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1 janvier 2012 7 01 /01 /janvier /2012 05:35

INTERVIEW - Pour la première fois, ce 13 décembre 2011, le drapeau palestinien flottait dans l’enceinte de l’Unesco, hissé sous la pluie et les yeux du Président Mahmoud Abbas. Un peu plus d’un mois avant, la Palestine devenait le 195e membre de l’organisation, après un vote qui avait provoqué la colère et les représailles financières des Etats-Unis et d’Israël.

Mounir Anastas, musicien, compositeur, chercheur au CNRS et à l’Ircam travaille depuis déjà dix ans à l’Unesco. Au lendemain du lever de drapeau et du discours du Président, le conseiller de la délégation palestinienne nous a accordé un entretien.

 

Quels ont été pour vous les moments forts de cette adhésion à l’Unesco ?

 

Il n’y a eu que des moments forts, depuis le vote jusqu’au lever de drapeau, hier, où l’émotion était grande. Cela se lisait sur les visages de tous les participants. Tout le monde était ému jusqu’aux larmes. Le jour du vote était un moment très fort également, historique.

 

Historique, car cette adhésion a aussi un sens politique ?

 

Cela va bien sûr ensemble. C’est assurément une reconnaissance de la communauté internationale. L’Unesco est une organisation qui représente une autorité morale. Il s’agit donc d’une affirmation morale du droit du peuple palestinien et plus particulièrement des droits élémentaires que sont l’éducation, la culture… C’est l’entrée de la Palestine par une porte très importante pour le Vieux Continent qui reste extrêmement attaché à cette organisation.

 

Une Europe aussi très divisée dans ce vote…

 

Sans doute, mais le vote français (1) n’était pas anodin. A l’Unesco, la France a son poids. Elle n’est pas seulement le pays du siège de l’organisation, elle fait aussi autorité dans le domaine de la culture.

 

Certains votes vous ont-ils surpris ?

 

Ils correspondaient plus ou moins à nos pronostics. Nous n’avions cependant pas compté les pays qui n’avaient pas le droit de vote. S’ils avaient voté, nous aurions pu avoir 128 ou 130 voix.

Cent sept voix reste un joli score. Ce vote ne traduit-il pas un recul de l’influence américaine ?

Absolument. On peut considérer l’adhésion de la Palestine à l’Unesco un peu comme l’équivalent du Printemps arabe. C’est le début de notre printemps qui a commencé à l’Unesco et c’est aussi important que ces révolutions.

 

Avec peut-être quelques signes de début de reconnaissance dès cette année : en France, un chef de division qui accède au rang d’ambassadeur ; aux Etats-Unis, la mission OLP devenue délégation générale...

 

Le changement de statut des représentations palestiniennes est lié à ce constat, fait par la France et presque tous les pays, que ça ne fonctionne plus. Il est lié aussi à cette volonté internationale d’intervenir.

 

En dépassant le bilatéralisme d’un processus de paix aujourd’hui dans l’impasse ?

 

Oui et avec ce seul intermédiaire américain, qui n’est pas prestidigitateur et qui reste partial. La France, par la voix de Sarkozy, a dit clairement dans son discours à l’ONU qu’il existe des partenaires aussi importants, influents, qui doivent être à la table des négociations. Il parlait de la France et de l’Europe bien sûr.

 

Pourtant les Etats-Unis viennent d’accuser l’“unilatéralisme” de cette dernière décision de l’Unesco…

 

Comment qualifier cette démarche à l’Unesco d’unilatérale, alors qu’elle représente le multilatéralisme par excellence ? Justement, comme nous, le président français demande le multilatéralisme. Ce qu’Israël et les Etats-Unis refusent toujours. Notre demande, nous la posons à la table, devant tous les Etats, invités à se prononcer. C’est ce qu’il s’est passé. Et Israël s’est prononcé comme les autres pays.

 

Quelles peuvent être les conséquences de cette adhésion ? Un encouragement pour l’Autorité palestinienne à formuler d’autres demandes auprès d’organisations onusiennes ?

 

Bien entendu, notre adhésion à l’Unesco aura des effets positifs pour toute demande ultérieure auprès d’autres organisations onusiennes. C’est un bon présage. La question a été posée au Président Mahmoud Abbas. Il a répondu que, pour l’instant, nous considérons d’abord la démarche aux Nations unies, plus précisément au Conseil de sécurité. Après, tout est possible. S’il n’y a pas à ce jour d’autres démarches entamées pour adhérer à d’autres organisations, le leadership palestinien est créé pour les lancer le moment venu.

 

En quoi consiste physiquement cette délégation palestinienne ?

 

Nous étions avant une petite équipe, en tant qu’observateur, avec deux bureaux. Nous avons à présent trois bureaux et sommes surtout en restructuration. Nous aurons d’autres tâches et devoirs et cela nécessitera davantage de personnel.

 

Quelles vont être vos missions, vos prochains chantiers et priorités ?

 

Ils sont nombreux et nous avions déjà des projets en cours. L’Unesco est très impliquée dans la reconstruction de Gaza : écoles, centres de formations, institutions culturelles et éducatives. Nous avons aussi d’autres projets de formation et pas seulement en matière d’éducation. La Palestine pourra surtout désormais inscrire ses sites naturels et culturels.

 

Avez-vous déjà commencé à inventorier des éléments en vue d’une inscription aux listes du patrimoine culturel mondial, matériel ou immatériel ?

 

Concernant le patrimoine immatériel, nous avions déjà commencé ce travail. Nous avions fait inscrire un élément sur cette liste en 2008 : la hikaye, sorte de nouvelle populaire palestinienne, petite histoire traditionnelle orale. Cela a été alors une procédure abracadabrantesque pour soumettre ce dossier. Aujourd’hui, nous pourrons présenter nos dossiers nous-mêmes. Idem pour le patrimoine culturel matériel. En 2005, nous avions répertorié vingt sites historiques sur la liste indicative en collaboration avec le Centre du patrimoine mondial de l’Unesco : la mosquée d’Abraham de Hébron, Jéricho, etc. Le dossier pour l’inscription de la Nativité à Bethléem est prêt. Ce sera peut-être aussi notre première inscription.

 

Quel impact aurait la disparition – du quart, dit-on – du budget de l’Unesco, avec la suspension des contributions américaine (22 %) et israélienne (2 %) ?

 

D’après mes informations, plusieurs pays ont déjà pallié ce manque. L’Indonésie a donné dix millions, le Gabon, deux… Le plus gros contributeur devrait être un pays du Golfe qui compléterait à hauteur du fonds américain manquant. L’Unesco doit cependant entreprendre les réformes administratives et financières déjà prévues antérieurement à la décision américaine. Depuis des années, le fonds de roulement de réserve était de 20 ou 30 millions, soit seulement trois semaines de fonctionnement de l’organisation. C’est très peu. Ce fonds sera doublé.

C’était une réforme indispensable et sans rapport avec l’arrêt des fonds américains.

 

L’ambassadeur américain à l’Unesco se disait un peu coincé par les textes (interdisant aux Etats-Unis de financer toute agence des Nations unies qui accepterait la Palestine comme membre à part entière). Etait-ce un prétexte ?

 

Ce qu’il disait est vrai. Mais il a aussi compris l’importance pour les Etats-Unis de conserver leur place et leur statut à l’Unesco. L’arrêt des fonds peut changer leur poids au sein de l’organisation. L’ambassadeur Killion essaie de trouver une solution. Il m’a dit être effectivement coincé par les textes et un contexte électoral qui n’arrange rien. C’est un problème intérieur américain. De plus, l’Aipac (American Israel Public Affairs Committee, ndlr), à l’origine de la loi, souhaite absolument son application à la lettre, selon l’ambassadeur. Une grande puissance qui contribue à hauteur de 22 % – voire plus avec l’extra-budgétaire – n’a bien sûr plus le même poids avec une contribution nulle. A la Conférence générale, les Etats-Unis n’auront plus de voix. Comme tous les Etats qui arrêtent leur contribution obligatoire, ils perdront leur droit de vote.

 

Vous me dites donc que cette suspension des fonds américains n’est ni définitive ni tenable à long terme et déjà compensée ?

 

Oui. Les Etats-Unis ne pourront rester sur cette position ad vitam aeternam. La dernière fois qu’ils avaient arrêté leurs fonds, pendant la guerre froide, ils avaient été poussés vers la porte. C’est la règle : un non-payeur doit changer de statut. Les Etats-Unis étaient alors devenus simple observateur, et cela jusqu’en 2003, avant de redevenir finalement membre à part entière. Même péripétie pour le Royaume-Uni. Il n’est pas dans l’intérêt des Etats-Unis de devenir simple observateur. Le problème financier de l’Unesco est donc quasiment résolu. Reste le problème américain, mais il relève d’une décision politique interne.

 

(1) La France a voté “oui” à l’adhésion de la Palestine à l’Unesco, mais a confirmé le 4 novembre 2011 qu’elle s’abstiendrait en cas de vote au Conseil de sécurité.

 

Propos recueillis par Yann Barte, Le Courrier de l'Altas, janvier 2012

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Published by Yann Barte dans LE COURRIER DE L'ATLAS, janvier 2012 - dans Culture - sports
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