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1 avril 2011 5 01 /04 /avril /2011 00:05

Philosophe, politologue, directeur de recherche au CNRS, Pierre-André Taguieff a publié “La Foire aux illuminés” (1) et “L’Imaginaire du complot mondial” (2).

 

Qu’est-ce qui fait aujourd’hui le succès croissant des théories du complot?

 

Nous assistons en effet, ces vingt dernières années, à une explosion des visions et récits complotistes dans la culture populaire et politique. Il est frappant de constater qu’aux Etats-Unis, les premiers travaux sociologiques sur ce qu’on appelle les “théories du complot”, dans les années 1990, furent essentiellement consacrés aux nouvelles thématiques des séries télévisées les plus regardées, comme X-Files. Ce qui séduit le public ? Des histoires de conspirations dont les acteurs sont des extraterrestres ou de hauts responsables politiques, mais aussi des minorités actives, subversives ou criminelles. Les services secrets sont souvent de la partie (CIA et Mossad). Le succès de Da Vinci Code a confirmé cet intérêt. C’est par là que revient le fantastique et le magique.

En Occident, chez nos contemporains, cet intérêt s’explique en tant que réaction à l’assèchement, à la technicisation, à la rationalisation de l’existence. Le complot donne matière à rêver, même s’il s’agit d’un mauvais rêve, la peur étant plus supportable qu’une réalité jugée désespérante ou indifférente. Cet engouement va aussi de pair avec l’épuisement du religieux traditionnel (on ne croit plus aux anges ni aux démons) et celui du progressisme, cette religion séculière transversale qu’on trouve dans le socialisme comme dans le libéralisme, qui donnait un sens à l’histoire. L’idée de progrès en a pris en effet pour son grade au XXe siècle, avec les deux guerres mondiales, les dictatures totalitaires, les massacres de masse, les effets pervers du progrès technoscientifique… Les visions conspirationnistes répondent finalement à un besoin de réenchantement du monde.

 

Est-ce qu’elles ne répondent pas également à une inquiétude ?

 

Certainement, et expliquer les évolutions dangereuses du monde par l’action machiavélique des services secrets, de la CIA ou du Mossad (ou les deux liés, cette dimension “américano-sioniste” étant omniprésente dans l’imaginaire du complot contemporain), permet d’offrir une explication simple du monde en même temps qu’une protection contre la menace, puisqu’il semble dès lors possible d’agir contre les causes du mal qu’on s’imagine avoir identifiées.

 

Quels sont les postulats sur lesquels repose le modèle général du raisonnement conspirationniste ?

 

Tout d’abord, rien n’est tel qu’il paraît être : les apparences sont toujours trompeuses, et “la vérité est ailleurs”. Ensuite, il n’y a pas de hasard, rien n’arrive par accident, toute coïncidence est significative : il faut donc toujours chercher la mauvaise intention à l’origine de l’événement. Enfin, tout est lié, tout est en interaction et ces liens entre forces obscures sont cachés. Il s’agit donc de décrypter ce qu’il y a derrière ces alliances qui peuvent être judéo-maçonniques, judéo-bolcheviques, judéo-ploutocratiques, américano-sionistes… avec, chaque fois, un type de raisonnement emprunté à la vision policière du monde et à l’enquête journalistique : à qui profite le crime ? Là évidemment, tout peut être imaginé, même – comme je l’ai entendu – que la prolifération des Etats serait due à l’action manipulatrice des collectionneurs de timbres fomentant des révolutions pour faire surgir denouvelles nations et donc de nouveaux timbres ! Il est en effet possible de fabriquer des complots à partir d’à peu près n’importe quoi, puisqu’il s’agit de récits fondés sur des ouï-dire, sur des rumeurs.

 

Comme la rumeur, il semble que les théories du complot soient difficiles à contrer. Y a-t-il pourtant des possibilités de s’y opposer efficacement ?

 

Les travaux classiques sur les rumeurs établissent qu’on ne peut y mettre fin, sauf à en lancer une seconde, capable de se substituer à la première. Il en va de même pour un récit de complot, qui part souvent d’une rumeur. Mais en contrant ainsi la propagation d’un récit de complot, vous devenez vous-même victime de l’esprit conspirationniste. L’illusion conspirationniste semble se nourrir de sa propre substance : tout complot pousse à fabriquer de nouveaux complots. Bien sûr, il faut miser sur la raison critique, mais sans se faire trop d’idées sur sa force de persuasion ou de dissuasion. Car croire à un complot peut avoir un sens quasi existentiel pour celui qui y adhère, comme le croyant d’une religion peut être attaché au dogme.

 

Reste, si l’on ne verse pas dans ces théories, la hantise, souvent, d’être jugés dupes, naïfs…

 

Et cette hantise est une machine à fabriquer de nouveaux complots fictifs, en même temps qu’une invitation à croire à ces derniers. Nous, modernes, voulons être vigilants, ce qui est louable. Le paradoxe, c’est que cette vigilance finit par devenir paranoïaque. S’il y a une dimension psychopathologique de la pensée du complot, elle réside en effet dans la paranoïa : celui qui perçoit partout des complots contre lui et les siens sombre dans le délire d’interprétation et de persécution. Les discours de Mahmoud Ahmadinejad ou d’Hugo Chávez sont structurés par cette vision, de style paranoïaque, du complot “américano-sioniste”. Mais vous pouvez rencontrer, en face, une vision complotiste aussi délirante centrée sur la diabolisation d’un prétendu “axe islamo-tiers-mondiste” ou “islamo-communiste” dressé contre l’Occident ou les démocraties libérales. Des visions d’autant plus fortes qu’elles se réclament généralement du réel : la CIA organise bien des complots pour renverser ou déstabiliser certains gouvernements, et une organisation jihadiste comme Al Qaïda ne cesse d’orchestrer clandestinement des opérations terroristes.

 

On situe plutôt les théories du complot à l’extrême droite. Est-ce toujours vrai ?

 

Il y a un équilibre inquiétant aujourd’hui, en matière de croyances conspirationnistes, entre l’extrême droite et l’extrême gauche, qui s’échangent leurs délires paranoïaques. C’est un fait, en tout cas, que le phénomène reste lié à l’extrémisme. L’imaginaire complotiste, centré sur le mythe du complot “américano-sioniste”, constitue la principale passerelle entre ces deux extrêmes. Le Front national, après avoir tout fait jusqu’en 1985, en vain, pour se rallier les milieux pro-israéliens, dits “sionistes”, a finalement opté pour un antisionisme radical au moment de la première guerre du Golfe. Une évolution aussi paradoxale que celle de Dieudonné qui, parti de l’anti-lepénisme radical, en est arrivé à jouer le rôle de compagnon de route du lepénisme. L’opposition se fait souvent entre ceux d’en bas (les dominés, les damnés de la Terre) et ceux d’en haut, les puissants, les “nouveaux maîtres du monde”, pour reprendre le titre d’un livre de Jean Ziegler (2002) dont la pensée altermondialiste constitue elle-même un bel exemple de cette vision conspirationniste. Ce sociologue suisse, proche de Tariq Ramadan et de Roger Garaudy – ce pays est une formidable pépinière antisioniste et anti-occidentale ! –, nous explique depuis trente ans comment ceux d’en haut nous mentent, nous exploitent et sont responsables de tous les maux de l’humanité.

 

(1) La Foire aux Illuminés : Esotérisme, théorie du complot, extrémisme, Ed. Mille et une nuits, 22 €.

(2) L’Imaginaire du complot mondial : Aspects d’un mythe moderne, Ed. Mille et une nuits, 4 €.

 

Propos recueillis par Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, avril 2011.

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Published by Yann Barte dans LE COURRIER DE L'ATLAS, avril 2011 - dans Société
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