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15 juillet 2011 5 15 /07 /juillet /2011 01:19

Criminelles, infanticides, pédophiles… les femmes aussi sont violentes. Leur concéder cette capacité de la violence c’est admettre l’égalité réelle entre les sexes. Une sphère étrangement peu revendiquée encore par les féministes

 

On a crié à la provocation. Lors de la dernière journée de la femme certains ont osé comparer les deux sexes. Rien de plus normal, en cette heure de bilan, lorsqu’il s’agit de la discrimination au travail, de la répartition des tâches ménagères… Mais l’évocation de la violence abordée de façon indifférenciée est jugée comme une indécence, voire, lorsqu’elle vient d’autres femmes, une traîtrise.

Il faut dire que des années, voire des siècles, de niaiseries essentialistes ont fini par nous convaincre de l’existence d’une “nature féminine”. La femme est douce, pacifique, sensible ; l’homme est par nature violent, il est un violeur potentiel. Emissions de TV, presse féminine et généraliste, littérature, pub… répètent à l’infini ces clichés qu’un certain féminisme a encore contribué à renforcer. Preuve en est encore la dernière campagne sexiste d’Amnesty International sur les violences faites aux femmes.

Alors, lorsqu’on découvre une Myriam Badaoui qui viole et prostitue ses propres enfants ou une réserviste de l’armée américaine qui torture dans la prison d’Abu Ghraib à Bagdad, on dit que ce sont des cas exceptionnels, des folles, des “monstres” et peut-être même “plus tout à fait des femmes”. Pourtant, la réalité – lorsqu’on accepte de la voir sans a priori – montre que la maltraitance d’enfants est essentiellement le fait des mères (61 % contre 38 % des pères biologiques), que la pédophilie est loin d’être l’apanage des hommes et que ces derniers sont aussi victimes de violence dans le couple dans des proportions qui n’ont rien d’anecdotique.

 

Femmes pédophiles

 

“On compte des hommes bien sûr, mais aussi des mères et même plusieurs cas de grands-mères. L’inceste est le fait des deux sexes”, affirme Isabelle Aubry, présidente de l’Association internationale des victimes de l’inceste (Aivi). “Ce sont des décalottages répétés pour les petits garçons, des prises de température, des lavements incessants…”

En 2004, on comptait 438 femmes mises en cause pour violences sexuelles contre 15 659 hommes. La violence sexuelle reste très majoritairement masculine. Cependant, il n’existe pas d’études précises chiffrées sur l’inceste.

“Sur 100 cas d’inceste, 90 % ne feront l’objet d’aucune dénonciation et sur les 10 % partant en procédure, 80 % seront classés sans suite faute de preuves.” Quel crédit alors porter aux chiffres ? De plus, “l’agression par une femme est très souvent mise en doute. La première qui nous a parlé de son agression par une femme pédocriminelle avait porté l’affaire en justice alors qu’elle n’avait que 13 ans. Elle n’a jamais été crue.”

L’association défend l’égalité hommes femmes dans ses statuts. “Les garçons sont presque autant victimes, mais parlent peu et retournent la violence contre eux-mêmes. On compte dix fois plus de suicides chez les hommes victimes d’incestes que chez les autres. Tant qu’on ne les reconnaîtra pas, il sera très difficile de les faire parler.”

Le sujet dérange et beaucoup préfèrent le nier. Pourtant, “dire que les femmes ne peuvent être pédophiles est aussi imbécile que lorsqu’au Moyen Age on leur refusait une âme”, estime Philippe Genuit, auteur de la première étude sur les femmes pédocriminelles en France. A la prison de Rennes où il exerce, le psychologue a vu aussi le pourcentage de femmes incarcérées pour crime sexuel passer de 3 à 8 en 1990 à 25 ou 30 en 2008. Alors, augmentation réelle ou reconnaissance du phénomène ?


Une justice inégalitaire


Dans les affaires de pédophilie ou d’autres formes de violence, la justice traite encore et partout de façon différentiée les hommes et les femmes. Ce jeune garçon, par exemple, à qui sa mère a imposé un rapport sexuel pour se venger de son mari infidèle, n’a pu porter plainte pour viol.

Pour la loi française, seule une personne dont le corps aura été pénétré peut être considérée comme violée. Cet acte n’est donc plus un crime aux yeux de la loi, mais un délit, avec des peines et des délais de prescription moindres. Une absurdité. Les études officielles elles-mêmes restent empreintes d’a priori sexistes.

A l’occasion du plan triennal 2011-2013 annoncé “contre les violences sexistes et sexuelles”, le groupe d’études sur les sexismes (GES) vient justement d’interpeller les ministres Roselyne Bachelot, Claude Guéant et François Fillon sur la nécessaire désexuation des politiques de lutte contre les violences. “Au Canada, depuis plus de dix ans, l’Etat ne fait plus d’enquête sur les violences conjugales sans faire également le décompte des hommes”, explique Patrick Guillot, fondateur du site la Cause des hommes, “et on arrive là-bas à un 50/50. En France, il a fallu attendre 2007 pour voir une enquête enfin complète”.

D’après un rapport de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP), 100 000 hommes, âgés de 18 à 75

ans, auraient subi au moins un acte de violence physique ou sexuelle au sein de leur ménage en 2009. 650 000 agressions sur les femmes la même année, dont 305 000 au sein du ménage. Un quart des personnes violentées au sein du couple sont donc des hommes, une proportion certainement encore sous évaluée, tabou oblige.


Hommes battus


Le sujet est souvent traité de façon légère. Pourtant, les coups reçus par ce qu’on a appelé les “hommes battus” ne sont souvent pas plus doux. Pour le psychologue Yvon Dallaire, auteur de la Violence faite aux hommes (Ed. Option Santé), “les femmes ont tendance à utiliser différentes ‘armes’ beaucoup plus souvent que les hommes (86 % contre 25 % selon certains rapports) : des couteaux, des ciseaux, des lampes, des fers à repasser, de l’eau bouillante… (…) ce qui compense la force du poing”. Mais il n’y a guère de différence entre hommes et femmes battus.

Les hommes restent pour les mêmes raisons que les femmes : des raisons d’ordre économique et pour les enfants : “Ils savent bien que les femmes obtiennent, lors du divorce, la garde (souvent exclusive) des enfants dans une proportion de 80 à 85 % des cas. Les hommes se contiennent aussi de peur de leur propre force.”

Les dégâts sont identiques. En Suisse, en Allemagne, au Canada, il existe des centres destinés aux maris blessés et aux femmes violentes. Claudine Gachet, présidente fondatrice de Face à Face, centre pilote créé en 2001 pour aider les femmes violentes, constate “une augmentation du nombre de femmes au comportement violent, probablement dû au multirôle qui leur est demandé aujourd’hui”. “Les chiffres actuels sont absolument sans rapport avec la réalité”, dit-elle.

L’anthropologue américaine Margaret Mead parlait même d’une plus grande propension des femmes à tuer dans les situations conflictuelles, ces dernières n’ayant pas appris à se battre. “Mais les enquêtes de victimologies ne disent pas que la violence conjugale répétée, exercée par l’un(e) contre l’autre, est d’abord liée non au sexe, non à la psychologie ou l’hormonologie masculine (ou féminine), mais à l’affirmation et aux effets de la domination de celui, ou celle, qui se pense et se vit comme supérieur(e)”, écrit Daniel Welzer-Lang.

Une raison supplémentaire pour en finir avec la victimisation, véritable outil idéologique agissant contre la cause des femmes.

Comment penser l’égalité avec ces représentations de femmes éternelles victimes, soumises ou mères ? L’égalité ? Une notion que les féministes semblent avoir abandonnée au nom d’un différentialisme régressif qui leur fait désormais préférer celle de parité. Toute prétention à l’égalité se doit pourtant d’être totale.

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, juin 2011


 

Interview

CHRISTOPHE REGINA

 

 " Le mythe de la nature féminine, un frein à l'égalité "

 

la-violence-des-femmes---christophe-regina.jpgProfesseur et historien spécialisé dans l’histoire des femmes sous l’Ancien Régime, Christophe Regina vient de publier “la Violence des femmes, histoire d’un tabou social”. 

  

La violence a-t-elle un sexe ?

Non. Au même titre que l’amour, la joie, la tristesse, la tendresse et les autres émotions qui caractérisent l’humanité, la violence appartient aux deux sexes. Affirmer le contraire, reviendrait à priver l’un des deux d’une part d’humanité.

Dans les imaginaires collectifs, la violence renvoie à l’animalité, aux comportements primaires, mais elle ne peut ni ne doit être réifiée à ces aspects caricaturaux. La violence est protéiforme, difficile à conceptualiser.

Le sociologue Georg Simmel disait que le conflit, objet et source de violence, “n’est pas un accident dans la vie des sociétés” : il en est partie intégrante.


Pas de progrès possible dites-vous “tant que les femmes seront confinées dans leur statut de victimes”. La “dévictimisation”, un préalable à l’égalité ?

Je le crois sincèrement. On compte chaque année 75 000 femmes violées en France, un chiffre probablement bien en dessous de la réalité. Il faut bien sûr punir les coupables, mais il est pernicieux de proposer une législation qui renforce la protection d’un sexe au détriment de l’autre.

On admet ainsi, consciemment ou non, l’infériorité physique des femmes qui justifie à leur égard une protection accrue. Pourquoi ne pas penser de façon équitable la protection des citoyens ?

A trop diaboliser le sexe masculin en l’associant à la violence, on en oublie d’autres formes de violences. L’idée que la femme doit faire l’objet d’une protection conforte également le sentiment de puissance des hommes.

Il me semble que les femmes n’ont pas demandé un traitement différencié. Elles ont au contraire besoin de pouvoir compter sur une justice qui les protégera de la même façon que les hommes.


On s’est récemment ému de “l’émergence de bandes de filles violentes”. Phénomène nouveau  ou meilleure visibilité ?

Là encore, on fait fausse route. Les femmes ne sont pas plus violentes aujourd’hui qu’hier. La densification des médias et l’arrivée d’Internet ont autorisé une visibilité accrue de formes de violences déjà en place.

Pour le XVIIIe siècle, les échanges violents entre groupes de femmes sont banals. Les chiffres officiels actuels enregistrent une progression plus rapide des filles dans l’exercice de violences physiques et des vols que chez les garçons. Entre 2008 et 2009, le nombre de femmes mises en cause a augmenté de 3,2 %, alors que celui des hommes a diminué de 0,4 %.

En matière de violences physiques, sur la même période, les services de police et de gendarmerie ont enregistré une progression de + 6,2 % chez les femmes contre + 3 % chez les hommes (chiffres de l’ONDRP*).

Statistiquement, les violences masculines, physiques ou s’exerçant sur les biens, restent majoritaires, mais la progression est intéressante. Je crois que cette visibilité est en partie liée à la politique sécuritaire de notre gouvernement qui réactive la psychose d’une délinquance omniprésente.

Lorsque les médias évoquent les gangs féminins, c’est sur le thème de l’imitation des garçons, du renoncement aux signes/clichés extérieurs de féminité : jupes, robes, talons, etc. C’est ridicule. Ces gangs transgressent les lois sans renoncer à leur sexe.

On virilise des comportements, comme pour se rassurer : ce ne serait pas tout à fait des filles, mais des cas particuliers, des garçons manqués.

 

Où en est-on aujourd’hui de cette thématique dans les sciences sociales ? Est-ce toujours un tabou ?

C’est loin d’être la thématique la plus investie pas les chercheurs, mais les travaux sur le sujet se multiplient. En juin 2010, à Paris VII, un intéressant colloque pluridisciplinaire sur le sujet, Penser la violence des femmes, a été organisé par les sociologues Coline Cardi et Geneviève Pruvost.

Des historiennes comme Arlette Farge et Yannick Ripa ont ouvert la voie, d’autres ont suivi. Les réflexions d’Elisabeth Badinter ont également attiré l’attention sur la question.

Souligner la violence des femmes, ce n’est pas porter préjudice à ces dernières, c’est leur restituer un domaine supplémentaire qui jusqu’ici ne leur était pas réellement reconnu.

Paradoxalement, la violence fait rarement partie des revendications des femmes.


La place secondaire occupée par les femmes dans l’historiographie est-elle liée en partie à ce tabou autour de la violence ?

Les femmes tiennent aujourd’hui une place de plus en plus grande dans l’historiographie occidentale. Elles ne sont plus les parents pauvres de l’Histoire, même s’il reste des domaines à défricher.

Je crois néanmoins que la question de la violence, qui renvoie à la répartition sexuée des rôles, a eu une importance dans la longue mise à distance des femmes par l’Histoire.

L’excuse universelle fut de dire que leur nature leur interdisait d’accéder à certains domaines comme la politique, et n’avaient donc que peu d’opportunités de marquer l’Histoire. Or, certains travaux montrent que la part des femmes dans la production de l’Histoire est aussi importante que celle des hommes.

Les femmes ont été invisibilisées par des hommes jaloux de ne pas partager leurs prérogatives et déjà bien trop occupés à se les disputer entre eux, mais aussi par les femmes elles-mêmes, qui en intériorisant cette prétendue différence de “nature”, sont longtemps restées en retrait.

L’éducation et sa banalisation ont inversé la tendance. C’est véritablement dans la construction de cette mémoire qu’émergent les craintes que les femmes ont inspirées. Il suffit de lire ce qui est dit sur ces femmes qui ont marqué l’histoire : ce sont des “monstres”, au sens étymologique du terme, des femmes “hors normes”, comme Jeanne d’Arc qui se battait “comme un homme”, ou au contraire des modèles de vertu, popularisées par de multiples hagiographies.

Vertueuses ou pernicieuses, entre ces deux modèles pas de salut, pas de visibilité.

On n’étudie plus les femmes aujourd’hui selon le mirage de la “nature féminine”.

L’historiographie déconstruit à présent ces mémoires artificielles pour rendre à ces femmes, de façon objective, les formes et les conséquences de leurs actions, qu’elles soient politiques, militaires ou… meurtrières.

 

 

* L’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales.

http://soshommesbattus.over-blog.com

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, juin 2011

 

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Published by Yann Barte, dans LE COURRIER DE L'ATLAS, juin 2011 - dans Société
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