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1 juin 2007 5 01 /06 /juin /2007 03:04

ENQUETE Rongées par des luttes de clans et une fraude électorale ahurissante, les élections du Conseil français du culte musulman (CFCM), prévues ce 8 juin, s'annoncent épiques. Cette fois, le ministère de l'Intérieur n'interviendra pas. La Mosquée de Paris, elle, annonçait début mai son retrait des élections.

 

 

Courrier-de-l-Atlas---juin-2008.jpgVous avez aimé la saison 1 et 2 ? Vous allez adorer la saison 3 ! A la veille de son troisième mandat, le feuilleton CFCM continue d'offrir son lot de suspens, ses coups de bluff, ses guerres fratricides.

Saison 1, de 2003 à 2005, c'est la mise en route. Un mode de scrutin bancal basé sur les superficies des lieux de culte, une représentativité du Conseil déjà contestée, des guéguerres de chefs, de vraies et fausses démissions en chaîne… mais l'espoir encore de voir le Conseil accoucher de quelque chose. La loi sur les signes religieux à l'école (15 mars 2004) et la crise des otages en Irak (Georges Malbrunot et Christian Chesnot en 2004) donnent à l'organisme naissant l'occasion de s'exprimer et de maigres et mauvaises raisons d'exister.

Saison 2, de 2005 à 2008, c'est le mandat plombé par les affaires. La Fédération nationale des musulmans de France (FNMF), proche du Maroc, implose, scissionne et est mise sous administrateur judiciaire. Les procès pleuvent. Son président Mohamed Béchari n'est plus en odeur de sainteté au Maroc. Abdellah Boussouf, son vice-président, est présenté par l'Intérieur comme le nouvel interlocuteur, avant d'être nommé par le Maroc président du Conseil de la communauté marocaine de l'étranger. La présidence Boubakeur dévoile son inertie. On ne parle déjà plus d'islam, mais de guerre d'ambassades. Hormis la mise en place de quelques aumôneries, le bilan du mandat est nul. Seule l'affaire des caricatures occupe quelque peu les esprits et donne lieu à un consensus de façade et à un procès perdu contre Charlie Hebdo.

Saison 3 ? Plus rien n'est sûr. Les acteurs sont trop mauvais, l'Intérieur a fini par lâcher Boubakeur. Le Maroc avance ses pions tandis que ses ouailles se déchirent. Le "clan des Algériens" perd du terrain et probablement la bénédiction de Sarkozy. Le Rassemblement des musulmans de France (RMF), dernier-né de la scission avec la FNMF, piloté et généreusement financé, dit-on, par le Maroc, bouscule un peu le jeu politique. A la date du 20 mai, la Fédération de la Grande Mosquée de Paris (FNGMP), qui n'est plus assurée de garder la la présidence du CFCM, semblait maintenir son retrait du scrutin. Le consensus vole en éclat. La logique électorale redevient purement comptable, ouvrant la voie à des fraudes magistrales. Arrive-t-on à l'épilogue du navrant feuilleton  ? Bientôt le mot "fin"  ?

Retrait réel ou nouveau coup de bluff

"Alors, on prend les mêmes et on recommence ?" Ce 21 avril dernier, interrogé sur les candidats par Le Courrier de l'Atlas, maître Chems-Eddine Hafiz, délégué général du CFCM et avocat de la Mosquée de Paris, semble dans un premier temps un peu embarrassé. Mais très vite, l'avocat vend la mèche et lâche une petite bombe dans l'islam de France dont la presse ne se fera l'écho qu'une semaine plus tard : "La Grande Mosquée de Paris se retire du processus électoral." La fédération s'est réunie le 12 avril dernier pour voter à l'unanimité le boycott du scrutin.

La semaine qui suit, seul le site cfcm.tv (non officiel) annonce la non-participation de la FNGMP aux élections de juin, suivi le lendemain par Benabdellah Soufari sur le site de Saphirnews. Le président du Conseil régional du culte musulman (CRCM) Alsace mêle encore indicatif et conditionnel. Il faut attendre le 3 mai, après une réunion prévue entre la FNGMP et le ministère de l'Intérieur (le 17 avril), pour découvrir dans un communiqué de Dalil Boubakeur, de retour de vacances, la raison officielle du retrait.

En cause : les superficies au mètre carré des lieux de culte, mode d'évaluation qui "réduit injustement la représentativité de la première communauté de France liée historiquement et culturellement à la longue histoire de la France avec l'Algérie". La FNGMP dénonce "un critère injuste" et "un mécanisme électoral absurde".

Cette raison prétexte fait sourire les observateurs les moins attentifs du désordre CFCM. "Personne ne comprend pourquoi ils ont attendu la veille du troisième scrutin pour se découvrir une fibre démocratique !" lance Khalil Merroun, recteur de la mosquée d'Evry-Courcouronnes. La nouveauté - tout le monde l'aura compris - est que la Grande Mosquée de Paris n'est désormais plus assurée d'arracher la présidence comme elle l'était à l'origine, suite à un "deal" avec Sarkozy destiné à équilibrer la masse des critères injustes. "Ne cassez rien, nous avait dit Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur. En échange vous obtenez la présidence du CFCM", se souvient Nadour Slimane, chargé de communication de la Mosquée de Paris. De là à penser alors à un nouveau coup de bluff pour faire monter les enchères… Même si les comités régionaux électoraux (Corélec) de la Mosquée ont effectivement bloqué les listes des délégués, on peut s'interroger. "Ce n'est pas la première fois que M. Boubakeur se retire. Il l'a fait en 2003, en 2005", rappelle El Bekkay Merzak, vice-président de la FNMF chargé du CFCM, quelque peu irrité de voir que la décision s'est faite sans aucune concertation avec les autres fédérations. "Au CFCM, tout va si vite qu'on pourrait se retrouver dans quelques semaines avec la Mosquée de Paris qui revient, renonce ou demande un report", ironise Haydar Demiryurek, président du Comité de coordination des musulmans turcs de France (CCMTF) et candidat à la présidence du Conseil. Au Conseil, tout le monde dénonce ce critère aberrant des mètres carrés, mais personne ne souhaite le changer. Mieux, tout le monde prétend avoir présenté des changements et accuse l'autre de n'avoir rien proposé.

Fraude massive et course aux mètres carrés

"En cinq ans, Boubakeur n'aurait même pas eu le temps de proposer une modification de ces critères  ?", lance-t-on à la FNMF qui assure avoir fait des propositions pour pallier ce "mode de scrutin indigne". "Nous étions les premiers à initier une réflexion sur le mode de scrutin et l'avenir du CFCM, lance de son côté Fouad Alaoui, secrétaire général de l'Union des organisations islamiques de France (UOIF). Tous les partenaires, y compris la Mosquée de Paris, nous avaient dit que c'était prématuré."

Encore un autre son de cloche à la FNGMP  : "Avec la Mosquée de Paris, nous dénoncions dès le début un système électoral qui exacerbe les tensions communautaristes, nous voulions trouver d'autres critères, également cultuels, assure Chems-Eddine Hafiz, délégué général du CFCM. J'avais même rédigé un mémorandum sur le sujet. Tout a été rejeté." Etonnants discours contradictoires…

"Partout on agrandit artificiellement les lieux de culte pour avoir plus de délégués, observe ahuri, un imam de la région Ouest. On ouvre des salles de ping-pong, on compte des toilettes, des couloirs, des cuisines dans lesquels on jette des tapis de prière. Les préfectures enregistrent le nombre de délégués sans même connaître le nombre de mètres carrés que les Corélec ne vérifient pas plus. C'est n'importe quoi  !" On note aussi en régions des pressions de consulats : "Ils interviennent même dans le choix des personnes, comme pour le RMF qu'ils soutiennent logistiquement et financièrement. Des sommes énormes", se désole cet imam indépendant qui voit derrière le jeu de ces consulats la volonté du Maroc depuis un an, via le RMF, de "mettre la main sur l'islam de France et la Mosquée de Paris. Boubakeur de son côté à dû en référer à Alger qui a dû lui demander de se retirer. Ça va se compliquer et se politiser encore plus si l'Etat français ne prend pas plus au sérieux cette affaire et continue de sous-traiter l'islam de France au Maroc et en Algérie."

Le congrès de Marrakech, où étaient invités les cadres du RMF en présence du ministère des Habous (Affaires islamiques), a été sans doute, pour la Mosquée de Paris, la goutte qui a fait déborder le vase. "Que les musulmans de France aient des attaches avec leur pays d'origine, soit, mais décider de l'islam de France à Marrakech, c'est une ingérence étrangère qui nous a choqués", dit-on à la Mosquée de Paris.

Le programme, quel programme  ?

Dans ce contexte, s'il est un mot totalement absent de ces élections, c'est bien celui de "programme". "Les programmes ? Nous les réservons à qui de droit  : nos partenaires au sein du CFCM et les partenaires publics. Vous anticipez…", nous répond le chargé de communication de la Mosquée de Paris. Chez les Turcs du CCMTF "on s'interdit de s'immiscer dans les affaires de politique politicienne" et puis "il est pour le moins délicat d'annoncer un programme à un conseil d'administration sortant". A la FNMF, "on est en train de le faire. Béchari s'en occupe !" Et au RMF, "c'est en cours". Seul l'UOIF aura annoncé la couleur lors de son Congrès annuel. La présence une fois de plus de Hani Ramadan, défenseur infatigable de la "charia incomprise" et de la lapidation comme "forme de purification", et du prêcheur antisémite Hassan Iquioussen est en soi tout un programme  ! Reste que l'UOIF est la fédération la plus admirablement organisée et la seule, n'en finissent pas de regretter certains, réellement cohérente dans sa stratégie. Et si elle représente les intérêts du Golfe, elle n'a pas de dépendance vis-à-vis des consulats. Elle ne s'est d'ailleurs pas privée lors de son dernier congrès au Bourget de crier à l'ingérence. "L'UOIF a une stratégie du tonnerre, nous dit un aumônier. Elle forme des imams, très demandés par les mosquées puisqu'il y a pénurie. C'est ainsi que de plus en plus d'entre elles se trouvent gérées par l'UOIF." Cette stratégie s'avère d'autant plus efficace qu'elle ne rencontre aucune résistance. Toute opposition à l'hégémonie des Frères musulmans de l'UOIF (les procès de l'extrême droite par exemple) étant immédiatement taxée d'"islamophobie" par les autres conseillers municipaux UMP, PS ou PCF. Les municipalités apprécient particulièrement l'UOIF comme interlocuteur. La raison est simple : ces dirigeants sont d'incontestables politiques et facilitateurs. Leurs dossiers sont bien ficelés et leur discours désormais incroyablement bien lissé au point que ses militants passeraient presque pour d'authentiques républicains. Qui peut bien se souvenir encore du président de l'UOIF Thami Breze reprenant à son compte le slogan des Frérots : "Notre constitution, c'est le Coran"  ?

Avec le retrait de la Mosquée de Paris, le CFCM perd un peu plus en crédibilité. Toutes les fédérations regrettent d'ailleurs son départ, même si certains n'y croient encore qu'à moitié. Le CFCM vit-il ses derniers jours ? "Il a continué à exister malgré un blocage dès le départ, alors pourquoi ne pas se contenter encore d'une coquille vide pour faire miroiter un semblant d'organisation de l'islam en France ?", jette, amer, le président du CRCM Alsace Benabdellah Soufari.

Journaliste indépendant, administrateur de l'émission Vivre l'islam sur France 2 et spécialiste de l'islam de France, Cheikh Touré n'est pas loin de partager cet avis. "Les candidats de fait sont les consulats et les fédérations, souvent des coquilles vides à la botte des Etats." Durant son dernier mandat, le CFCM n'a siégé que très exceptionnellement et sur commande. Il n'a d'ailleurs jamais été au complet avec la démission des dix-neuf élus de la FNMF et les bouderies de l'UOIF. "Ce CFCM, qui ne doit rien à la sensibilité française, poursuit Cheikh Touré, est une aberration constitutionnelle (viol manifeste de l'article 1 de la Constitution les art 1 et 2 de la loi 1905) et théologique (la loi coranique ne reconnaît pas de clergé)." Pour lui, son non-bilan suffit à lui seul à justifier le non-renouvellement. Il n'a rien apporté aux musulmans et à leur communauté française  : "Ni aux harkis, premiers Français musulmans à part entière de l'histoire du pays, toujours parqués dans l'arrière-pays paumé de la République, ni aux chibanis dont les fins de vie laborieuses sont une honte pour notre démocratie, et encore moins nos jeunes 'sauvageons' qui brûlent leurs écoles tout en se communautarisant et en s'américanisant à outrance. L'islam d'Etat incarné par le CFCM est un facteur de divisions et de sous-développement durable qui alanguit l'évolution inévitable de la société française. Je ne crois pas à un islam de France qui ne mobiliserait pas tous les citoyens de France, musulmans ou non, croyants ou non et dont les meilleurs exégètes restent les RG."

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, juin 2008

 

Lire le dossier complet dans le Courrier de l'Atlas de juin 2008 (interview de Mohamed Moussaoui, actuel président du CFCM, entretien avec Chems-Eddine Hafiz, délégué général du CFCM, avocat de la Mosquée de Paris)

 

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Published by Yann Barte, dans LE COURRIER DE L'ATLAS, juin 2008 - dans Politique
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