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1 février 2008 5 01 /02 /février /2008 13:38

New York, été 1969, au nord de Central Park : 100 000 spectateurs viennent écouter la crème des artistes soul funk et jazz. Tout est filmé en couleur par 5 caméras de télévision, et dans la foulée, le premier des six concerts est diffusé sur CBS et ABC, et puis, plus rien. Amnésie totale. Comme si un doigt rageur avait maintenu la touche « pause » pendant près de 40 ans. Récit d'une lente résurrection du premier « Black Woodstock ».

hcf1969Alors que toute la jeunesse pop rock, peace and love communiait à Woodstock, à quelques centaines de kilomètres de là, en plein cœur de New York, une marée de 100 000 spectateurs célébraient la black music. En cet été 1969, le Harlem Cultural Festival rassemble au nord de Central Park (au Mont Morris Park exactement, devenu plus tard Marcus Garvey Park) un public à 99% noir, coupes afros, tenues pré-seventies multicolores, venu écouter de la soul, du funk, du blues, du gospel, du jazz, de la danse et des percussions afro-cubaines. L'entrée est gratuite, le service d'ordre assuré par des membres des Black Panthers. Jesse Jackson, l'une des figures du mouvement des droits civiques et le maire de la ville, John Lindsay, présenté comme « le soul brother aux yeux bleus », jouent les hôtes.
Créé à l'initiative du producteur-réalisateur de télévision Hal Tulchin, l'événement est sponsorisé par la Ville de New York et Maxwell House Coffee. Les concerts s'étalent sur six dates entre juin et août 1969, les dimanches après-midi. Sur scène, une affiche fabuleuse : Stevie Wonder, Sly and the family Stone (non crédité sur l'affiche), BB King, Mahalia Jackson, Nina Simone, The Staple Singers, Abbey Lincoln, Max Roach, Gladys Knight & the Pips, The Fifth Dimension, Mongo Santamaria, Ray Baretto
L'ensemble est filmé en couleurs de manière très pro, avec 5 caméras de télévision. Au final 50 heures de rushes sont en boite. Hal Tulchin, qui a pas mal investi de sa poche dans ce projet, est persuadé de pouvoir revendre facilement ces images. Mais, après un deal unique d'une heure avec CBS et ABC pour le premier show, il essuie refus sur refus de la part des directeurs de chaînes américaines qui « ne voient pas l'intérêt » d'une émission spéciale de musique noire. Hal Tulchin poursuit sa carrière de producteur de télévision se disant que de toutes façons un jour quelqu'un comprendra toute la valeur musicale et historique de ces bandes vidéo. Les décennies passent. Cela semble incroyable mais tout le monde a oublié le Harlem Festival. Passé à la trappe des mémoires, pchitt ! Un Alzheimer collectif. Rien dans les livres, la presse spécialisée, les interviews, nulle part. C'est pourtant ce festival qui a inspiré l'expression « black Woodstock », dont la paternité est attribuée à tort au célèbre concert Wattstax organisé trois ans plus tard en 1972 par le label Stax au Coliseum de Los Angeles. Lui, a eu les honneurs qu'il mérite - quoiqu'avec aussi pas mal de réticences de la part d'Hollywood à l'époque - ressorti sur grand écran puis en DVD pour les 30 ans de l'événement.

RETOUR VERS LA LUMIERE
Il faudra attendre le millénaire suivant pour qu'un producteur américain spécialisé dans les archives musicales, Joe Lauro, patron de Historic Films Archives, redécouvre par hasard dans un programme télé de l'époque la mention de ce festival filmé. Lui qui a fourni une grande partie des extraits qui ont illustré le superbe documentaire-fleuve sur Bob Dylan par Scorsese (No Direction Home, 2005) découvre le trésor de ces bandes oubliées et convainc Hal Tulchin, âgé de 80 ans désormais, d'en faire un film.
Le 7 mars 2006, une dépêche Reuters tombe : les rushes disparus remontent à la surface et sont confiés aux documentaristes réputés Neville et Gordon pour en faire un long métrage, entrecoupé d'interviews de spectateurs qui ont vécu l'événement. Ils espèrent aussi pouvoir sortir par la suite l'intégralité de chaque performance. Morgan Neville et Robert Gordon sont connus Outre Atlantique pour avoir produit et réalisé Muddy Waters can't be satisfied et des portraits de musiciens de blues et de country souvent primés.
Les fans se rendent compte qu'il existe une version noire de Woodstock. Des extraits time-codés commencent à filtrer sur YouTube. Une projection était prévue pour l'édition 2007 de Sundance, le festival du cinéma indépendant américain, mais visiblement, le film n'était pas prêt. Morgan Neville a du mal à trouver les fonds nécessaires pour terminer le projet, recevant de multiples refus polis de la part des diffuseurs potentiels, si l'on en croit Kristine McKenna (Rhino.com), la seule à avoir un peu enquêté sur le sujet. Sans compter que les ayant-droits de certains artistes traînent les pieds. Quoi ? La malédiction continuerait ? On a du mal à le croire aujourd'hui vue la cote des artistes soul-funk-jazz à l'affiche. A moins que ces images aient gardé un tel pouvoir incantatoire qu'elles effraieraient encore l'Amérique blanche, près de 4 décennies plus tard… Nous, on veut croire qu'il ne s'agit qu'un obstacle de plus vers la réhabilitation du Harlem Cultural Festival et qu'il finira bien par retrouver la lumière. En attendant, les plus impatients pourront ronger leur frein en se procurant, s'ils ne l'ont pas déjà fait, l'opus The Soul of Nina Simone en format Dual Disc (une face CD, une face DVD) contenant les 4 extraits vidéo qui donne un petit aperçu de son concert. Et quel concert !

L'ESPRIT DE HARLEM SOUFFLE SUR LE FESTIVAL
L'ambiance est à la fois « cool » et intense, la foule des participants donne l'impression « d'un mélange d'un pique nique du 4 juillet, d'un revival des grandes messes dominicales, d'un concert de rock en ville et d'une marche campagnarde pour le mouvement des droits civiques », résume Richard Morgan (www.smithsonian.com), l'un des rares journalistes à avoir vu les rushes complets.
Bien plus qu'un simple festival filmé, c'est un morceau des sixties agonisantes qui s'offre à nos yeux, sentant poindre les bouleversements de la décennie à venir. Sans être filmées aussi backstage que les fameux documentaires musicaux de D.A. Pennebaker, les images font preuve d'une fraîcheur étonnante, en particulier dans les plans de foule. Le visionnage d'une poignée de minutes suffit pour provoquer un effet de flashback intense. « On voit le basculement des générations, note Morgan Neville. A l'opposé du concert de Wattstax, qui était kitch et funky, très seventies. Ici, c'est différent : on sent la tension entre la soul et le funk, entre les partisans de la désobéissance civique et ceux du Black Power, et en même temps la tension au cœur de Harlem. » Musique, culture et politique se fondent sans complexe.
Durant leur performance, les artistes font passer des messages, comme autant de bouteilles jetées à la mer mouvante des spectateurs. Le chanteur des Staple Singers, Roebuck Staples, lâche : « Vous irez chercher un boulot, et on ne vous le donnera pas. Et vous savez pourquoi. Mais maintenant vous avez une éducation. Nous pouvons exiger ce que nous voulons. C'est pas vrai ? Alors, allez à l'école les enfants, apprenez tout ce que vous pouvez. Et qui sait ? Il y a du changement et vous pourriez devenir le Président des Etats-Unis un jour. » On se demande si Barack Obama, âgé de 8 ans en 1969, aujourd'hui bien placé pour conquérir l'investiture du parti Démocrate, était dans le public ce jour là. Jesse Jackson, lui y était, et se présentera deux fois à l'élection suprême dans les années 80. Pour l'heure, il lance dans l'une de ses interventions au micro : « Beaucoup d'entre vous ne peuvent pas lire les journaux. Beaucoup d'entre vous ne peuvent pas lire de livres parce que nos écoles ont manqué de moyens nous laissant analphabètes ou moitié analphabètes. Mais vous avez la faculté mentale de lire les signes des temps. »
A la fin de son show, abandonnant son piano, Nina Simone s'avance, micro en main, et comme portée par une vague de fond, lit un long poème rageur de David Nelson (co-fondateur des Last Poets première version) qui fait vibrer le public tout entier : « Are you ready black people ? Are you ready to do what is necessary to do ?" Les musiciens martèlent en chœur Are you ready ? « Etes-vous prêt à tout donner de vous-même, votre corps, votre cœur, votre âme, à créer la vie, à tout reconstruire… à aller au plus profond de vous-même et à changer ? », prêche la grande prêtresse soul au son des percussions. Du rap avant l'heure, dans la veine des Last Poets ou annonçant The revolution will not be televised de Gil Scott Heron.

UNE NINA SIMONE INCANDESCENTE
Une chose est sûre, la prestation de Nina Simone cet après-midi du 17 août 1969 est à placer au sommet du Harlem Festival et de ses propres concerts. La diva soul vit une période intense avec de nombreux enregistrements pour RCA, où l'œuvre de sa vie se confond avec ses combats pour la défense des droits de Noirs aux Etats-Unis. Son visage exprime tous les sentiments qui l'animent alors : fierté, détermination, souffrance aussi, colère et révolte face à cette oppression qui n'en finit pas.
Il faut dire que le contexte est lourd : le pasteur King a été assassiné un an plus tôt, comme Malcolm X auparavant, les principaux leaders des Black Panthers sont morts ou sous les verrous, des milliers de brothers sont envoyés dans l'enfer vert du Vietnam et les émeutes des ghettos noirs (Watts, Detroit, Newark, Chicago), durement réprimées, sont encore dans toutes les têtes. Pourtant Nina Simone dira des années plus tard qu'à cette époque flottait encore un immense espoir, malgré les assassinats, malgré la violence, l'espoir que le peuple noir puisse enfin prendre la place et le respect qu'il mérite dans la société américaine. Cet été-là, le Black Power vit son apogée avant de partir en flammes et se noyer dans le marécage de la fin des années Nixon.

BOUTON 'PLAY'
Habillée d'une longue robe africaine, arborant une coiffure toute en hauteur et d'immenses boucles d'oreilles de métal, Nina Simone enchaîne les titres engagés : Revolution qui commence par « Now we've got a revolution… », Four women, portrait poignant de quatre femmes noires, Backlash Blues qui dénonce la discrimination, I ain't got - I got life, tiré de la comédie musicale Hair qui bat alors son plein à Broadway et To be Young, Gifted and Black, titre composé avec Weldon Irvine en hommage à la pièce de Lorraine Hansberry, une amie dramaturge morte d'un cancer en 1965, et devenu par la suite l'hymne de la fierté noire repris par Aretha Franklin et Stevie Wonder, entre autres. Elle reprend aussi ses classiques comme I loves you Porgy (tiré de Porgy and Bess de Gershin) ou Be my husband, chanté a capella.
A l'orgue, souvent caché à l'image derrière la batterie, Weldon Irvine, son compositeur-arrangeur d'alors (disparu en 2002), assure une direction musicale discrète mais très efficace. La grande Simone s'est entourée d'une jeune équipe de musiciens doués : Tom Smith (guitare), Clint Houston (basse), Don Alias (batterie), Jumma Santos (congas) et Sam Waymon (chœur, tambourin), son frère. Assise à son piano à queue sous un soleil éclatant, elle chante de sa voix indigo unique, sans presque jamais regarder son clavier. Les caméras cadrent souvent son visage au plus près, attirées comme des papillons de nuit par la lumière qu'elle dégage. Ceux qui ne jurent que par son concert de Montreux en 1976 (sorti en DVD), devraient visionner ces instants d'une force rare.

SLY DANS UN LIVE PRE-WOODSTOCKIEN
Le show de Sly & the Family Stone est un autre temps fort du Harlem Festival. L'endroit est tellement bondé que les arbres près de la scène croulent sous les grappes de spectateurs. Peu le savent, mais Sly s'est d'abord produit ici juste avant de rejoindre Woodstock pour son concert mémorable. Avec la même fougue, Sly Stone et sa "famille" au complet, enchaînent leurs succès et les morceaux de leur nouvel album Stand ! : Be my lady, You can make it if you try, Everyday People, I want to take You higher, Dance to the music
On pourrait décrire avec le même enthousiasme les concerts de Stevie Wonder, des Staples Singers ou de BB King, cet été-là. On est loin des multiples exhumations sur DVD de bouts de concerts filmés en catimini, habillés à la va-vite pour jouer du tiroir caisse. Là, c'est du lourd. Les images sont superbes, la musique fantastique, les artistes donnent le meilleur d'eux-mêmes. Espérons donc que 2008 portera chance au projet et qu'un distributeur (européen pourquoi pas ?) permettra enfin la sortie officielle du film de Neville et Gordon, sur grand écran et sur DVD pour tous les fans de black music et de cette époque aux résonances encore fortes aujourd'hui, quoi qu'on dise.

Pierre Lorimy
Muziq
janvier-fevrier 2008

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Published by Pierre Lorimy dans MUSIQ janvier 2008 - dans Culture - sports
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