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1 mars 2011 2 01 /03 /mars /2011 01:27

Professeur en sciences politiques à l’université de Tunis et essayiste, Hamadi Redissi est l’un des penseurs critiques de la modernité dans le monde arabe. Laïque convaincu, cet intellectuel est aussi un homme engagé sur le terrain. Il sort ce mois-ci “la Tragédie de l’islam moderne” (Ed. Seuil).

 

La laïcité est-elle aujourd’hui une priorité en Tunisie ?

En partie à cause de problèmes liés à la sécurité, la laïcité n’est pas encore au cœur des débats. La question est pourtant stratégique et va être posée prochainement avec le draft de la nouvelle Constitution et le statut d’Ennah-da. L’article 1er de la constitution dit que la Tunisie est un “Etat libre, indépendant et souverain” dont la religion est l’islam, la langue l’arabe et le régime, la République. La majorité des juristes interprète ainsi l’article : la religion n’est pas celle de l’Etat, mais de la Tunisie. Dans cette interprétation, l’Etat ne se confond donc pas avec la religion et se donne toute latitude d’énoncer des normes législatives ne correspondant pas à l’islam. Néanmoins l’ambiguïté est là, même si la charia n’est pas, comme dans la Constitution égyptienne, une source de législation.

 

Faut-il alors supprimer l’article 1er de la constitution ?

 

Nous avons trois postures. Les maximalistes qui demandent à garder l’article et à en ajouter un autre, sur le modèle de la Constitution égyptienne, faisant de la charia une source, ou la source principale, de la législation. Les minimalistes dont je fais partie, demandent à ce qu’on inscrive dans la Constitution la neutralité de l’Etat en matière de religion. La position intermédiaire consiste à garder l’article 1er dans sa nature actuelle sans rien y ajouter. Beaucoup sans doute ne veulent pas s’embarrasser de cet article dans sa forme initiale, mais souhaitent surtout conserver les acquis de la sécularisation à caractère culturel et social. Une majorité de Tunisiens veut garder le consensus social des valeurs en l’état.

 

Quels garde-fous peut-il y avoir pour conserver ces acquis et tendre vers la laïcité, concept beaucoup plus large ?

 

Je propose non seulement la neutralité de l’Etat en matière de religion, mais aussi – et au cas où on conserverait l’article 1er en l’état – un conseil de la République qui garantirait le respect de cette neutralité de l’Etat dans la vie sociale et qui aura la capacité d’ester en justice des mouvements, voire des personnes, qui contreviendraient aux normes de cette neutralité ou de la laïcité. Je le verrai civil et démocratique et non militaire comme le modèle turc.

Vous avez des pays comme l’Egypte, le Yémen, l’Algérie… qui considèrent que l’islam est la religion de l’Etat avec la charia comme norme suprême ou comme une des sources de la législation, mais où les islamistes n’ont qu’un rôle subalterne, même s’ils siègent quelquefois au Parlement. Ils n’ont aucune chance dans un autoritarisme libéralisé, dans des élections truquées et un jeu politique déréglé, à prendre le pouvoir. Si la Tunisie devient réellement démocratique, il y a de forts risques que les islamistes deviennent un jour, sinon la majorité sociale, du moins la majorité numérique au Parlement.

Il faut se préparer à cette hypothèse ou rester dans le schéma autoritaire. Mais pour cela, il faut aussi des garde-fous si nous voulons aller véritablement vers une démocratie stable et ininterrompue.

 

Yann Barte (texte photos), Le Courrier de l'Atlas, mars 2011

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Published by Yann Barte, dans LE COURRIER DE L'ATLAS, mars 2011 - - dans Politique
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