. La vision de l’enseignement change aussi. On a récemment eu des inspecteurs qui nous ont reproché de ne pas parler davantage le turc. C’est ce que beaucoup dénoncent comme une islamisation rampante, quelquefois difficile à définir.

En avril encore, des milliers d’étudiants défilaient dans les rues d’Izmir avec des slogans hostiles à l’AKP (3). Les Juifs (23 000), comme les Grecs orthodoxes (2 500) et les Arméniens grégoriens (65 000), disposent en Turquie de droits spécifiques en matière religieuse et linguistique depuis le traité de Lausanne de 1923. Les alévis, musulmans constituant près du quart de la population turque, ne sont pas considérés comme formant une minorité. Pour la Turquie, ils n’existent pas et on continue dans les villages alévis à construire des mosquées qui serviront d’étables”, m’explique amusé un Kurde alévi. Car la Diyanet (Direction des affaires religieuses) est sous le contrôle exclusif des sunnites.

République laïque depuis 1927, la Turquie a organisé un clergé musulman sunnite fonctionnarisé géré et contrôlé par la Diyanet. Le financement du culte musulman est donc public, tandis que les autres cultes s’autofinancent. On est très loin du modèle français de laïcité. Evidemment, ce n’est pas la laïcité qui attire les pays arabes, sinon quelle importance que le modèle en question soit ou non un pays musulman ? On peut s’étonner aussi que des pays arabes ayant longtemps souffert de l’instrumentalisation politique de la religion, et a fortiori leurs composantes islamistes, approuvent un tel modèle qui contrôle toute la vie religieuse.

De plus, “la Turquie n’est pas laïque, puisque Etat et affaires religieuses sont liées, explique ce jeune doctorant en philosophie. La tension est partout en Turquie, entre alévis et sunnites, turcs et kurdes, islam et laïcité, foi et raison… Nous n’avons toujours pas résolu ce problème qui perdure et il est impossible de savoir ce que cela donnera. Il existe bien deux Turquie. Et c’est sans doute pour cette raison que la Turquie semble séduire des personnes aussi différentes, islamistes ou progressistes. Mais alors ce mariage de modernité et d’islam qui semble faire l’attrait du modèle turc ? La réponse de l’universitaire est sans appel : La synthèse n’a pas réussi.

 

Yann Barte (texte & photos), Le Courrier de l'Atlas, juin 2011

 

(1) Parti républicain du peuple (Cumhuriyet Halk Partisi).

(2) Parti de la justice et du développement.

 


 

NADIM MACIT

Chercheur et maître de conférence au département théologie et doyen de l’université de Gazi (Turquie).

 

“"La recherche d’un gouvernement d’inspiration religieuse

se solde souvent par un sacrifice de l’esprit démocratique"”

 

izmir-pelouse.JPG“"La Turquie est assurément un des exemples les plus typiques de ce qu’on appelle les modernités non-occidentales. Elle est le produit d’un long processus de luttes intellectuelles et politiques, la rencontre d’une modernité et d’une nation, de choix intellectuels et politiques modernes et d’un héritage historique.

Le modèle turc est séculier et laïque, en termes de relations entre religion et Etat, de respect de la diversité. C’est aussi un intéressant modèle de démocratie. Ce modèle semble répondre à une attente du monde arabe, en matière d’espoir, d’idéaux. Il faut dire que ce monde arabe a été déformé, martyrisé par des idéologies à bout de souffle. Ces dernières ont montré définitivement leurs limites dans les années 1990 pour laisser place à de nouvelles tendances, autoritaires, puisant leurs racines dans le mariage de la religion et d’un capitalisme conservateur.

La démocratie n’est pas un produit qui se vend ou s’achète, c’est une culture, un comportement. Et pour constituer cette culture, des communautés épistémiques et politiques sont nécessaires dans le monde arabe. Le processus de modernisation turc et la sagesse qui constitue la République ont été accaparés de façon négative par les mouvements islamiques, comme c’est souvent le cas dans le monde arabe. Les groupes islamiques se manifestent partout par un discours hostile à la modernité et à la pensée critique, rationnelle. Les islamistes du monde arabe se réfèrent au modèle turc parce qu’il représente ce mariage de la religion, du capitalisme et du conservatisme.

La manière dont ils mettent l’accent sur la démocratie n’est qu’une façade. La recherche à tout prix d’un gouvernement d’inspiration religieuse conduit à une longue et rude bataille idéologique qui se solde par un sacrifice de la raison et de l’esprit démocratique. La république turque devrait garder à l’esprit la liberté de penser et de croyance. Au lieu de contribuer à la construction de la culture démocratique en favorisant ces pratiques (libertés de croyance, de penser), on fonde un système basé sur les rapports hiérarchiques et la répression.

L’Occident a été le berceau des valeurs humanistes et politiques, les a abritées et même institutionnalisées. Mais elles sont communes à toute l’humanité. Nous nous sommes souvent contentés de suivre et de commenter ces tendances en en ignorant l’essence. Le monde arabe est, certes, façonné par les valeurs religieuses, mais il est aussi, aujourd’hui plus qu’hier, ouvert sur le monde, notamment par les nouvelles technologies de l’information".”

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, juin 2011

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Published by Yann Barte, dans LE COURRIER DE L'ATLAS, juin 2011 - dans Politique
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