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1 avril 2002 1 01 /04 /avril /2002 21:21

“Soyez vous-mêmes et vos bébés seront les plus heureux du monde… et vous aussi”. C'est en substance ce qu'exprime aujourd'hui la littérature “pratique” à l'usage des mères, dénonçant la trop longue dictature de la maman irréprochable. On cesse désormais de culpabiliser la mère à chaque bobo, à chaque bouton, à chaque colère du petit. Les manuels dédramatisent et prônent un retour au “rester soi-même”, au bon sens, à la simplicité. La mère a enfin aujourd'hui le droit de ne plus être parfaite.

 

La mère est une sainte, douce, aimante, enveloppante, consolante, dévouée, corps et âme. Elle apaise tous les chagrins du monde. Elle stérilise les biberons du petit encore plus de six mois après sa naissance tout en préparant le tajine de l'aîné, elle repasse les chemises en relisant les devoirs du gamin. Elle se sacrifie jusqu'à dix-huit heures par jour jusqu'à en oublier qu'elle a eu, elle aussi, un jour, des envies…

 

Des siècles d'endoctrinement

 

Durant des siècles, des manuels sur l'enfance, la maternité, sont venus secourir, soutenir mais aussi inquiéter et culpabiliser des mères. Des manuels, il y en avait pour toutes les écoles de pensée éducative. Les conseils ne valaient souvent guère mieux que ceux de la voisine ou de la cousine. Cette littérature ne s'était pas encore enrichie de l'apport des sciences humaines : psychologie des sciences de l'éducation, psychanalyse… et des quelques grands noms qui les ont marquées : Françoise Dolto, Jean Piaget, Maud Mannoni… Aujourd'hui, le ton est plus sérieux, même si dans quelques ouvrages, le bain de bébé s'apparente à une entreprise aussi compliquée que le démontage d'un avion de chasse. Le ton est aussi à la déculpabilisation. Car la mère est souvent victime de cette représentation sentimentale et idéale de la maternité qu'elle a depuis l'enfance. Elle nous en offrait déjà une illustration par ses jeux de poupée, de dînette, ou de papa maman. Et la voici aujourd'hui esclave des sacro-saints principes de l'éducation, victime des siècles de discours moralistes sur le rôle de la mère. Paradoxalement, ce sont les mères les plus maladivement dévouées qui culpabilisent le plus. Vous en connaissez sûrement. Peut-être même vous reconnaissez-vous. Ces mères sont obsédées par le "mal faire". Elles vont consulter médecin et parfois chouafa à chaque petits maux bénins du gamin (on sait jamais). Elles prennent méthodiquement des notes sur des petites fiches à chaque "matinée conseils" de Médi 1 et savent tout des réactions allergiques du lait à l'otite moyenne aiguë du nourrisson. Elles dévorent toute la presse féminine à l'affût de conseils et sont, bien sûr, les plus friandes des guides. A chaque geste de la vie quotidienne avec le bébé, un livre. Elles visent la perfection et s'angoissent toujours de ne pouvoir l'atteindre. Elles n'en font jamais assez. Elles se donnent toujours plus, jusqu'à s'oublier elles-mêmes.

 

L'édition à l'écoute des mères

 

L'édition a très vite pris conscience de cette angoisse des mères et de leur intérêt pour l'éducation. Depuis des siècles, des manuels et des écoles s'affrontent. Peut-on donner la fessée ou doit-on définitivement bannir cette pratique ? Peut-on laisser un "doudou" à son petit, sans risque vingt ans plus tard de voir son grand benêt avec une peluche ridicule, comme un ado de Loft Story ? Une mère prétendait qu'il ne fallait jamais rien montrer à un enfant de deux ans de peur qu'il ne soit trop stimulé et que le sang nécessaire à la croissance de ses dents ne se porte à son cerveau. Une autre prétendait qu'il ne fallait jamais câliner un enfant. Une petite tape sur la tête ou une bonne poignée de main était bien plus favorable à son développement. A chacun ou chacune ses recettes. Et en matière d'éducation, les plus belles âneries ont été écrites jusqu'aux plus involontairement "criminelles" (la position ventrale du coucher du bébé par exemple, vraisemblablement responsable de bien des morts du nourrisson). Les manuels n'ont sans doute jamais été aussi florissants que depuis la période où la psychanalyse a pris naissance (fin du XIXème siècle). C'est aussi la période où les femmes ont voulu devenir des éducatrices et s'occuper de leurs enfants. L'histoire nous révèle que l'idée d'attachement et la position éducative de la mère est finalement assez récente. La mortalité infantile était telle qu'il valait mieux ne pas trop aimer ses enfants…

 

Bébé, mode d'emploi

 

Perplexe, La mère regarde son ventre arrondi, comme si elle couvait un Alien. Mais comment ça marche ? Les guides sont alors là pour l'informer, la rassurer. "Les guides sur l'éducation constituent une très grande part de nos ouvrages, environ 1/6ème de nos poches", constate Anne Schapiro-Niel des Editions Marabout. "La thématique mère dans l'édition est en hausse constante en ce moment sur le marché ". Chez cet éditeur, en effet, comme chez bien d'autres, les livres pour la jeune mère sont légions : "Le Petit Livre de la jeune maman : les années Biberon" de Véronique Feydy (2000), "Le guide des mamans débutantes" (1999) ou "Le livre de bord de la future maman " (2000) de Marie Claude Delahaye qui fait un tabac. Comme toutes les collections ressources humaines ont leurs manuels "CV gagnant" ou "rédiger une lettre de candidature", toutes les collections de guides "éducation" ont désormais leur ouvrage pratique à destination de la jeune maman. Ce sont les indémodables !

 

Déculpabilisation

 

C'est le mot d'ordre depuis quelques années des livres actuels à l'usage des mères. Dans "L'amour en plus", l'historienne Elisabeth Badinter lance un pavé dans la marre. L'amour maternel relève-t-il de l'instinct ou du comportement social ? La question fait débat. L'auteure écrit : "L'amour maternel est infiniment complexe et imparfait. Loin d'être un instinct, il est conditionné par tant de facteurs indépendants de la "bonne nature" ou de la "bonne volonté" de la mère qu'il faut plutôt un petit miracle pour que cet amour soit tel qu'on nous le décrit". Le mythe de l'instinct maternel, aliénant et culpabilisant pour les femmes et "ravageur pour les enfants", tombait enfin. La forme même des ouvrages est à la déculpabilisation. Le ton change. On adopte plus facilement l'humour. On fait aussi appel à des dessinateurs humoristiques. L'éditeur Vent d'Ouest lance même une collection de guide en bande dessinée "Le guide de la jeune mère en BD" sorti il y a deux ans. Toutes les questions sont abordées : l'échographie est-elle traumatisante ? Faut-il choisir l'accouchement sans douleur ou sous l'eau ? Doit-on appeler son enfant Elvis ou Napoléon ? A qui ressemble bébé ? Comment faire roter bébé ? Pourquoi a-t-il les fesses si rouges ? La morsure de bébé est-elle venimeuse ? Et faut-il vraiment en faire un autre ? Déculpabilisation aussi de la mère au foyer. Il ne s'agit pas pour ses auteures de s'ériger en modèle à suivre (au risque de cautionner une régression antiféministe) mais de mener plus loin les acquis féministes vers de meilleures conditions d'accompagnement des enfants et de partage des rôles parentaux. Dans "Oser être mère au foyer", Marie Pascale Deplancq Nobécourt parle de ces mères ignorées des statistiques, vues quelquefois comme des traîtresses à la cause des femmes. Le ton est en effet quelquefois militant, revendicatif.

 

Comment ne pas être une mère parfaite

 

"Toute mère sacrifierait sa vie pour son enfant… Bon d'accord, ce n'est pas faux. Je suis une mère, et moi aussi, je sacrifierais ma vie pour mes enfants. Mais je ne vois pas pourquoi je le ferais tous les jours". Le ton est donné. Dans "Comment ne pas être une mère parfaite" (Editions Pocket, 1996) Libby Purves envoie valser l'antique "Pueri-Culte". "S'il est normal de veiller à ce que le nourrisson ne meure pas de faim et ait des couches propres, il n'y a en revanche, aucune raison de rester cloîtrée chez soi". Ces nouvelles auteures entendent bien déboulonner cette statue de la mère parfaite. Catherine Serrurier est de celle-là. Partant de son expérience de thérapeute et de son vécu familial, dans "Eloge des mauvaises mères" (Hommes et perspectives, 1992), elle renverse l'image traditionnelle de la mère. C'est qu'on s'est rendu compte également des désastres engendrés par le stress et la peur de ne pas être une mère sainte. Une angoisse si communicative qu'elle est aussi l'objet de toute une nouvelle littérature : "Maman j'ai peur. Mères anxieuses, enfants anxieux ?" (Editions J'ai Lu, 2002). Jean-Luc Aubert et le Dr Christianne Doubovy posent la question. "Comment ne pas élever des enfants parfaits", "Comment ne pas être une famille parfaite"… En matière d'éducation, la perfection est un mythe, une tyrannie de plus en plus dénoncée. La mère parfaite serait celle qui n'élève jamais la voix, sourit toujours. Elle s'oppose à la vraie mère, celle qui soupire d'épuisement, dit "merde" quelquefois, oublie le biberon dans la casserole. La mère parfaite n'existerait-elle que dans les livres ? Même plus !

 

Mais qu'est-ce qu'une bonne mère ?

 

C'est l'éternelle question de tous ces manuels. Le célèbre pédiatre et psychanalyste anglais Winnicott, à l'origine de bien des réflexions actuelles sur le rôle de la mère, disait déjà que la bonne mère était celle qui était tout juste "suffisante" : "The good enough mother." Auteure du "mystère des mères", La psychanalyste Catherine Bergeret-Amselek, qui travaille depuis longtemps sur le concept de "maternalité", le confirme : "Être une bonne mère, c'est essayer de faire le mieux qu'on peut avec ce qu'on est. C'est-à-dire ni trop, ni pas assez. Trop, c'est empêcher l'enfant de grandir et d'avoir un espace pour désirer, et pas assez, c'est le faire tomber dans un trou dépressif". La mère continue à susciter débats et interrogations. Mais c'est plus généralement la question de la parentalité qui s'affiche aujourd'hui désormais dans les essais. Le père fait aussi son entrée. On obtient 711 titres d'ouvrages en tapant le mot "mère" sur le site d'Amazon (une des plus grandes librairies en ligne) ! Combien pour l'équivalent masculin ? 1231 ! Plus encore que le mot "femme". Les questions tournant aujourd'hui autour de la parentalité, du partage des rôles et du père, sont désormais au cœur d'une réflexion nouvelle. Pour les hommes, l'exigence d'être un "père parfait" n'existe pas. Et pour cause : "père", c'est une notion encore trop neuve. En revendiquant leur rôle de père, les hommes allègent les mères du poids de cet idéal terrifiant de "mère parfaite". Tout le monde y gagne. Est-ce vraiment si difficile d'être mère ? Allez, pas tant que ça ! Un dernier petit conseil de Libby Purves pour vous prouver, s'il est besoin, qu'être une mère n'est pas si compliqué : "Quand vous êtes épuisée, mais que vous avez le sentiment que vous devriez jouer avec le bébé, sentiment qu'il partage aussi, couchez-vous par terre sur le ventre et laissez le bébé vous grimper dessus. Il adore ça, et c'est peu contraignant pour vous (…) Mon fils prétend que je suis une locomotive qui a eu un grave accident (…). Pour ma fille, je suis un cheval. Et moi, je m'imagine sur une plage de Corfou. On est tous les trois contents".

 

Yann Barte, Femmes du Maroc, avril 2002

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Published by Yann Barte, dans FEMMES DU MAROC, avril 2002 - dans Société
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