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1 décembre 2002 7 01 /12 /décembre /2002 20:48

Chrono en main, le speed dating débarque en France. Née aux Etats-Unis, cette drague express pour personnes over-bookées prend des allures plus ludiques dans l’hexagone. Le principe reste le même : des tête-à-tête éclairs de cinq à huit minutes pour trouver l’homme ou la femme de sa vie. C’est simple, branché, moyennement romantique, pas toujours efficace. Le Maroc se laissera-t-il séduire ?

 

Aujourd'hui on veut les photos de vacances en soixante minutes, la pizza livrée en une demi-heure maxi et le dernier album de Bowie via Internet en vingt-quatre heures chrono. Pourquoi devrait-on attendre le Prince charmant des années alors qu'il pourrait vous être servi tout chaud en sept minutes pour quelques euros ?

 

Mon Prince charmant, top chrono !

 

Le speed dating est la nouvelle rencontre amoureuse modelée aux lois du marché. En apparence, rien de passionnément romantique. Et après ? A attendre l'hypothétique rencontre sur la plage au clair de lune, on risque tout simplement de se retrouver comme une sèche après la marée basse : seule et encore plus sèche ! Plus on tarde à chercher l'élu et plus il se dérobe. Alors qu'importe si les sentiments sont calibrés comme les œufs ou les poulets en batterie. La vie est courte et l'homme indécis. S'il tarde à arriver, il faut aller le chercher.

 

Gratuit ? Pourquoi gratuit ?

 

22H30. Un bar dans une rue peu fréquentée du XVème arrondissement de Paris. C'est là que je rencontre lors d'une « soirée célibataires », la prêtresse du speed dating. Déborah de Select and Perfect , - rien que ça ! - est la première à s'être lancée en France. Elle est aussi, avec son associé, détentrice de la marque déposée « speed dating ». La concurrence, elle ne veut pas trop en entendre parler. « Elle est bénéfique » se contente-t-elle de dire sans trop y croire. « Ca prouve qu'il y a un marché ». Effectivement, 14 millions de personnes en France vivent hors couple (un logement sur deux à Paris). Une proportion en constante augmentation qui a doublé en trente ans. Turbo dating, 7 minutes, Insolite date, ... Après l'Amérique du nord, le concept fait tâche d'huile dans l'hexagone « Ils veulent uniquement ramasser du pognon » m'explique Déborah, plus laconique que jamais. « Nous on sait pourquoi on le fait » continue-t-elle, tout à coup métamorphosée en sœur Thérésa des relations humaines. Et si les cafés organisaient eux-mêmes ces soirées, sans intermédiaires, ça ne pourrait pas devenir gratuit ? Je lui pose la question. « Gratuit ? Pourquoi gratuit ? ». Je sens que je viens de dire un gros mot. « C'est énormément de boulot à organiser. Chacun son métier, nous faisons de l'événementiel, eux vendent de la limonade ! »

 

Les chaussettes de tennis, c'est rédhibitoire !

 

Je m'installe au comptoir. L'endroit est stratégique pour accrocher quelques témoignages d'adeptes du speed. A ma gauche, un type qui me tourne le dos. Je commande la même chose que lui à une serveuse cubaine qui ne pige pas un mot de français. A ma droite, Karen - c'est ce que m'indique son badge - est en conférence via texto avec son portable. Pas très engageant tout ça pour une soirée solos ! Farid s'approche du bar. Dessinateur industriel, 29 ans, il n'a pas encore rencontré l'amour de sa vie. A défaut il collectionne les copines ici et sur le chat. C'est son 3ème speed dating. Farid avance des arguments statistiques : « en multipliant les rencontres, on a plus de chance, non ? » Imparable. Deux tabourets plus loin, Glawdys qui vient éhontément de me bluffer sur son âge m'explique ce qu'elle supporte difficilement chez les candidats. « Je regarde toujours les pieds, les chaussettes de tennis pour moi c'est rédhibitoire ! » L'amour tient décidément à peu de chose. Un jeune homme veste chemise vient la saluer et échanger quelques mots. « Et puis les mecs qui te tripotent le genou en te parlant comme celui-là, je déteste » me confie Glawdys à l'oreille. Quel univers impitoyable !

Autour de nous des jeunes, la trentaine en moyenne, CSP++, se trémoussent. Des T. shirts blancs « entrez dans le jeu » animent la soirée, sautillant comme des kangourous, avec cet excès agaçant que l'on retrouve chez les G.O. du Club Med, toujours faussement enjoués. Ca sent un peu la « beaufitude » et la bourgeoisie de province fraîchement débarquée à Paris. J'ai la tête grosse comme une citrouille des rengaines de Cloclo et le serveur vient pour la énième fois de m'arroser de bière pression avec son robinet mal réglé. Stop, je rentre.

 

Les règles du jeu de l'amour et du hasard

 

Autre lieu. Autre ambiance. Autre jour. Un bar très cosy du quartier des Halles à Paris. Rideaux rouges, lumières tamisées et une chaleur qu'un esprit un peu tordu jurerait étudiée. Coup de gong, le maître du jeu annonce les règles. « Aucun mail ou numéro de téléphone ne devront être donnés pendant la rencontre ». Les plans de tables (des petits carnets roses) sont distribués à l'ensemble des participants (près d'une cinquantaine). Tous noteront devant chacun des sept prénoms le souhait ou non de revoir la personne. 48 heures plus tard, les participants recevront par mail les coordonnées des personnes ayant également souhaité les revoir. Prêts ? Second coup de gong. Les couples se forment.

 

Shopping sentimental

 

Au quatrième round, je rencontre Jean-François, un habitué de ces soirées. Alors ? « C'est toujours intéressant de discuter avec des gens, même si tu sais que tu ne vas pas les revoir ». Jean-François qui collectionne les « râteaux », teste aussi tous les « speed » parisiens. Il me dresse d'ailleurs un panorama du marché. Les tarifs : « de 10 à 40 euros ». L'organisation : « très variable. Il arrive même qu'on se retrouve seul à un round. Mais c'est difficile de désigner un speed mieux qu'un autre : quand tu rencontres quelqu'un d'interessant dans une soirée merdique... » Jean-François toujours à l'affût, ne perd rien de ce qui se passe autour de lui. « C'est bon t'en a assez ? Je peux retourner draguer ? » Je le libère. La pause sert aussi à cela : rencontrer celles et ceux qui ne figurent pas sur le cahier rose.

 

Le casting de maris, une idée moderne !

 

Isabelle était un peu inquiète en arrivant ici. Elle craignait les questions salaces et les silences. Elle s'est même entraînée sur le chemin en voiture avec sa copine. En cette mi-temps, elle est plutôt rassurée et me fait l'inventaire de ce casting de maris potentiels : « Le 1er : un ingénieur plutot flippant, plein de tics. Il bougeait tellement que j'ai cru dix fois qu'il allait renverser mon verre. Il ne m'a pas laissé en placer une : moi ceci, moi cela... Au 2ème qui avait déjà fait de l'élastique, j'ai proposé un saut en parachute. Pourquoi pas aussi un trek au Maroc ? Ca pourrait devenir un copain. Le 3ème était gentil... trop gentil. Il a commencé à me parler boulot, je l'ai stoppé. Le dernier était très marrant mais cette veste en peau de serpent... (éclats de rire). Vraiment pas mon style ! » Sur son petit carnet, quelques notes : « peau de serpent », « pas mal, à voir »... « Oui je suis de nature optimiste. Je m'emballe tout de suite et puis le lendemain je... bon allez celui-là je le barre ! » Flingué !

 

Je prends, je jette

 

Françoise a dû subir un vrai interrogatoire. « Vraiment trop direct celui-là. Il a attaqué sec : « t'es célibataire ? T'as des enfants ? » En plus il prenait des notes. J'avais l'impression de remplir un questionnaire administratif. Le 2ème, c'était l'écrivain qui se la raconte, le monsieur-je-sais-tout. Beurk ! Je l'ai laissé parler tout seul. Le 3ème a tout de suite affiché la couleur : « je suis cadre ». Curieux tous ces hommes qui se définissent d'abord par leur statut, leur boulot. Moi je m'en fous je cherche pas un portefeuille ». C'est un fait, les hommes sont beaucoup plus tendus, « coincés » diraient certaines. A les observer, quelques-uns semblent même se rendre à un entretien d'embauche. Les filles, elles, plus décontractées, viennent davantage pour le jeu. A défaut du grand amour, elles partiront avec une nouvelle copine. Car elles échangent entre elles et se refilent des tuyaux. Françoise jauge un serveur derrière le comptoir très occupé à revisser le percing de sa langue. « Celui-là, il est vraiment pas mal ! »

 

Fin du 7ème round

 

Sophie, 26 ans, s'est faite psy pour 7 minutes. « Il était hyper stressé. Il m'a parlé que de son boulot, mais je pense que ça lui a fait du bien. Il dormira mieux ce soir ». Si les 7 minutes passent généralement vite, elles peuvent quelquefois aussi être un maximum. « Je n'en ai coché que deux, sans enthousiasme. En plus on était sous les lampes rouges, on avait l'impression de griller comme des saucisses ! » Je retrouve Isabelle toute guillerette : « j'ai rencontré un Guillaume copain de Simon (montrant de la tête un type en face de moi). Ma copine a aussi flashé sur lui. On va se faire un dîner à quatre. C'est super ! A moins qu'il change d'avis... parce qu'il a l'air hyper branché par la blondasse là, ça m'énerve ! »

 

Rencontres-au-maroc.com

 

Le Maroc se laissera-t-il séduire par ces nouvelles rencontres amoureuses ? A moins de laisser papa et maman tout décider, il semble de plus en plus impossible de faire l'impasse sur l'aspect actif et volontaire de la recherche de l'âme sœur. Internet a donné là un véritable coup de booster à la rencontre et "ringardisé" les méthodes de rencontres plus traditionnelles. Même les agences matrimoniales qui ont le vent en poupe au Maroc pourraient se voir détrôner face à l'efficacité incomparable du net. Le Marocain est chateur, on le sait. Il ne méprise pas non plus les petites annonces : il est présent sur toute la toile, de Marweb à Casanet. Alors le speed ? Peut être pour le jeu. En matière de lien social, le Maroc a encore des ressorts. Mais est-il vraiment à l'abri demain des risques des rencontres zapping ?

 

Car nous entrons peu à peu et non sans risque dans l'ère de l'amour sur mesure, sur catalogue. Plus le temps de s'arrêter. L'illusion de pouvoir trouver l'homme ou la femme parfaite est réelle. Imaginez, un chat avec plus de 700 personnes, mini CV, photo, voix sur IP et même webcam. Plus qu'à faire son marché ! Malgré l'avènement des communications, les relations humaines n'ont jamais été aussi superficielles. Sept minutes finalement ce n'est pas si mal : d'après une étude, la durée moyenne des relations humaines serait de quatre minutes !

 

Il n'y aura jamais d'amour sans risques. Le risque de la rencontre et, par de là, celui de la passion. Il faut risquer de se perdre, risquer de se mettre en danger en s'abandonnant à celui qui ne vous aimera peut-être pas. La rencontre est ce moment d'ouverture maximale. Il faut aimer l'aventure de la rencontre. Alors, tout devient possible.

 

Yann Barte, Femmes du Maroc, décembre 2002

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Published by Yann Barte, dans FEMMES DU MAROC, décembre 2002 - dans Société
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