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31 janvier 2002 4 31 /01 /janvier /2002 23:32

Une manif en Inde contre les OGM, une soirée-débat avec des étudiants américains, une rencontre avec les Zapatistes... Infatigable, il court partout. De la Palestine au Burkina, de la « Kanakie » au Qatar, José Bové est sur tous les fronts. Celui que l’on nomme déjà « Super José » a accepté pourtant de se poser quelques minutes pour répondre à La Vie économique. En août 1999, cet éleveur de brebis attirait l’attention des médias du monde entier. Incarcéré suite au démontage symbolique d’un Mac Do, il sera quelques jours plus tard libéré à l’issue d’une incroyable campagne de mobilisation internationale. Le plus déterminé des militants antiglobalisation nous propose ici une alternative face au « tout économique ». Il nous fait aussi partager sa réflexion sur les rapports entre les pays, le grand mouvement naissant de la société civile... Il signe en ce début d’année son quatrième livre : « Paysan du monde » (1). • La mondialisation. C’est une fois de plus le thème central de votre dernier livre « Paysan du monde ». Pourriez-vous m’en donner une définition ? Vous employez aussi le terme de globalisation... Y aurait-il un problème de terminologie ?


 

 

 

 

 

Si j’insistais sur la terminologie c’est qu’il me semblait qu’elle entretenait une ambiguïté, une confusion avec les partisans du repli sur soi, les souverainistes.

 

Effectivement, il y a une ambiguïté, quelquefois entretenue par certains journalistes, mêlant les opposants antiglobalisation et les partisans du repli sur soi. C’est pourquoi j’ai commencé par insister sur la question d’élargissement des droits. Des droits qui ne connaissent pas de frontières. L’établissement de droits reconnus pour tous est un préalable à la construction de relations dans une société et entre pays. Ces relations doivent être établies sur un modèle équitable et non sur un modèle de domination. Le repli sur soi est une réponse archaïque au problème. Les plus souverainistes sont bien ceux qui maintiennent cette logique du libre marché, préservant les pays les plus riches de la concurrence des plus pauvres.

 

Quels sont les risques de la globalisation pour l’agriculture des pays en voie de développement comme le Maroc ?

 

L’agriculture n’a pas toujours été dans cette logique. Elle ne l’était pas jusqu’à l’« Uruguay round » en 1986. Le GATT (2) a fait inscrire l’agriculture au programme de cette libéralisation et plus tard l’OMC avec les accords de Marrakech en 1995(3). Dès lors, les pays sont obligés d’ouvrir leurs frontières aux produits venant de l’extérieur. La logique de « dumping » - la vente à bas prix en dessous du coût de production - a fini par remplacer et détruire les agricultures vivrières traditionnelles. Il n’y a pas de souveraineté d’un pays sans soutien de son agriculture interne. L’alimentation reste la base. De plus en plus de pays, en Afrique et ailleurs, sont aujourd’hui victimes de cette logique de dumping et de domination. Les paysans ne peuvent plus produire. Ils sont chassés de la campagne, concurrencés par des produits meilleur marché venus de l’extérieur. On assiste - c’est un peu le cas du Maroc - à l’installation de firmes privées, coopératives, multinationales, produisant avec une main-d’œuvre bon marché des produits qui vont revenir concurrencer dans l’autre sens. Ces produits d’exportation des pays du Sud rapportent souvent très peu aux populations qui les produisent. La tomate en est un exemple. Nous sommes très loin d’un système équitable favorisant les échanges ! Je ne pense pas que le Maroc puisse être autosuffisant. Il a sans doute besoin d’acheter une partie de sa production à l’extérieur. Là n’est pas le problème. En revanche, le Maroc doit avoir une souveraineté sur sa propre production, celle-là même qui permet de faire vivre ses paysans. La question de la souveraineté alimentaire est au centre de notre combat concernant l’agriculture.

 

Les pays du Sud ne peuvent-ils pas, malgré tout, trouver un intérêt dans la globalisation ? Vous rappeliez les accords de Marrakech. Ce n’est effectivement peut être pas un hasard si c’est au Maroc qu’ont été jetées les bases de l’OMC... Peut-être qu’ici, comme dans d’autres pays, on s’interroge encore sur les effets positifs ou négatifs de ce phénomène.

 

Concernant le commerce, rien n’est plus catastrophique que l’absence de règles. L’OMC en a fixé effectivement, mais ces règles permettent en fait la continuation d’une forme nouvelle de domination. Nous passons ainsi pour certains pays d’un colonialisme politique à un colonialisme économique. Le Sud se trouve asservi. Des rééquilibrages sont nécessaires dans les règles commerciales mais aussi dans le cadre des procédures juridiques. Que se passe-t-il, en effet, dans le cadre de l’OMC, lorsqu’un petit pays souhaite attaquer un pays comme les Etats-Unis ou le Canada n’ayant pas respecté une règle commerciale ? Il va d’abord payer, au minimum 500.000 dollars. S’il gagne le procès, il lui sera ensuite impossible d’imposer la loi parce que les mesures de rétorsions qu’il pourra appliquer face au grand pays seront nulles. Les règles du jeu ne sont favorables que dans un sens. Si nous souhaitons vraiment créer du multilatéralisme - et c’est fondamental - il faut commencer par modifier les règles du jeu en permettant aux petits pays de pouvoir se défendre, de faire valoir leurs droits. Au sommet de Doha, réuni au mois de novembre dernier, les Etats-Unis, l’Europe, le Canada et le Japon ont fait des pressions énormes sur les pays du Sud pour leur faire accepter la déclaration finale. Il y a là quelque chose de tout à fait choquant.

 

Vous écrivez que « le mouvement anti-globalisation, avec ce qu’il construit de société civile, apporte une autre façon d’aborder le problème israélo-palestinien ». De quelle manière ?

 

C’est une chose dont j’ai pris conscience en discutant avec des économistes et en me déplaçant sur le terrain. C’est à Beyrouth, lors d’un sommet que nous avons organisé contre la globalisation dans le monde arabe, en novembre dernier, que nous avons réfléchi à cette question. Il était en effet important de montrer que le monde arabe n’échappe pas au phénomène de globalisation. Israël représente aujourd’hui la tête de pont de ce modèle économique imposé. Les accords d’Oslo ne sont ni plus ni moins que des traités de libre-échange économiques. L’objet même du traité n’est pas de construire une situation de paix durable, permettant aux populations de se construire un avenir commun mais bien plutôt de créer une situation de développement déséquilibré où les territoires palestiniens deviennent des « bantoustans », des zones de main d’œuvre bon marché, à trois dollars par jour où les Palestiniens travaillent dans les mêmes conditions que les « maquiladores » du Mexique face à l’industrie nord américaine. Il n’y a donc pas de solution uniquement locale, régionale. La réflexion du monde arabe doit s’intégrer dans cette problématique d’ensemble. La mise en place de l’OMC avec cette tête de pont des Etats-Unis qu’est Israël doit amener à une réflexion de l’ensemble des pays arabes, notamment les pays producteurs de pétrole qui ne sont pas forcément non plus dans une situation de répartition équitable, complètement liés également au processus de globalisation. Tout cela, ce n’est pas l’ONU qui le résoudra. En outre, Les résolutions votées à l’ONU n’ont jamais été appliquées : la naissance d’un Etat palestinien, le retour des exilés des camps de Jordanie ou du Liban, la situation de Jérusalem... Les Etats ont failli. Nous assistons aujourd’hui à l’élimination des Palestiniens et à la destruction de leur avenir en tant que peuple. En tant que citoyens, nous nous sommes engagés à envoyer tous les mois des équipes qui iront s’interposer pour protéger les habitants des villages, des camps, face à l’armée israélienne. C’est un geste dérisoire mais qui permettra d’attirer l’attention de nos Etats, incapables de faire appliquer ces résolutions. Nous serons présents tant que des forces d’interposition officielles ne seront pas mises en place. On en voit en ex-Yougoslavie, en Afghanistan... et nous serions incapables d’en envoyer pour protéger le peuple palestinien C’est une chose parfaitement inacceptable !

 

Cette incapacité de l’ONU à appliquer ses résolutions m’amène à poser la question de la représentativité. Suite à la formidable mobilisation antiglobalisation, certains ont imaginé une représentation possible de la société civile au sein même de l’ONU. Qu’en pensez-vous ?

 

L’important était dans un premier temps de savoir que ce mouvement existait. Il est très décentralisé, hétéroclite, composite. Il a acquis sa légitimité de manière symbolique à Seattle, il y a deux ans, lorsque les questions posées par les mouvements citoyens dans la rue ont fait imploser le sommet de l’OMC et qu’une partie des pays du Sud ont refusé de signer les accords qu’on voulait leur imposer. Nous avons eu une légitimité de résultat face à des Etats qui possèdent une légitimité, pour la plupart, sortie des urnes mais qui ont perdu leur légitimité par rapport à la représentation des citoyens. La question est de savoir s’il faut une représentation des mouvements dans le cadre des institutions internationales telles qu’elles existent ou s’il n’est pas plus important aujourd’hui de continuer à construire ces contre-pouvoirs qui posent des problèmes non de manière nationale, mais transversale, à l’ensemble des sociétés et des continents. Nous sommes dans cette construction là. Nous n’avons pas pour but de nous substituer à quelque institution que ce soit ni de prendre le pouvoir. Notre légitimité nous la construisons au fur et à mesure. C’est pour cela que nous avons mis en place le Forum social mondial de Porto Alegre l’an passé. Le deuxième forum va se passer cette année avec la participation de plus de pays encore ! 122 étaient présents l’an passé, cette année les délégations devraient représenter la quasi-totalité des pays de la planète !

 

En vous lisant, on s’interroge sur votre culture politique. Vous citez Bakounine, Makhno, Louise Michel, vous prônez l’action directe... On vous sent finalement très proche du mouvement libertaire, de l’anarcho-syndicalisme. Comment vous situez-vous ?

 

D’abord comme syndicaliste. Le syndicalisme est une réflexion partie de l’économie et du social. Il s’agit de faire valoir ses droits. Il y a ensuite deux manières d’y parvenir, l’une autoritaire, l’autre non autoritaire. Je me situe effectivement dans la lignée non autoritaire de ceux qui ont refusé la construction du système étatique comme seule façon d’aller vers cette société et de conquérir des droits. Tous les exemples du groupe de l’Est et de l’Union soviétique ont montré que cela a été un échec. C’était un système qui se détruisait lui-même. Je suis effectivement dans cette tradition non autoritaire mais je me suis aussi enrichi de l’apport d’économistes ou de personnes comme Jacques Ellul (4), professeur de droit constitutionnel à Bordeaux qui a beaucoup travaillé sur l’Etat, sur la logique productiviste dans l’ensemble des activités humaines et sur ses risques pour la planète entière. Sur le plan de l’action, vous vous sentez dans la tradition des luttes menées par Thoreau (5), Luther King, Gandhi... Oui, c’est effectivement une philosophie de l’action construite sur l’action non violente...

 

Qu’est-ce qui vous distingue ou vous éloigne des partis écologistes ?

 

Je partage avec eux beaucoup de points de réflexion concernant l’avenir de la planète. Je ne partage pas en revanche - et c’est lié au mouvement même que nous construisons - cette idée d’enfermer la réflexion et l’action dans une logique de parti. La conquête, la participation à un gouvernement dans le cadre d’une logique politique aujourd’hui ne correspond pas à notre combat. Il doit rester, à côté des partis politiques, d’autres forces, des contre-pouvoirs.

 

Où en êtes-vous de vos procès et mises en examen ?

 

J’ai été condamné le 20 décembre dernier à six mois de prison ferme pour avoir détruit du riz transgénique à Montpellier. Cette condamnation ferme a fait sauter les huit mois de sursis que j’avais eu pour avoir mélangé des semences de maïs transgénique avec des semences ordinaires. Le 23 janvier, la Cour de Cassation s’est réunie à Paris et l’Avocat général a rejeté le pourvoi en cassation relatif à l’affaire du démontage du Mac Donald’s pour lequel j’avais été condamné à trois mois de prison ferme. Cette Cour prononcera son jugement le 6 février prochain. Il est plus que probable que je serais emprisonné.

 

Vous dites dans votre livre que « contrairement aux idées reçues, le peuple américain se soucie du reste du monde ». L’affirmation peut surprendre. Ce n’est pas toujours en effet l’image que donne ce peuple...

 

Ce n’est en tout cas pas ce qu’on a pu voir à partir de ce qui s’est passé le 11 septembre. Les Etats-Unis, c’est un Etat, un gouvernement, une politique. A l’intérieur de cet Etat se trouvent des citoyens qui bougent. Seattle, avec ses syndicalistes ouvriers, ses paysans, ses écologistes, ses consommateurs, ses mouvements de solidarité Nord/Sud... c’était bien aux Etats-Unis ! Ces gens-là ont aujourd’hui beaucoup de mal à défendre leurs idées parce qu’il y a une énorme pression de l’Etat américain qui fait un amalgame insupportable entre le mouvement antiglobalisation et le terrorisme de style Ben Laden. Aujourd’hui, nos « copains » américains sont dans une situation difficile et ont besoin d’être soutenus face à la chape de plomb que leur impose l’Etat américain.

 

Qu’est-ce qui vous scandalise le plus aujourd’hui ?

 

Nous ne traversons pas seulement aujourd’hui une crise sociale, une crise d’injustice de domination. Ce sont les biens communs de la planète qui sont en danger. Nous le voyons avec l’air, l’eau et la terre à travers les déréglementations de l’agriculture et du marché mondial. On pollue, on détruit le sol, on surproduit des aliments « dégueulasses ». Les terres sont de plus en plus stériles, le désert avance, la biodiversité est menacée, entre autre par la pollution génétique liée aux manipulations, des espèces disparaissent. Tous ces faits constituent un véritable danger.

 

En février 2000, la région d’El Ejido, en Andalousie, connaît ce que vous appelez un véritable « pogrom » à l’encontre de sa population immigrée à majorité marocaine. Vous citez cet exemple comme un effet de la globalisation. Pouvez-vous développer ?

 

Le mirage de l’Europe traverse Gibraltar. Ces Marocains qui passent clandestinement de l’autre côté de la Méditerranée se retrouvent salariés en semi- esclavage, dans des situations de travail, de logement insupportables, parqués et exploités dans des logiques d’agriculture industrielles... Ces gens servent de boucs émissaires à toutes les frustrations économiques et sociales vécues dans cette zone par les Espagnols qui se voient aussi « bouffés » petit à petit. Il y a toujours en effet quelqu’un au Sud qui fera moins cher qu’eux. Ce qui s’est passé a été affreux. Le fait que nous ayons créé et participé à des missions pour dénoncer cela a été très mal perçu en Espagne. Mais nous ne pouvons pas plus nous taire sur les sans papiers en France que sur ces crimes racistes en Espagne.

 

Au Maroc, les problèmes alimentaires sont légion : intoxications, abattages clandestins... Dans ce contexte, la question des OGM ne semble pas être la priorité. Quel est le véritable danger des OGM ?

 

 

 

 

 

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Published by Yann Barte, dans LA VIE ECO, 31 janvier 2002 - dans Buzz
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