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1 février 2007 4 01 /02 /février /2007 00:16

PARADOXE Le Front national lance une véritable opération de séduction en direction des Français issus de l'immigration, parmi lesquels les Maghrébins et la communauté musulmane. Ce tournant doit-il être pris au sérieux ou à ranger au magasin des accessoires électoraux ? Analyse.

 

Une affiche du Front national consacrant la société pluriethnique… Un fait impensable il y a seulement cinq ans. Ce 11 décembre 2006, Marine Le Pen dévoilait la seconde grande campagne d'affichage du parti pour la présidentielle, déclenchant une avalanche de commentaires. Au FN, l'affiche sème le trouble dans la vieille garde frontiste comme chez les jeunes « Identitaires » qui crient à la trahison.

 

Marine fait le ménage. Elle dépoussière l'image un peu ringarde du Front et tente de redonner de l'éclat à la maison mère. Elle bouscule la statue de Jeanne d'Arc comme les antiquités du parti : les catho tradi, les nostalgiques de l'Algérie française, les obsédés du « rite satanique de l'avortement », les vieux croûtons pétainistes revanchards. Car ce n'est pas avec de l'eau bénite que la fille du chef rallumera la flamme frontiste ! Elle doit ratisser large. Une question de survie pour le parti qui, quoi qu'on dise, plafonne inexorablement.

 

Les résultats du second tour de 2002 auront été à cet égard révélateurs. Alors, plus question de toucher au Pacs : un demi-million de pacsés et 71 % de sympathisants FN considèrent l'homosexualité comme une manière acceptable de vivre sa sexualité. Concernant l'avortement, le FN fait à présent l'étrange proposition d'un référendum. Officiellement, il est pourtant toujours question de supprimer la loi Veil, mais Marine préfère arrondir les angles.

 

Deux communications - si besoin contradictoires - peuvent s'avérer plus efficaces pour élargir la base électorale ! Etre moderne, pour la directrice stratégique de la campagne de papa, c'est redonner un peu de lustre aux idées les plus réactionnaires. La rénovation, soit, mais dans la continuité. Alors que les droites dures européennes affichent de nouvelles têtes, le FN est condamné, pour cette présidentielle, à « faire du neuf avec le vieux », comme titrait Libération.

 

Difficile aujourd'hui d'évaluer l'impact de la nouvelle communication frontiste. A lire les sites Internet autour de la mouvance Dieudonné qui appellent de plus en plus ouvertement à voter Le Pen (La banlieue s'exprime, Les Ogres), on pourrait croire que les jeunes Franco-Magrébins sont tous atteints du délire complotiste de l'internationale sioniste qui aurait gangrené toute la classe politique, à l'exception du FN. Sur les blogs frontistes, de l'Agrif ou des nationaux radicaux, circule aussi une vidéo (toujours la même) mettant en scène une famille maghrébine qui exprime dans un discours consternant de bêtise son choix pour Le Pen.

 

Mais y a-t-il vraiment des Maghrébins qui soutiennent le FN ? Après dix messages laissés au « Paquebot » (le QG du parti à Saint-Cloud), j'ai finalement posé la question à Farid Smahi, membre du bureau politique du FN et président du Forum national du cercle « Arabisme et francité ». Celui-ci affirme qu'il rencontre souvent des jeunes de banlieue à l'invitation d'associations musulmanes. « Bien sûr… plein. Essentiellement des Algériens. On a aussi des harkis, des Africains, des compatriotes des îles… Il y en a même qui ont pris leur carte », explique l'exconseiller régional d'Ile-de-France qui a perdu son poste en 2004, « à cause de bidouillages électoraux ». Et des Marocains ? « Les Marocains s'affichent moins. Ils ont sans doute une espèce de trouille. Il doit y avoir un conditionnement, je ne sais pas. Peut-être l'influence du pays d'origine… »

Peut-il nous mettre en contact avec des sympathisants ou des militants ? « Rappelez-moi, je vais chercher… » En revanche, il s'empresse de me citer les noms (toujours les mêmes) des personnalités juives du FN : Sonia Arrouas, conseillère régionale Paca, « qui aura plein de choses à vous dire si ça vous intéresse », et Jean-Richard Sulzer, professeur à Dauphine et secrétaire général du groupe FN Ile-de-France. « C'est bizarre, aucun rédacteur en chef ne veut parler des juifs du Front national ! »

 

Juifs ou musulmans : le vote Fn ne dépasserait pas 5 %

 

La loi Informatique et Libertés interdit la constitution de fichiers en fonction de la religion. Pour la contourner, les instituts de sondages travaillent donc aujourd'hui sur des cumuls d'enquêtes dans lesquelles était posée la question de la « proximité religieuse ».

Selon ces instituts, en 2002, l'électorat musulman aurait voté à près de 76 % à gauche et cela, malgré l'image pro-arabe de Jacques Chirac (image positive dont ne bénéficie pas « Sarko, l'Américain »). « La droite et l'extrême droite, déjà très largement minoritaires dans ce segment de l'électorat, ont également vu leur influence se rétrécir plusieurs mois après les émeutes (des banlieues) » précise l'Ifop. Une étude similaire sur le vote juif montrait, comme chez les musulmans, que le vote en faveur du FN ne dépassait jamais 5 %.

 

"Français de souche et Français de papiers"

 

« Au FN, moi ? Jamais de la vie ! Le Pen a fait la guerre d'Algérie. Il a tué ma famille ! » Abdelkader est l'un des trois contacts finalement donnés par Smahi. Un petit couac dans la communication sans doute. Abdelkader est remonté contre celui qui s'est permis de donner son téléphone et de lui coller, de surcroît, une étiquette frontiste : « J'ai juste rencontré Farid Smahi dans un café porte de Saint-Cloud et je lui ai dit que je voterais pour n'importe qui, qui me sortirait de la galère. Je lui ai dit : 'Si vous m'aidez, je vote pour vous !' C'est tout. »

 

Le second contact est aux abonnés absents. Le troisième répond en revanche exactement au profil servant la propagande du FN. Abdellah, 57 ans, père de trois enfants, a rejoint le Front en 1997-1998. « Pour moi, avoir des enfants, c'est d'abord une responsabilité, c'est pas pour les allocations ! » Le ton est donné.

 

Né en France d'un père algérien arrivé en 1944, il est dithyrambique sur Jean-Marie Le Pen : « Une envergure de président », « un personnage d'exception » qui « parle à tous les Français, de toutes origines, de toutes confessions », insiste-t-il. Français tous égaux ? On comprend vite dans le discours de ce militant que certains sont quand même… plus égaux que d'autres ! L'identité au FN n'est pas un fait politique, mais biologique. D'ailleurs, ici, on est toujours l'arabe de quelqu'un ! Pour Abdellah, ce sont sans doute les « subsahariens » les plus inassimilables : « Ils sont complètement déphasés. On l'a vu dans l'affaire des mal-logés avec l'un d'entre eux qui se disait chef du village. Ce type de coutume, on en veut bien au Mali ou au Niger, mais pas en Europe ! Et pourquoi pas un village malien au pôle Nord ? Et puis ce ne sont pas des gens de grande culture…»

 

Abdellah n'est guère plus tendre avec les personnes originaires, comme lui, du Maghreb. Justement, ils ne peuvent pas être tout à fait comme lui puisqu'ils sont arrivés après. « Les Maghrébins ont mis le temps, mais ils se sont intégrés. Ce sont les derniers qui posent problème. Ils veulent nous piquer la place. »

 

Le lien entre la présence immigrée et la montée du chômage reste un leitmotiv toujours mobilisateur, au coeur de l'argumentaire frontiste. En revanche, la sous-employabilité des surdiplômés d'origine étrangère n'intéresse personne au FN. « Pourquoi voit-on des Sri-Lankais en pagaille dans les magasins Leader Price ou Champion, alors qu'on pourrait employer des Français ou même des Maghrébins, des personnes en situation régulière ? », s'interroge Abdellah, pour qui les sans-papiers (donc sans permis de travail) rempliraient les supermarchés. « Au FN, on ne m'a jamais regardé comme un Alien. » Abdellah se souvient même qu'on lui a ouvert grand les bras la première fois. Le Front est « très respectueux des différences ». Il ne propose pas de « soupe au cochon » à ses sympathisants. « Je mange souvent avec des militants et jamais personne ne s'est permis de propos déplacés à mon égard. Ils respectent mes origines, me demandent si je mange du porc ou pas… »

 

C'est un fait qu'à l'extrême droite, on préfère généralement les « étrangers conformes au modèle ostentatoire de leur culture d'origine », notait Sylvain Crépon dans son enquête sur les jeunes militants du Front national (La nouvelle extrême droite, Ed. L'Harmattan, avril 2006). Quelqu'un qui se confond dans un processus d'acculturation, ce n'est jamais très rassurant !

 

D'ailleurs, en quelques années, le discours nationaliste différentialiste s'est substitué au discours ouvertement raciste d'autrefois, désormais pénalement condamnable. On ne parle plus guère de « race », mais de « culture » (terme biologisé) et on demeure dans une vision ethnicisée de la citoyenneté avec des « Français de souche » et des Français que l'on continue à appeler « de papiers », malgré les efforts de Marine Le Pen pour lisser le discours du parti. « A travers le discours différentialiste, écrit Sylvain Crépon, l'extrême droite a trouvé un mode de traitement symbolique original de l'immigration légitimant une certaine xénophobie tout en s'adaptant à la condamnation politicojuridique du racisme. »

 

Les "minorités visibles" ne s'affichent… qu'en affiches

 

Pour Nonna Mayer, directrice de recherche au CNRS, le discours actuel du FN n'est pas une franche nouveauté : « On se souvient d'une tentative identique de Samuel Maréchal au moment de l'éclatement du FN. » Ce dernier s'était en effet publiquement réjoui en 1999 du fait que la France devenait « une société multi-ethnique et multi-religieuse » et « l'islam, la deuxième religion de France ». Maréchal avait payé à l'époque son audace, perdant quelques fonctions au FN.

 

Aujourd'hui, Jean-Claude Martinez, député européen et conseiller stratégique de Le Pen (ex-enseignant à l'Ecole nationale d'administration du Maroc) tient un discours identique dans son livre A tous les Français qui ont déjà voté Le Pen où il est question d'« accueillir les immigrés noirs et arabes dans le giron national ». Cette fois, le message est passé. Poussé par des ambitions électoralistes, le FN n'a jamais cessé de muter depuis sa création.

 

Dans les années 70, le groupuscule lisse son discours pour s'institutionnaliser. Les années 80 connaissent une « prolétarisation » du parti du milliardaire anti-impôts qui aspire de plus en plus à fédérer le mécontentement des couches populaires. La dernière phase consistant à séduire un électorat issu de l'immigration à la mémoire souvent courte est assurément la plus surprenante.

 

Mais l'heure est au rassemblement et le FN n'aura jamais autant mérité son qualificatif de parti « attrape-tout ». Les raisons de ce réalignement stratégique ? D'abord la nécessité impérieuse pour le FN de grandir. Le parti a vu paradoxalement ses limites le soir du second tour en 2002 qui n'avait donné lieu à aucun élan supplémentaire.

 

La population issue de l'immigration constitue un fort potentiel électoral : plus dynamique du point de vue démographique, elle est aussi plus jeune que le reste de la population. De plus, l'électorat traditionnel chrétien vieillissant du FN est passé pour une bonne part au Mouvement pour la France de Villiers. Le Pen ne souligne d'ailleurs plus guère ses racines chrétiennes.

 

Le discours, aujourd'hui plus lisse, s'adresse aussi à un public plus large. Mais il sait aussi s'adapter à son auditoire : sur Radio Courtoisie, il a dernièrement qualifié les « musulmans » de population « pratiquement pas assimilable ».

 

« La veille de 2002, Le Pen se faisait photographier à Barbès fumant le narguilé et disant qu'il comprenait ces jeunes issus de l'immigration, se souvient Nonna Mayer, mais sur le fond, le FN ne change pas son programme. Il continue à faire de l'immigration la source de tous les problèmes de la France et se bat pour l'abrogation des lois antiracistes Pleven et Gayssot. » Des propos confirmés par des dirigeants du Front comme Carl Lang, qui résumait ainsi son programme social en janvier 2007 : « Nous allons supprimer immédiatement l'Aide médicale d'Etat (AME). Le RMI sera maintenu, mais réservé aux Français. S'agissant des allocations familiales, il nous appartiendra de décider ou non du versement de ces allocations aux étrangers restant sur notre territoire national, mais qui seront infiniment moins nombreux qu'aujourd'hui. La règle de la préférence nationale s'appliquera évidemment dans la politique de sécurité sociale ». Non, décidément, rien n'a changé au Front national.

 


« Le Pen rassemble en faisant la somme de toutes les peurs »

 

Pour Fiammetta Venner(*), politologue, un parti qui a su rassembler traditionnalistes catholiques et nationaux radicaux pourra sans peine rassembler des arabes et des juifs.

 

Le Courrier de l'atlas : Cette « ouverture » aux personnes issues de l'immigration relève-t-elle vraiment d'un positionnement nouveau au Fn ?

Fiammetta Venner : Qu'il y ait un noir, un juif, un arabe alibi… ce n'est pas une nouveauté ! Cela existe dans l'extrême droite depuis les années 70. en revanche, une mutation s'est produite autour de 2000, au moment de la seconde Intifada, jouant sur le fait que ce qu'il se passait « là-bas » avait des répercussions ici. Cette mutation, la moins attendue et la plus paradoxale, est aussi peut-être celle qui va consacrer de façon décisive l'ascension par cercles concentriques toujours plus élargis du Front national, à savoir le cumul de toutes les peurs communautaires, y compris lorsque celles-ci sont antagonistes. La cristallisation autour du conflit israélopalestinien et l'islamisme, le contexte de l'après-11 septembre ont permis d'importer, au coeur même de la France, des peurs liées au contexte international. Notamment en « confessionnalisant » certaines identités, en les durcissant, voire en favorisant la défiance communautaire entre Français de culture juive et Français de culture arabe.

 

et la méthode a été payante ?

 

Paradoxalement en effet, le Front national jusque-là perçu comme raciste et antisémite, a bénéficié du report de ces peurs. Certains Français de culture arabe se reconnaissant dans le versant antisémite, « complotiste », antimondialisation et antifinanciarisation de son discours. Sur le site radio Islam, on pouvait ainsi lire : « aidez-nous maintenant à libérer ce pays de l'occupation sioniste ! Compatriotes musulmans ! en dépit de quelques militants de base manipulés et dont le comportement imbécile est surmédiatisé par les sionistes, Le pen n'est pas antiarabe. Bien au contraire ! » plus récemment, le « blog patriote » Vox Galliae diffusait des extraits vidéo et des témoignages de ceux qu'il appelle « ces Français d'origine maghrébine qui votent Le pen... » tandis que certains Français de culture juive lui reconnaissent le courage de tenir des propos contre l'islamisme et l'immigration arabe. Le soir du 21 avril, Jo Goldenberg, le célèbre traiteur de la rue des rosiers expliquait : « Le pen, c'est la défense de la France avant tout, c'est le sens patriotique, et moi c'est ce qui m'intéresse. » dans la même optique, roger Cukierman, président du Crif, confiait au quotidien Haaretz que le score de Le pen était un « message aux musulmans leur indiquant de se tenir tranquilles ». Là encore, devant les protestations, Cukierman recule et déclare que ses déclarations ont été mal comprises.

 

Comment voyez-vous l'avenir d'un parti qui rassemble autant de courants contradictoires ?

 

Florissant. Un parti qui a su rassembler des catholiques traditionnalistes et des nationaux-radicaux n'aura aucune difficulté à rassembler des arabes et des juifs. Le pari de Le pen est aujourd'hui de faire la somme de toutes les peurs. Jamais il n'a autant rassemblé. Ce parti - à l'origine, de patrons - est devenu en quelques années le premier parti des ouvriers. aujourd'hui, il cherche à s'accrocher un électorat plus large encore. pour durer, le FN est contraint de chercher au-delà de cette « extrême » France bloquée et vieillissante. Seul le vote des femmes lui résiste encore un peu. avec Marine Le pen, le problème pourrait être résolu dans les années à venir…

 

Le discours du Fn est-il toujours raciste ?

 

L'extrême droite et le FN ne considèrent pas les individus pour ce qu'ils sont ou deviennent. Ils leur attribuent des qualités et des défauts en fonction de leur origine. récemment, Jean-Marie Le pen répétait qu'il croyait en l'inégalité des races. C'est la définition même du racisme.

(*) Fiammetta Venner est la fondatrice de la revue Prochoix, auteur d'essais sur les extrémismes dont extrême France, les mouvements frontistes, nationaux-radicaux, royalistes, catholiques traditionalistes et provie. ed. Grasset, octobre 2006.

 

 


 

Le Pen et les Arabes

 

Le Front national aime rappeler qu'en 1956, lors des événements de Suez, Le pen a enterré des musulmans tués en donnant l'ordre à ses soldats de tourner les sépultures vers La Mecque et qu'il a aussi été le premier homme politique à présenter un arabe à la députation à paris (Ahmed Djebbour, député de l'Algérie française). des faits probables : « Les partisans de l'algérie française n'étaient pas spécialement haineux vis-à-vis des musulmans et des arabes, remarque le politologue Jean-Yves Camus. on retrouve souvent chez eux cette ambivalence, comme on peut la retrouver dans l'orientalisme. » L'extrême droite est aussi souvent proche des partis Baas, irakien ou syrien. elle trouvera éventuellement des charmes à des régimes islamistes avec qui elle partage, outre un goût certain pour l'ordre moral, l'anti-américanisme, voire l'antisémitisme... Mais il n'y a pas de coalition. L'idée que l'intérêt de la France serait du côté des pays arabes, notamment des pays anciennement colonisés, est largement partagée par la classe politique française. Elle n'est pas propre à l'extrême droite. Le FN, qui prospère sur les trous de mémoire des Français, sera en revanche peu enclin à rappeler le passé algérien de son chef. Jean-Marie Le pen avait perdu, en appel, le procès en diffamation qu'il avait intenté à la journaliste Florence Beaugé et au directeur du Monde, après la publication, en mai et juin 2002, d'une série d'articles faisant état de témoignages évoquant la participation à la torture pendant la guerre d'algérie de l'ancien lieutenant parachutiste Le pen. La Cour avait aussi rappelé sa déclaration publiée en 1962 dans Combat : « J'ai torturé parce qu'il fallait le faire. » « le FN est en pleine crise de schizophrénie »


 

Jean-Yves Camus, politologue, dénonce les deux discours du Front national.

 

« Le FN est actuellement en pleine crise de schizophrénie. » pour Jean-Yves Camus, politologue et chercheur associé à l'Iris (Institut de relations internationales et stratégiques), « le candidat FN doit absolument - pour parvenir au second tour - aller bien au-delà de la mouvance des militants et sympathisants du parti ». Le chercheur rappelle que Le pen avait raté, au second tour de 2002, son objectif qui consistait à passer de 17 à 30 %. « avec 19 % (en gros son capital du premier tour additionné aux voix de Bruno Mégret), le vote FN n'a en aucun cas explosé. » pour l'auteur d'extrémismes en France : Faut-il en avoir peur ? (ed. Milan, octobre 2006), « cette stratégie en direction des Français issus de l'immigration, notamment maghrébine, participe de cette volonté de ne pas rééditer ce semi-échec ».

Le chercheur, présent à la Convention présidentielle en novembre dernier, n'a pourtant constaté aucun changement sur le fond : « La préférence nationale était bien présente dans le discours réservé aux militants et sympathisants, l'immigration zéro à l'ordre du jour et l'islam, présentée comme 'une religion étrangère qui suscite des peurs légitimes' ». plus qu'un double discours, le chercheur dénonce l'existence de deux communications contradictoires : l'une destinée aux militants, l'autre, aux électeurs. « Le discours est ainsi beaucoup plus dur, notamment sur les questions d'identité, dans la presse d'extrême droite ou les journaux des sections du FN que dans les déclarations publiques des dirigeants du parti. » « pas de programme politique cohérent au FN » donc pour Jean-Yves Camus qui accuse « une politique de segment » : « Le FN donne à chaque catégorie potentiel d'électeurs quelque chose qui satisfait ses aspirations supposées. »

Si rien ne permet d'affirmer que la progression du FN est arrêtée, elle ne sera pourtant certainement pas due à cette nouvelle communication en direction des Français issus de l'immigration dont l'impact est « quasi nul ». des sondages concernant les votes juifs et musulmans donnaient en effet des intentions de vote en faveur du FN autour de 4 et 5 %.

« Il ne s'agit pas de déduire, en effet, du simple fait de thématiques communes une transcription systématique en capital électoral. Concernant les islamistes, par exemple, on peut retrouver des valeurs communes avec le FN (antisionisme, voire antisémitisme, valeurs morales…) sans qu'il y ait pour autant 'coalition des extrêmes''. Même si, par exemple, dieudonné appellera probablement à voter Le pen si celui-ci est présent au second tour, il ne s'est pour l'instant pas rallié au FN, son discours entrant simplement en résonnance avec un certain nombre de thématiques de l'extrême droite. » L'histoire de la France est celle de la lutte constante entre les tenants et les adversaires de la république. Le combat continue… pour le politologue, « l'ensemble des extrémismes et des dérives identitaires ne progresse que par les reculs de l'égalité, de la vigilance républicaine, de la laïcité et de la régression sociale ».

 


 

Dieudonné, très bien entouré…

  

Il faut être aujourd'hui bien crédule pour voir en l'humoriste, à qui l'on a trop longtemps accordé le bénéfice du doute, un simple provocateur.

Il est bien loin le dieudonné de 1997 en guerre à dreux contre la candidate FN Marie-France Stirbois ! on l'accuse d'avoir drainé des jeunes vers le FN. C'est sans doute un peu exagérer son importance même s'il a effectivement participé à la banalisation du parti. en mars 2005, il prend la défense de Bruno Gollnisch, exclu pour cinq ans de l'université de Lyon III à la suite de ses propos sur les chambres à gaz. en octobre 2005, Le Pen lui rend la politesse, le soutenant dans l'affaire Fogiel. Lorsqu'il lance sa campagne présidentielle début 2006, il a déjà opéré un rapprochement avec le Front.

C'est d'ailleurs un ancien FN qu'il choisit pour diriger sa campagne : Marc Georges, qui entame presque une campagne jumelée dieudo/FN étonnante ! a tel point que l'on peut légitimement s'interroger sur les objectifs réels de cette candidature qui - on le savait sans doute à l'avance - allait avoir encore moins de chance qu'en 2002 de recueillir les 500 signatures d'élus.

Les liens tissés avec le FN sont nombreux et quelques uns des proches du « comique » ont fait leur coming-out frontiste (comme alain Soral, qui a rejoint la campagne de Le Pen). en décembre dernier, une délégation FN s'est rendue au spectacle de l'humoriste au Zénith, où il saluait le combat de Faurisson, imaginant un dialogue avec le négationniste. Ce dernier venait juste de rentrer de Téhéran où il avait participé à une rencontre antisémite en compagnie de nazis américains affiliés au Ku Klux Klan.

Dieudonné est d'ailleurs fasciné par Mahmoud Ahmadinejad qu'il qualifie d'« homme de bon sens et de courage » (radio dieudo). Il compte d'ailleurs quelques négationnistes parmi ses amis et soutiens, telle Ginette Hess Skandrani, qui faisait partie de son bureau de campagne (exclue des Verts en 2005 pour ses collaborations négationnistes au site Aaargh, au journal L'Audace et proche du « Le Pen arabe », Mohamed Latrèche, fondateur du parti des Musulmans).

Du Choc du mois au site d'extrême droite Novopress, Dieudonné accorde partout des interviewes, usant du mot « sioniste » pour « juif », comme Rivarol le faisait de « jeune » pour « maghrébin » afin de contourner la loi Gayssot.

Ultralaïque autoproclamé, Dieudonné compte aussi parmi ses amis des intégristes chiites du Hezbollah (il soutient la chaîne al-Manar dont il a rencontré le président), comme des sunnites du Hamas dont il a salué la victoire début 2006 dans un communiqué officiel.

Thami Breze lui ouvre ses bras au dernier congrès de l'UoIF. Hani ramadan, frère de Tariq, connu pour ses positions en faveur de la lapidation des femmes adultères, lui fait presque une déclaration d'amour : « J'ai l'impression que vous êtes un frère. Merci d'être là. » et lorsque Dieudo rencontre des juifs, ce sont encore des intégristes, les « Netourei Karta » qui ne rêvent que de la disparition d'Israël.

Montant les communautés les unes contre les autres, « confessionnalisant » les identités, opposant une mémoire à une autre comme si celles-ci étaient en concurrence (l'Holocauste contre l'esclavage, par exemple), il a tout simplement préparé le terrain pour un rassemblement maximal autour du FN. Chez une poignée de jeunes issus de l'immigration, fort actifs sur le web, le discours délirant des dieudonnistes a pris : tous les partis seraient vendus aux américanosionistes et le FN ferait exception. ■

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, février 2007.

 

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Published by Yann Barte dans LE COURRIER DE L'ATLAS, février 2007 - dans Politique
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