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1 novembre 2005 2 01 /11 /novembre /2005 22:30

L'égalité des sexes était le thème de la conférence-débat organisée par FDM pour ses 10 ans. Des avancées constatées, certes, mais limitées dans leur portée par une approche demeurée traditionaliste. Juriste, sociologue, islamologue… dénoncent ainsi une politique de consommation et non d'intégration de la modernité.

 

La révolution intellectuelle nécessaire à l'égalité n'a pas eu lieu. C'est le constat des intervenants réunis ce 27 septembre 2005, au Royal Mansour de Casablanca, devant une centaine de personnalités de la société civile et de la presse. Tous, pourtant, saluent les avancées des dernières réformes. Aicha Zaïmi Sakhri, directrice du magazine, se réjouie même, en ouverture, des progrès apportés par le Code de la famille et plus récemment par les réformes du Code de la nationalité, rappelant aussi la triste époque qu'on espère révolue où la femme, « cette mineure incapable, devait encore avoir l'autorisation de son mari pour voyager ».

L'inégalité s'expose ensuite en chiffres, lors d'un diaporama présenté par M. Nasreddine El Efrit (PDG du groupe Caractères) : 5 millions de femmes analphabètes en 1982, 7 millions en 1998. Sur 100 filles de 7 ans, 10 seulement iront jusqu'à l'université. 182 femmes meurent en couches sur 100.000 naissances… Des chiffres qui font mal et nous projettent au rang peu glorieux de 124ème mondial dans le classement PNUD ! Le tableau est dressé. Accablant.

L'égalité dans la différence

« Nous ne sommes pas des hommes et ne sommes pas plus dans le délire de le devenir pour accéder à l'égalité ! ». L'entrée en matière de Yasmine Chami, anthropologue, pourrait nous situer d'emblée dans le discours différentialiste, plaçant (emprisonnant ?) la femme dans la nature et dans ses spécificités biologiques. « Un pays qui reconnaît l'identité de la femme a le devoir par exemple de créer des institutions lui permettant de poursuivre sa fonction fondamentale pour l'humanité de procréation (crèche dans les entreprises, cantines, congés maternité…) ». Pour la chercheuse, c'est une évidence, on ne peut parler « égalité » que dans la reconnaissance des différences : « Quand une femme porte un enfant, ce n'est pas l'homme qui est alourdi pendant neuf mois ! ».

Yasmine Chami, reconnaît pourtant (en réponse à une question), que les Etats-Unis, où elle a vécu, ne constituent pas pour elle un modèle idéal de relations hommes femmes. Elle juge par ailleurs inutile d'« écrabouiller le masculin pour faire du féminin ». Son intervention reste cependant tout dirigée vers ces différences, qui bien qu'évidentes, éclipsent peut être un peu la question de l'égalité. Un faux procès pour l'anthropologue pour qui les deux notions sont intrinsèquement liées : « la revendication féminine et féministe est indispensable à la mise en place de l'égalité politique, juridique, sociale » et « Le combat pour l'égalité ne doit pas mener à l'abnégation de la féminité ». L'anthropologue définit ainsi la femme par ce qu'elle est et bien moins par ce qu'elle choisit d'être (féminine/féministe). Ces faits (cette différence des sexes) prédispose-t-elle pour autant aux rôles ? Question d'approche ? De priorité ? Un autre débat peut être… Toujours est-il que « la manière dont nous fondons notre identité individuelle de femme, conclue-t-elle, est la manière dont nous construisons le Maroc de demain ».

Dans la famille, les traditions ont la vie dure

Le concept général de « condition féminine » a sans doute ici moins qu'ailleurs un sens pour le sociologue Mustafa Aboumalek qui commence son allocution avec « une pensée pour la femme rurale » : « et lorsqu'on pense à ses conditions au Maroc, on a l'impression d'être sur une autre planète ! ». Une fois le concept d'égalité circonscrit géographiquement, M. Aboumalek se lance dans un exposé sur le poids des traditions, prenant l'exemple de la famille, mesurant sur elle l'impact de la modernité et déterminant les indicateurs de changements. Car les indicateurs sont là : la scolarisation malgré un « analphabétisme effarant » (+80% en milieu rural), le travail des femmes malgré là aussi de fortes résistances (un tiers des hommes se prononçaient contre le travail des femmes dans une étude sur 1400 personnes), le passage de la famille étendue à la famille nucléaire (avec toujours une forte résistance dans le milieu rural) et enfin, le Code de la famille. L'égalité reste le produit de cette équation conflictuelle entre tradition et modernité. Au niveau de la société, la famille reste la référence identitaire. « La cause première de divorce à Casablanca est l'intervention des parents dans les affaires du couple » nous apprend ainsi le sociologue. C'est toujours la famille qui fait et défait les couples. Très traditionnel, le modèle familial reste celui du « pater familias ». La femme doit être soumise et ne pas poser problèmes (aux parents). L'autorité reste masculine. Le/la conjoint(e) idéal(e) est celui/celle de « bonne moralité ». Le partage entre les sexes des tâches ménagères est inexistant. Et les loisirs (sorties, visites d'amis) sont l'apanage quasi exclusif des hommes.

Le sociologue termine avec une pensée sur l'avenir et pour l'enfant, toujours perçu comme objet : « Et comment percevoir l'avenir de cette société lorsqu'on essaie de faire de son enfant, le prototype de son propre désarroi ? » Sur ce phénomène de répétition désespérant, Yasmine Chami rappelle avec justesse pourquoi les femmes sont si souvent vecteurs d'immobilisme social : « Les mères qui n'ont pas travaillé et subi la tutelle du mari et du père, ne trouve leur accomplissement social que dans l'emprise qu'elles ont sur leur fille. Il faut beaucoup de générosité à une femme qui a subi le patriarcat durant deux générations pour positionner sa propre fille dans la modernité et surtout sacrifier ce moment de vie ou la femme devient enfin, à son tour, chef de famille ».

Le débat se poursuit dans la salle, autour du travail des femmes et des négociations permanentes que cela suscite aujourd'hui au sein du couple. Un micro trottoi vidéo, réalisé pour la circonstance, vient confirmer les résistances et le conservatisme des jeunes, confrontés à la concurrence nouvelle des femmes - que n'ont pas connue leurs pères - sur le marché de l'emploi. Mustapha Bouhandi, professeur des religions comparées à la Faculté des Lettres et sciences humaines de ben M'Sik se lance ensuite dans un exposé sur l'imamat de la femme en religion et en politique, prenant exemple de Maria et de la reine de Saba. Pour le professeur, dont l'exposé savant à été inspiré de la nomination récente d'une femme imam aux Etats-Unis, l'islam a toujours glorifié la femme. Et, c'est pour lui, mal lire le Coran que de freiner son émancipation. Plus qu'une lecture moderne de l'Islam, l'intervention suivante propose une approche universaliste et droits-de-l'hommiste de la question de l'égalité.

Jusqu'où la Commission consultative sur la Moudawana n'a pas été ?

Impossible de faire le bilan de l'égalité sans aborder la question des avancées de la réforme de la Moudawana. Ex-membre de la Commission royale de la réforme, l'enseignante et activiste des droits de l'hommes Nouzha Guessous Idrissi est assurément bien placée pour en parler. Sans faire l'inventaire fastidieux de tous les articles, NGI détaille quelques points qu'elle choisit de comparer au Code de la famille tunisien, toujours bien plus égalitaire que son homologue marocain. Concernant le mariage par exemple, NGI nous rappelle que le tutorat - point le plus conflictuel de la Commission - n'a pas été supprimé, mais simplement rendu facultatif pour la femme majeure. Quant au mariage de la mineure, contrairement au Code tunisien, l'autorisation n'est pas soumise aux deux parents : la mère n'a pas son mot à dire (un danger dans le cas des mariages forcés par le père !) De même, la polygamie n'a pas été supprimée, mais simplement rendue plus difficile. Mais pour NGI, le manque à gagner le plus important que nous avons au Code de la Famille se situe au niveau de la représentation légale de l'enfant. Celle-ci est accordée exclusivement au père, sauf en cas de défection ou de décès de ce dernier. Ainsi, la mère ne joue qu'un « rôle de pompier ». « Une contradiction flagrante avec le principe de co-responsabilité des deux époux dans la famille ! » (énoncé dans les droits et devoirs des deux conjoints). Concernant le divorce, la procédure n'a pas été unifiée. Le divorce à la demande du mari n'est soumis à aucune condition, contrairement à celui à la demande de la femme. Rien ou presque n'a été fait en matière d'enfants nés hors mariage (seul un article concernant l'enfant né pendant les fiançailles). Vis à vis de ces enfants, le père n'a aucun devoir, la mère les a tous. Rien non plus en matière de succession, mais « là il y avait peut être danger dans le contexte de la réforme », dit NGI qui constate pourtant des efforts dans ce domaine dans d'autres pays de tradition arabo-musulmane très ancienne comme la Tunisie, l'Irak, le Yémen. Au Maroc, la requête déposée à ce sujet n'a pu aboutir. Enfin, au niveau symbolique, un pas historique a été accompli avec la suppression des terminologies portant atteinte à la dignité de la femme.

L'approche du Code de la Famille a été traditionaliste

« Le Code de la famille actuel reflète cependant beaucoup plus une lecture des textes à la lumière des droits humains qu'une approche droits-humaniste du droit familial ». NGI dénonce ainsi l'approche traditionaliste. « Nous sommes partis des textes, non des droits de l'homme ». Une démarche inversée, reflet de ce qu'elle appelle une « consommation de la modernité ». Notre société consomme, par bribes, mais n'intègre, ne digère et ne revendique pas cette modernité. Les raisons de cette démarche de la Commission ? « Sa composition même, le rapport de force au sein de la société, le non-positionnement des partis (Hormis le PJD. Les autres ne se sont positionnés qu'à travers leur section féminine) ». NGI qui parle de « pas révolutionnaire, en matière de proclamation de principe, de relation hommes femmes » regrette aussi qu'on n'ait pu « aller plus loin en matière de représentation légale de l'enfant, de coresponsabilité des deux époux, de droits des enfants nés hors mariage… »

Les interventions du public sont souvent aussi riches. Aïcha Ech-chenna (Solidarité Féminine) attire d'abord l'attention sur le phénomène méconnu des pères célibataires : « Nous en avons au moins sept qui n'arrivent pas à déclarer leur enfant à l'état civil parce que leur mère a disparu dans la nature », avant de tirer la sonnette d'alarme sur « Les enfants nés d'inceste, la vente clandestine d'enfants autour des maternités »… et plus généralement sur ces abandons de plus en plus fréquents : « Des enfants de lycéennes, mais aussi des enfants nés de ces faux mariages d'islamistes dont les mères se retrouvent aux yeux de la loi comme des prostituées ». Très émue, Aïcha Ech-chenna termine son intervention en forme de SOS et de cri de guerre : « Je suis épuisée. Aidez-moi, aidez toutes les associations qui luttent auprès de ces enfants ! Ca suffit les petites bonnes ! Les viols impunis ! Basta l'hypocrisie ! Que l'éducation sexuelle soit faite de façon franche ! »

Avec la juriste Michèle Zirari, l'exposé sur les inégalités du Code pénal devient un moment d'hilarité général. Pleine d'humour, la juriste nous décrit l'absurdité des textes discriminatoires qui ont été supprimés (ou étendues aux deux sexes), lors de la réforme de 2003 et ceux (rares mais « bien gratinés ») subsistant encore aujourd'hui. Rédigée en 1962 et largement inspiré du Code pénal français de l'époque, le Code pénal marocain a su mettre sa valeur ajoutée, créant par exemple des petits bijoux, comme « l'enlèvement d'une femme mariée ». La juriste évoque aussi la répression des relations sexuelles hors mariage conduisant à une discrimination : « Si la femme est enceinte, elle a sur elle (dans elle) la preuve de l'infraction et pourra être poursuivie. Le monsieur, lui, et on le comprend, pourra rentrer chez lui ». Il y a eu des progrès mais l'esprit du code lui-même n'est pas favorable à une suppression des discriminations. « Le plan même du code est révélateur » poursuit la juriste : « le viol par exemple est placé dans un chapitre appelé « crimes et délits contre l'ordre des familles et la moralité publique ». Quand une femme est violée, ce n'est pourtant pas l'ordre des familles et la moralité publique qui est violée mais bien sa personne ! » Nous apprenons aussi que violer une femme non vierge revient « moins cher » que de violer une femme vierge. Comme dans l'exemple de l'enlèvement, le sens est clair : « la femme mariée n'est pas protégée en tant que femme, mais en tant que propriété de son mari ». Mme Zirari suggère de repenser intégralement le Code Pénal, dans sa philosophie et pas seulement dans une remise à jour des incriminations. Quelles sont les valeurs que nous choisissons ? La famille ? Les droits humains ? La religion ? C'est bien l'approche en général avec laquelle se sont déroulées ces avancées qui ont été mises en cause lors de cette conférence. Le saupoudrage d'éléments de modernité ne nous fait pas oublier que l'esprit traditionaliste et patriarcal demeure dans tous les textes. Les réformes futures du Code de la famille comme du Code Pénal devront s'en souvenir et pour cela rompre résolument avec plus d'audace avec ce système intellectuel où la religion exerce sur la pensée une tutelle générale paralysante. Tant que tout ce qui se pense au Maroc reste redevable de sa conformité ou de sa non conformité au canon de la foi et de la loi religieuse, l'égalité proclamée restera lettre morte.

 

Yann Barte, Femmes du Maroc, novembre 2005

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Published by Yann Barte, dans FEMMES DU MAROC, novembre 2005 - dans Société
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