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19 novembre 2004 5 19 /11 /novembre /2004 15:27

- Pour nombre de cadres, l'idée de se réaliser dans le travail est une utopie.

- Des voix s'élèvent professant la paresse comme moyen de résistance passive face à la perte de sens de l'entreprise.

- Verra-t-on se développer, ici et là, dans les prochaines années, des générations de « saboteurs », plus démissionnaires que révolutionnaires ?

 

Avec à peu près le même enthousiasme que s'il se constituait prisonnier, comme chaque matin, Redouane se rend à son travail. Tiré du sommeil à l'aube, il passera près de trois quarts d'heure dans les transports de Casablanca (le car affrété par la société) pour rejoindre le bourdonnement de ses machines. Pour que le temps passe plus vite, il dort, quelquefois même dès son arrivée. « Jusqu'à une ou deux heures par jour », reconnaît ce salarié. Un temps tout à fait « raisonnable » au regard de son collègue qui partage le même poste et « roupille », lui, allègrement 3 à 4 heures par jour (6 heures durant le Ramadan).

 

Dans cette entreprise qui ne respecte ni les jours fériés, ni la pause déjeuner, ni aucun droit élémentaire du travail... « tout le monde fait semblant de travailler, 9 heures par jour. Les gens dorment là où ils peuvent, derrière des machines, à la mosquée de l'entreprise. Ils discutent, font des ablutions à n'en plus finir dans les toilettes... ».

 

Autant dire qu'ici, comme dans nombre d'entreprises du pays, l'idée de se réaliser dans l'entreprise soulève une franche rigolade. On vient pour sa paie à la fin du mois, rien de plus. « On dit qu'il y a trois millions de personnes qui veulent du travail. C'est pas vrai, de l'argent leur suffirait », disait Coluche. Force est de constater que le travail relève bien plus de la stricte nécessité que du désir d'épanouissement personnel. C'est ce qui fait dire à Assia Akesbi Msefer, psychologue, que « nous devons travailler pour vivre et non l'inverse ».

 

La France loue les vertus de la paresse

 

Cadres comme ouvriers sont plus que sceptiques face à la promotion de l'effort inutile vanté par la culture de management. « J'ai fait du coaching, du team-building, du e-learning et... je m'emmerding toujours autant ! », disait aussi le caricaturiste Cabu. Alors, partout, un vent de désenchantement souffle.

 

Et, paradoxalement, ce n'est pas là où les conditions de travail sont les plus dures, les horaires les plus longs que la critique survient. Au Maroc aussi, on chante les louanges du travail, symbole de progrès, d'augmentation de la fortune sociale... Non, le droit à la paresse vient d'un pays nanti. La France encore une fois ! Le pays champion de la réduction du temps de travail et des congés payés les plus longs. Bonjour paresse, ouvrage de Corinne Maier, sorti en avril 2004 et déjà best-seller, arrive dans la lignée du Droit à la paresse de Paul Lafargue sorti déjà en... 1880. Une longue tradition de paresse ou de remise en question de la place du travail.

 

Pour l'économiste Alain Cotta, auteur de L'ivresse et la paresse, le fainéant vise à « obtenir les mêmes résultats en fournissant le moindre effort. C'est un signe d'intelligence ». Tandis que Pierre Sansot loue les vertus de la lenteur dans Du bon usage de la lenteur. Un choix de vie plus qu'un trait de caractère. Pour l'auteur qui prône une « ouverture créative au monde », « la lenteur n'est pas la marque d'un esprit dépourvu d'agilité ou d'un tempérament flegmatique ».

 

Le fainéant disposerait d'un potentiel mal exploité

 

« Le fainéant rusé (celui qui a réussi à survivre aux vagues de l'optimisation du travail, des synergies organisationnelles et des sanctions disciplinaires) a de toute évidence un important potentiel. Il a de l'intelligence émotionnelle à revendre et peut apporter beaucoup à l'entreprise qui ne l'écoute malheureusement pas assez », affirme ce DRH d'une multinationale à Casablanca. « C'est aussi le premier à adhérer à toutes les politiques nouvelles de la société. A l'arrivée, être fainéant, c'est compliqué et nerveusement contraignant. Le fainéant se considère comme exploité. Il se cramponne alors comme une sangsue et c'est de bonne guerre ! », souligne-t-il. « Malheureusement, ce fainéant, qui a plus de potentialités que la moyenne de ses collègues, est généralement maintenu dans sa ligne de conduite par manque de rigueur managériale, par manque de gestion des potentialités... Dommage ! Reboostés, certains repartent comme des fusées ! » La balle est donc dans le camp des entreprises.

 

Yann Barte


 

LIVRE

Quand la paresse devient une vertu

Corinne Maier nous propose de « plomber » notre entreprise en « ne fichant rien ».

Le best-seller français a reçu un écho international.

« Dissidents en col blanc, désengagez-vous ! » De Paris à Buenos Aires, de New York à Delhi, l'appel à la résistance passive dans l'entreprise a résonné. Un vrai phénomène éditorial ! Déjà vendu à plus de 150 000 exemplaires(1), traduit en plusieurs langues, le pamphlet de la consultante et psychanalyste lacanienne française Corinne Maier dépasse aujourd'hui les frontières de l'Hexagone. Pour cette économiste employée chez EDF (2), l'entreprise, menacée par des ferments de décomposition, n'a rien d'autre à nous offrir qu'un salaire en fin de mois... Et c'est bien tout ce qu'on lui demande ! L'épanouissement promis dans la grande entreprise est un leurre : « Ça se saurait ! ». L'entreprise est une « machine à exclure et à faire obéir », un lieu « brutal et ennuyeux ». Le salariat n'est ni plus ni moins que « la figure moderne de l'esclavage ». La culture de l'entreprise est une tarte à la crème, un « attrape- couillon », le néo-management « un mariage de crétinisme et d'hypocrisie ». Ce que vous faites ne sert de toute façon à rien : « Vous pouvez être remplacé du jour au lendemain par le premier crétin venu ». L'auteur, qui reconnaît être une « planquée » qui « crache dans la soupe », donne alors plein de conseils aussi judicieux que cyniques : « N'acceptez jamais sous aucun prétexte un poste à responsabilités. Vous seriez obligé de travailler davantage », soyez gentils avec les CDD, « ce sont les seuls à vraiment travailler », n'essayez pas de changer le système, « s'y opposer, c'est le renforcer », « plus vous parlerez la langue de bois, plus on vous croira dans le coup » ou bien encore « choisissez, dans les entreprises les plus grandes, les postes les plus inutiles : conseil, expertise, recherche, étude. Plus ils sont inutiles, moins il est possible de quantifier votre apport à la création de la richesse de l'entreprise ».

 

Un plaidoyer pour l'individualisme

 

Le tout étant de prétendre être débordé, sans rien faire... Un art ! De toute façon, « vous ne serez pas jugé sur la manière dont vous faites votre boulot, mais sur votre capacité à vous conformer sagement au modèle qui est promu ». Dès lors, pourquoi rater une telle occasion de ne rien faire, s'interroge l'auteur. Délibérément fainéante pour tous les combats collectifs, Corinne Maier se moque de la compétitivité de l'entreprise, comme de celle de la France. Peut-on lui en vouloir de se méfier de « l'incontournable et désincarné bien commun » qui - il est vrai - n'a jamais mené aucun individu au bonheur ? « Pourrir le système » en se désinvestissant n'est qu'un des choix proposé par l'auteur, résolument rangé du côté de l'individu et non de l'intérêt général. Toutes les critiques véhémentes contre l'auteur n'ont alors plus aucun sens. La consultante ne cherche pas de solutions collectives, n'ayant aucune responsabilité vis-à-vis de la société. Elle entend d'ailleurs bien jouir de son droit d'être irresponsable. A chacun de vivre en conformité avec ce qu'il veut vraiment être. Le succès du livre, au moins aussi intéressant que son contenu, est le révélateur évident du malaise du monde du travail traversé par une dramatique perte de sens. Le message est clair : « Soyons individualistes et inefficaces, en attendant que ça s'effondre et qu'une nouvelle société advienne où chacun cultivera essentiellement son jardin »... .


 

INTERVIEW

« Il n'y a pas de paresseux, il n'y a que des personnes démotivées »

 

Ce que nous appelons « paresse » est en réalité bien souvent une baisse de motivation, l'activité humaine revêtant bien d'autres formes que le seul travail. Largement conditionnées par la notion d'utilité, nos sociétés accordent une place encore excessive au travail associé à la souffrance.

Assia Akesbi Msefer, psychologue, professeur à l'ISCAE et fondatrice de l'ESP (Ecole supérieure de psychologie), croit peu à la paresse : il y a avant tout des personnes non motivées et des structures qui ne favorisent en rien l'investissement.

 

La Vie éco : Depuis la sortie de « Bonjour paresse », la paresse, sujet rarement pris au sérieux, fait parler d'elle. Mais de quoi parle-t-on exactement ?

 

Assia Akesbi Msefer : Pour Piaget, « il n'y a pas d'enfants paresseux, il n'y a que des enfants insuffisamment motivés ». Je serais tenté de dire la même chose pour l'adulte. Derrière la paresse reprochée au salarié, il est bien plus souvent question en fait d'un problème d'implication, d'investissement personnel dans le quotidien professionnel. Car même si le salarié ne répond pas toujours aux attentes de son entreprise, il y passe quand même ses huit heures par jour ! La paresse, elle, suppose un arrêt d'activité. J'ai rarement vu des personnes totalement inactives, c'est-à-dire arrêtées dans leur réflexion, mouvement et action… Cette activité n'est simplement pas toujours canalisée là où on l'attend. Cette attitude décalée par rapport aux attentes est très significative du désintéressement.

 

Il n'y aurait donc pas de véritables paresseux mais des personnes insuffisamment motivées. Cette attitude « paresseuse » dans l'entreprise serait-elle donc toujours le résultat d'un mauvais management ?

 

C'est certain, on ne peut tout mettre sur le dos des salariés. Le salarié non motivé existe, comme il existe surtout, c'est vrai, des structures, des relations hiérarchiques ne favorisant absolument pas l'investissement, ni même le travail serein. Beaucoup d'entreprises fonctionnent encore sur le modèle d'autorité plus que sur le principe de rentabilité, matérielle et humaine. Et faut-il citer toutes les incohérences des entreprises qui préfèrent par exemple construire des mosquées plutôt que des crèches qui réduiraient le problème de l'absentéisme ? Le travail reste associé à une notion de souffrance (comme en arabe dialectal dans le mot « chqa »). Il renvoie peu à la notion d'épanouissement personnel et reste, dans les esprits, cette sanction infligée au genre humain.

 

Nos sociétés ne surévaluent-elles pas encore le travail ?

 

Nous sommes en effet dans une culture tendant à surévaluer le travail et non l'activité au sens large. Nous passons tous encore beaucoup trop de temps au travail. Nous devons travailler pour vivre et non l'inverse. Nous sommes aussi largement conditionnés par la notion d'utilité. Pourtant, l'ensemble de nos activités est bien loin de s'apparenter à cette notion. Observons les enfants, toujours actifs : ils ne s'ennuient quasiment jamais.

 

N'est-il pas légitime (humain) de chercher toujours plus de temps libre ? Est-il vraiment utopique d'espérer voir un jour la fin du travail ?

 

Notre qualité d'humain fait que nous « travaillons », dans le sens large du terme : il ne s'agit pas toujours d'un travail physique, intellectuel ou même visible. Les plus passifs professionnellement peuvent s'avérer très actifs par ailleurs. L'inactivité totale est très rare, voire pathologique. L'individu a besoin de se sentir utile, actif, de faire partie d'une équipe… Il a besoin d'une reconnaissance et celle-ci passe encore généralement par l'activité professionnelle. Il est heureusement possible de se réaliser dans le travail, sans pour autant que celui-ci constitue un refuge, comme on peut le voir chez certaines personnes s'identifiant totalement à leur entreprise. La fin du travail ? Elle sonnerait aussi sans doute la fin du progrès. Nous devons tendre en revanche vers la fin du travail d'exécution, frustrant et ne favorisant pas la réalisation de soi.

 

L'oisiveté n'est-elle pas le moyen de prendre conscience de nous-mêmes en tant qu'individus, d'apprécier le sens que l'on souhaite donner à sa vie ?

 

L'oisiveté est nécessaire en effet. Lorsqu'un salarié accomplit une tâche en trois heures au lieu d'une, il s'accorde cette oisiveté. On le voit également chez le travailleur journalier, durant Aïd El Kébir. Il prolonge bien souvent son congé, tant qu'il n'a pas le besoin absolu de retravailler. L'inactivité professionnelle a d'ailleurs toujours été associée à une certaine aisance. Nous avons tous absolument besoin de cette oisiveté, de ce temps libre .

« La fin du travail sonnerait sans doute la fin du progrès. Nous devons tendre en revanche vers la fin du travail d'exécution, frustrant et ne favorisant pas la réalisation de soi. »


TEMOIGNAGES

Ils sont fainéants par intérêt, par ennui, par principe...

 

Mounir C. Banquier « Tous les gens intelligents sont fainéants »

« Etre fainéant, c'est être rebuté par l'idée d'accomplir une tâche débile. Tous les gens intelligents sont fainéants. La fainéantise disparaît avec la motivation, la créativité... Le sous-développement pour moi c'est faire quelque chose uniquement pour gagner son pain, rien d'autre. C'est malheureusement le cas de la quasi-totalité des gens. Le pourcentage de personnes se réalisant au travail au Maroc est nul. C'est en partie dû à une gestion désastreuse des ressources humaines. Ce que l'on demande aux salariés n'est pas un travail, une performance, mais une présence. La bonne gestion consisterait à rendre "heureux" ces salariés afin d'en tirer le meilleur profit. »

 

Anas R. Technicien « Durant le Ramadan, les gens trouvent mille excuses à ta fainéantise »

« Durant le Ramadan, tout le monde trouve tout à fait normal d'être fainéant. Ce n'est même pas la peine de trouver des excuses, les gens s'en chargent : tu es fatigué, tu as dû te lever pour le s'hour, etc. Je travaille donc encore moins qu'en temps normal. C'est une pratique généralisée dans ma boîte de traîner, et cela toute l'année. Mais c'est curieusement aussi souvent pour travailler davantage. Si le travail n'est pas fini, en effet, on peut demander à accomplir des heures supplémentaires, trois fois mieux rémunérées. Travailler moins pour travailler plus, est-ce de la fainéantise ? Je ne sais pas, en tout cas, ça prouve une chose : l'unique raison qui nous fait lever le matin, c'est l'argent. »

 

Bachir D. Chef de projet en informatique « J'aime faire les choses lentement »

« Je suis fainéant. J'aime faire les choses lentement. Je fais le strict minimum et j'épargne toujours mes efforts. Je n'aime pas être entouré pour travailler, j'attends donc que tout le monde parte pour commencer. J'ai besoin de solitude pour réfléchir, mais je dois faire de la présence, alors je reste là, à ne rien faire. Je ne travaille que le vendredi, samedi et lundi. Le reste du temps, je fais semblant. Je regarde les résultats sportifs sur internet, les derniers films... et il m'arrive de passer un ou deux coups de téléphone professionnels. Je déteste travailler dans l'urgence. J'aime avoir du temps. »

 

Yann Barte, La Vie Eco, 19 novembre 2004

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Published by Yann Barte, dans LA VIE ECO, 19 novembre 2004 - dans Société
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