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1 septembre 2011 4 01 /09 /septembre /2011 00:00

Professeur en sciences politiques à l'Université de Tunis, essayiste et militant laïque, Hamadi Redissi relève les erreurs politiques du camp progressiste. L'intellectuel reste très pessimiste quant à l'avenir de la Tunisie.

 

Les islamistes semblent gagner du terrain. Le camp progressiste aurait-il fait des erreurs stratégiques ? Aurait-il péché par naïveté, voire par compromission ?


Par naïveté certainement. La principale faute du camp des modernistes est d'avoir concédé, sur le terrain de l'identité, très rapidement et sans négocier, l'article 1er de la Constitution stipulant que la Tunisie est un Etat dont la religion est l'islam. La concession fait partie du consensus historique et constitutionnel de la Tunisie, mais cette fois elle s'est accompagnée immédiatement d'une rapide et assez prévisible contre-offensive islamiste. Ne pouvant plus accuser la gauche d'être "laïcarde" ou mécréante, les islamistes ont créé une nouvelle ligne de fracture entre les bons et les mauvais musulmans. Ces mauvais musulmans sont ceux dont l'islam est douteux : des personnes sécularisées, francophones, libertines, sionistes, dit-on aussi. Les islamistes qui ont demandé par exemple l'interdiction des sites pornographiques, dénoncent une gauche laxiste face à l'alcool, la dépravation des mœurs, la pornographie, le mariage homosexuel...

 

Comment séduire avec un discours universaliste face au succès des discours identitaires ? Est-ce pour répondre à cette demande que les modernistes ont fait entrer la question palestinienne dans le pacte républicain ?


La bataille identitaire a été imposée par les islamistes qui ne disposaient d'aucun programme économique et politique. Alors que le camp moderniste et les trois ou quatre forces qui le composent ont de réelles choses à dire sur le plan économique et social, il s'est laissé embarquer dans un débat identitaire, sans énoncer ses propositions pour la société tunisienne. C'est la seconde faute grave. Le pacte demande en effet, dans l'une de ses dispositions, à ce que la Tunisie s'engage à "lutter contre la normalisation de l'entité sioniste". On a même appelé, lors de mee­tings auxquels participait Ennahdha, à la mort de personnes favorables à une normalisation des relations avec Israël. La presse d'Ennahdha elle-même désignait nommément ces personnes "suspectes". Les islamistes ont ainsi poussé à la signature du pacte, surabondamment identitaire, hostile à l'Occident comme à une normalisation avec Israël, et lorsqu'il s'est agi de le voter, ils ont quitté l'instance.

 

La gauche s'est fait une nouvelle fois piéger, offrant l'image d'un mouvement trotskard, vieillot, anticapitaliste et anti-oc­cidental. Le pacte endosse aussi l'idée que l'islam est la religion de l'Etat et que l'identité tunisienne est arabo-musulmane. Notre histoire n'a pourtant pas commencé avec les invasions arabes ! La Tunisie historique s'est toujours prévalue d'être un carrefour des civilisations. Nous partons sur une nouvelle ère où la Tunisie renoue avec son seul destin oriental.

 

N'est-on pas aujourd'hui en train de réduire la démocratie à sa simple expression arithmétique, faisant fi des valeurs ?


Le débat a lieu aussi sur les valeurs et cela ira probablement crescendo. Le problème est qu'il a lieu pour l'essentiel au sein d'un grand mouvement mêlant islamistes, nationalistes arabes et extrême gauche. Une sorte d'alliance du pire. Cette "alliance" n'est pas organique, mais se retrouve dans les luttes quotidiennes sur le terrain des valeurs populistes.

Les libéraux et modernistes, laïques, se trouvent piégés dans ce mouvement de surenchère. Les islamistes ont constitué un front de cinq à six partis, y compris avec des républicains comme le CPR (Parti du Congrès pour la République) de Moncef Marzouki ou l'ancien parti socialiste d'Ahmed Ben Salah, le Parti de l'Unité populaire, avec des franges de l'islamisme modéré et les nationalistes arabes.

 

N'y-a-t-il pas un manque d'unité des progressistes face aux isla­mistes ?


Totalement. Il y a d'abord d'un côté le pôle moderniste démocratique constitué par Ettajdid, l'ancien parti communiste tunisien, quelques franges de gauche et les indépendants... Tout cela bien trop à gauche pour pouvoir attirer les classes moyennes ! De l'autre côté, deux mouvements du centre : Le Forum démocratique pour le travail et les libertés (FDTL) de Mustapha Ben Jaafar et le parti démocrate progressiste (PDP) de Ahmed Nejib Chebbi. Les deux se détestant allègrement. Aucune chance qu'ils aillent aux élections ensemble dans une coalition.

Le camp moderniste est donc partagé entre ces trois factions qui restent en compétition électorale. Tout se jouera davantage sur une dynamique politique que sur le nombre. Les islamistes l'ont aussi compris, tandis que les autres continuent à faire de l'arithmétique électorale : autre erreur stratégique !


Celui qui gagnera la Constituante aura un boulevard devant lui pour quelques années... Je ne vois pas l'avenir très reluisant, à moins que les islamistes, maîtres du jeu, aient la victoire modeste et mettent du vin dans leur eau…

 

Propos recuillis par Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, septembre 2011

 

Voir aussi l'article Tunisie, Egypte : Les laïques ont la gueule de bois 

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Published by Yann Barte dans LE COURRIER DE L'ATLAS, septembre 2011 - dans Politique
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