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1 mai 2004 6 01 /05 /mai /2004 02:29

Moustafa est partout l’ « invité » surprise, celui que personne n’attend. Le samedi, lorsqu’il s’ennuie, il s’habille chic et avec le plus grand naturel, s’installe dans les mariages d’inconnus, pour passer une « agréable soirée ».

 

« Le samedi soir, lorsque je n'ai rien à faire, je m'habille classe, toujours en costume cravate, un peu de gel dans les cheveux et je file dans des mariages. J'entraîne souvent deux ou trois amis qui ont, comme moi, envie de passer une agréable soirée. Nous sortons tous tirés à quatre épingles. C'est important les apparences ici ! Quand tu es bien habillé, les gens ne doutent pas de toi. Et puis on est gentil avec tout le monde…

 

En deux trois ans j'ai fait tous les mariages, à Inara, el Ghaba khadra, Kasr Ettalib sur la route d'El jadida. Ca, c'est un bel endroit ! Je vais aussi à Ain Dieb « chez Mimi », près du « Balcon ». Je commence alors la soirée dans la boîte et lorsque ça ne me plait plus, je passe à la salle de mariage à coté. Je choisis des lieux sympas, un peu chics et j'évite les petits mariages traditionnels dans les maisons, comme j'évite les mariages berbères dans lesquels je serais vite repéré. J'adore les grands mariages - certains ont plus de mille couverts - les mariages fassis aussi, très accueillants, où l'on mange souvent très bien et les formules buffet cocktail de plus en plus à la mode dans les familles aisées.

 

Avec mes amis, nous sommes des invités modèles, toujours à l'heure. Nous arrivons généralement sur les lieux vers 9h, en taxi comme des invités. Et là commence le jeu avec la sécurité. Nous entrons le plus souvent séparément, nous installons à des tables différentes pour nous retrouver plus tard dans la soirée. La règle au début, c'est un peu le chacun pour soi, « Tu te fais griller, tu rentres à la maison ! ». A Inara des agents de police font souvent la sécurité. Heureusement ils changent chaque fois. Il faut quand même trouver une astuce. La dernière fois, c'est un copain qui est parti directement vers le policier, lui demander du feu. Il a ensuite fait des allers retours entre la salle et l'extérieur pour finalement nous inviter à entrer.

 

Il arrive que l'un de nous ne puisse pas entrer, comme cet ami noir… trop visible : ni la famille du marié ni la famille de la mariée n'était noire ! Il n'est parvenu que deux ou trois heures après à rejoindre la salle alors que je mangeais avec un autre ami. Il se tenait devant la porte et nous regardait. Nous aussi, nous le regardions… de travers (rires). On lui faisait signe de voir ailleurs mais il insistait ce h'mar. Au bout d'un temps nous avons appelé un serveur pour aller le chercher, disant qu'il était de la famille. Avec mon ami, nous avons rapproché nos chaises et nous sommes assis à trois sur deux chaises.

 

Je fais toujours ami-ami avec les serveurs. Je leur demande de m'apporter à boire et leur propose de leur rendre service s'ils ont besoin de quelque chose. Au besoin, je fais semblant de les connaître, en parlant de « Flane », également serveur dans le quartier. En échange, ils peuvent m'amener une chaise quand je n'ai pas de place par exemple. Le but est surtout qu'on me laisse tranquille et qu'on ne me vire pas. J'ai toujours sympathisé avec tout le monde. Les mariages, c'est gai, on chante, on danse, on mange… Il n'y a que le début qui est un peu délicat. Mais comme tout le monde est un peu coincé... Quelquefois, on repère d'autres intrus (on se reconnaît au regard, à l'attitude). Ceux-là, j'évite toujours de leur parler, tant que la soirée n'a pas vraiment commencé.

 

Lors d'une soirée, il m'est arrivé d'être reconnu par un groupe de chaabi, « Toulali el Farah ». Pour me faire plaisir, le groupe s'était mis à chanter en prononçant chaque fois mon nom. J'étais gêné, je ne savais plus où me mettre. Tous les gens voulaient savoir qui j'étais. Quand une personne me parle, j'essaie tout de suite de savoir de quelle famille elle est, du marié ou de la mariée. J'arrive facilement à le savoir sans lui poser directement la question. Si elle m'interroge ensuite, je me présente toujours comme un parent de l'autre famille. J'évite bien sûr de développer et les gens ne sont pas trop insistants. Sinon je balance une réponse suffisamment compliquée pour perdre la personne dans les liens de parenté : je suis le fils de la tante de la mère… je fais de même lorsque je m'installe à une table de 6 ou 7 personnes. Il me faut vite savoir qui est autour de moi pour éviter les impairs. Dans les mariages, je fais souvent des connaissances, je rencontre des gens adorables, j'échange des numéros. Je danse avec les filles des deux familles…

 

Pour nous, les personnes les plus dangereuses sont les mères des mariés, principalement de la mariée. Ce sont aussi, bien souvent, les organisatrices de la fête. Celles-là, on s'en méfie toujours. Un jour, la mère de la mariée appelle chaque invité par leur nom pour rejoindre de petites salles où se trouvaient des tables dressées pour le dîner. Elle se fait aider d'une personne de l'autre famille et n'appelle que les gens qu'elle connaît et nous… nous sommes restés ! (éclats de rire). C'était vraiment hchouma ! Elle s'est rendu compte que des gens n'avaient rien à faire là. Nous sommes quand même restés écouter la musique, mais ce soir-là nous n'avons pas mangé !

 

Quelquefois des familles nous découvrent, mais ne disent rien pour éviter le scandale. Mais d'autres fois… nous sommes virés ! C'est très rare. C'était un mariage de près de 200 personnes. Des invités sont arrivés un peu en retard et n'ont pas trouvé de place. Nous, nous arrivions toujours à l'heure ! La mère de la mariée a appelé la mère du marié et lui a dit qu'il y avait ici des gens qu'elle ne connaissait pas. Cette fois nous étions venus à cinq et apparemment, nous n'étions pas les seuls intrus ! Il y avait tout un quartier ! Les mères nous ont envoyé un homme qui est venu nous dire « Messieurs, je peux savoir qui vous êtes ? ». Mon copain a répondu « Ne nous faites pas ça devant tout le monde. On va partir mais pas tout de suite pour que personne ne se rende compte ». (rires). Le « videur » a accepté.

 

Je discute rarement avec les mariés, trop occupés dans leurs changements successifs de tenues, quelquefois six ou sept. Mais souvent, la mariée me sourit. Je lui jette des fleurs. Le marié me souhaite la bienvenue, me fait des petits signes. Je me sens vraiment appartenir à la famille et finis quelquefois par le croire. Il m'arrive aussi de porter le marié sur le plateau. Cette fois, il n y' a plus de doute pour personne : je suis bien de la famille ! Avec mes amis, nous nous faisons prendre en photo. Et peut-être qu'après il y a des filles qui essaient de nous retrouver en se demandant qui sont ces beaux garçons ! Il arrive que je dise la vérité à une fille qui tombe sous le charme, lors de la soirée, assuré de sa discrétion, de sa complicité. En revanche, je ne fais jamais confiance à un homme.

 

Et vers la fin de la soirée, la mariée peut être emmenée sur la côte ou dans un jardin. Alors, je me mets dans les voitures avec les gens et nous partons tous, en famille. Je reste souvent jusqu'à la fin. Et si la fête doit reprendre un autre jour, je prends date pour revenir. Après le mariage de la mariée, c'est quelquefois la famille du marié qui organise une autre journée. Dans ces cas là, je suis alors souvent invité par des parents avec qui j'ai sympathisé. Je deviens cette fois un vrai invité ! »

 

traduction du titre : "je suis le fils de l'oncle du propriétaire de la bâche"

 

Yann Barte, Femmes du Maroc, mai 2004

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Published by Yann Barte, dans FEMMES DU MAROC, mai 2004 - dans Société
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