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17 novembre 2008 1 17 /11 /novembre /2008 11:46

Enceinte protectrice à l'origine, la ville s'est développée comme un organisme vivant avec des systèmes de gestion de plus en plus sophistiqués. Aujourd'hui, l'ossature acquière un système nerveux fait de réseaux, de connectivité et d'appareils mobiles *. Mais qui prendra les commandes du cerveau ? La ville numérique qui s'éveille saura-t-elle relever les défis qui l'attendent dans les dix prochaines années ?

Depuis quelques mois, notre peuple accepte une véritable mutation », lance René Tregouët, sénateur honoraire, fondateur du Groupe de Prospective du Sénat. Cette fois-ci ça y est, ce monde que l'on nous prédit depuis des dizaines années dans les livres et les films de science fiction, nous y sommes. Le télétravail, les voitures électriques, la ville communicante qui nous informe mais nous suit à la trace, les tours, les cités sécurisées…
Pour le meilleur et pour le pire, le mouvement s'accélère. Enfin. Grâce à qui ? A notre porte-monnaie, touché au cœur par le baril et son ascension vertigineuse mais surtout irréversible, contrairement aux chocs pétroliers précédents. Aux premières loges de ce bouleversement en profondeur, la ville dont le nombre d'habitants dépasse pour la première fois de l'histoire celui de la population rurale dans le monde. « Rarement l'évolution urbaine sera aussi forte que dans les 10 à 15 années à venir, poursuit René Tregouët. La hausse du prix du pétrole est un accélérateur incroyable de maturation de la nouvelle ville. Le monde entier prend conscience que l'étalement des villes, à la base de développement urbain depuis l'arrivée de l'automobile, n'est plus possible. La nouvelle cité va changer profondément les mœurs. »
Compte-tenu de l'accroissement de la population dans les villes, l'étalement urbain ne cessera pas dans les dix années à venir mais se fera de façon plus raisonnée. De nouvelles formes d'urbanisme articulées autour des transports en commun apparaissent en Europe et aux Etats-Unis, comme les villes boucles de Madrid ou de Los Angeles. En revanche, le modèle persiste dans les pays en plein essor. « A Pékin, tout est prêt pour recommencer les erreurs des villes européennes et américaines, raconte Christian de Portzamparc, architecte urbaniste, lors de la présentation d'un de ses projets d'urbanisme pour la capitale chinoise. Chaque chinois attend son automobile et le territoire urbain est constitué de très grandes voies rapides, sans transports en commun, au bord desquelles on construit des parcs fermés où sont reproduits des modèles d'immeubles à l'identique. » En Europe, la verticalité de la ville se repose sérieusement et le conseil de Paris vient de lancer une étude pour la construction d'immeubles de grande hauteur, au-delà des 37 mètres autorisé aujourd'hui. En 2015, douze nouvelles tours seront sorties de terre à la Défense, mixant logement, bureaux et services.
La ville prend corps et âme, densité et interactivité. Dans dix ans, s'y mouvoir deviendra un enjeu vital. A la fois sur le plan physique, de la gestion des flux par horaires décalés à l'automatisme intégral du pilotage de nos voitures par la cité. Mais aussi territorial, grâce au développement des nouvelles technologies et de l'intermodalité, qui transforment la ville en terrain d'expérience, d'échange et finalement de jeux. « Nous sommes dans une situation paradoxale où le style de vie est de plus en plus individuel et mobile, mais où la mobilité coûte chère et les transports publics ne peuvent pas évoluer à la même vitesse que la société, constate Daniel Kaplan, délégué général de la Fondation pour l'Internet nouvelle génération (FING). Le numérique et les réseaux vont permettre à beaucoup de gens de s'inventer des outils, des agrégats de services, des solutions novatrices. Elles ne vont pas changer l'acier et le béton des villes, mais doter leurs utilisateurs de la capacité de se les approprier en reprogrammant des morceaux de ville, en créant plus de plasticité et en proposant une nouvelle vision de comment vie la ville. » Un téléphone portable qui indique où garer son véhicule, quel restaurant possède encore une table de libre ou raconte l'histoire du lieu dans lequel on se trouve, c'est déjà en cours à San Francisco ou Tokyo qui expérimente le "Tokyo Ubiquitous Project" depuis l'année dernière. Et c'est pour demain en Europe où les utilisateurs et les lieux sont déjà équipés. A Paris, chaque lampadaire possède sa puce, pour faciliter le travail des électriciens. Mais les arbres aussi, qui sont identifiés en un clic par les bucherons de la capitale… On peut dès aujourd'hui cartographier la ville de façon dynamique, avec une vision en direct du trafic, comme en Allemagne avec la mise en place d'un réseau routier virtuel pour améliorer la fluidité. Demain ce seront les modes de consommation, les itinéraires des usagers, etc. Reste à trouver des accords de partenariat privé/public, et les enjeux sont de taille. « Celui qui aura la main sur la carte aura la main sur le territoire, prévient Bruno Caillet, directeur du développement de Le Hub Agence en posant la question de la gouvernance revendiquée par des opérateurs comme JC Decaux ou RATP, face à l'absence du service public sur la question.
Connecté, nomade, mais moins que jamais sans domicile fixe ,le citadin devenu consocitadin consommera son quartier, sa ville comme une marchandise… Elle le lui rendra, en zappant les exclus du système marchand, non créateurs de croissance ou de connaissance, qui n'apparaissent tout simplement pas dans les études prospectives sur la fameuse ville 2.0. « Les logiques numériques qui font les villes de demain sont des logiques de marché, rappelle Bruno Caillet. « Nous passons du « Paye pour voir » à « Existe pour me donner des informations sur ton comportement ». Les enjeux de la transmission de l'information ont pour principal objectif la régularisation sociale et l'intégration dans une société normée, contrôlée par des standards de contentements. » Du standard de contentement au standard de consentement, le spectre d'un Big Brother planerait-il au-dessus de la ville numérique ? Peu de monde semble s'en préoccuper pour l'avenir, fasciné par les nouvelles possibilités qu'offre la technologie. Et encore moins la grande majorité des jeunes utilisateurs, totalement inconscients du pouvoir de contrôle des comportements de la cybernétique.
La gentrification des centres villeseuropéens qui deviennent de véritables villages (et terrain de jeux) pour riches, et son corolaire, la relégation dans les zones périurbaine des populations les plus démunies, posent le problème du devenir des banlieues. Subissant déjà un déficit de transports en communs, qui ne peut qu'aller en s'aggravant dans les dix prochaines années, ces zones souvent monofonctionnelles risquent de s'enclaver un peu plus ou se transformer en cité fantômes, colonisées par les plus pauvres. Aux Etats-Unis, les « Deseperate Housewife » quittent les cités dortoirs qui faisaient rêver l'Amérique depuis les années 1950. Dans le documentaire The end of suburbia, James Howard Kunstler n'hésite pas à les qualifier de futurs bidonvilles où les potagers remplaceront les emblématiques pelouses. Les plus optimistes évoquent la possibilité pour ses villes de se réinventer en troquant leur hypermarché contre un hypercentre, avec un retour au trio gagnant : services, emplois, logements.
Fracture sociale, fracture numérique (moins dans l'accès aux données que dans leur utilisation) et fracture géographique se superposent pour esquisser un avenir où les uns devront se protéger des autres. « Ces fractures, je ne vois pas pourquoi elles cesseraient de s'accroître dans les années à venir, estime Bruno Caillet. Le territoire numérique ne concernera probablement qu'une minorité des territoires dans le monde, la majeure partie participant de manière infime à la croissance mondiale. » Intramuros, la mécanique de tracking des comportements qui transforme la ville en « panier de services » deviendra maximale et permettra de repérer très en amont les comportements asociaux. La ville devient séquentielle avec privatisation de l'espace public comme c'est déjà le cas à Londres avec le péage payant du centre ville : accès à certaines zones autorisées en fonction de l'heure, de la plaque de la voiture ou des données du visiteur, dans une logique de Yield managment courante dans le secteur du tourisme. En périphérie, les résidences sécurisées se multiplient en Europe à l'instar des véritables villes forteresses existants déjà aux USA.
Densifiée, séquentielle, sécurisée mais communicante, plus système nerveux qu'ossature,la ville de 2018 sera aussi plus durable. Très implantés dans le nord de l'Europe, les éco quartiers qui fleurissent dans les villes et les capitales occidentales prennent des allures de villes pharaoniques au Moyen Orient, en Russie ou en Chine. Des projets gigantesques comme la Cité de Dongtan sur l'île de Chongming en Chine (conçue pour 50 000 habitants comme modèle pour 400 autres d'ici 2020), évoquent par tous les espoirs qu'ils portent en eux, les villes utopiques de Thomas More, les villes nouvelles Egyptiennes des années 1970 ou, à plus petite échelle, les projets en cours au Maroc et en Algérie. « Eco quartiers, éco ville, éco plaine, éco voiture… tout devient éco, mais il ne faut pas perdre de vue qu'il s'agit de mesures sérieuses, pas de labels, rappelle Nicolas Michelin, architecte urbaniste, directeur de l'Ecole nationale supérieure d'architecture de Versailles, lors d'une conférence sur la ville en avril dernier. C'est une vraie révolution qui arrive. Il faut inventer les nouvelles formes de la ville. Il y aura des cheminées, des serres, des vérandas, des atriums, des espaces inter climatiques, des réserves de chaleur… Tout ce qui est lié au soleil. Pendant un siècle et demi on a extrait du charbon du sous-sol, puis après le pétrole, sans jamais penser au soleil. Alors qu'il offre 10 000 fois plus d'énergie. Si on savait capter l'énergie du soleil et la stocker, la surface de la Belgique suffirait à la planète entière. »
Cette vision du futur de nos villes serait trompeuse sans ses quelques chiffres vertigineux de l'ONU qui resituent la ville dans le contexte mondial. En 2015, la planète comptera une vingtaine de mégalopoles (entre 10 et 20 millions d'habitants) dont la plupart sont en Asie, et quatre métacités de plus de 20 millions d'habitants dont Tokyo métropole qui en comptait déjà plus de 35 millions en 2005, Mexico (19,4 millions) puis Sao Paulo, Bombay et New York (plus de 18 millions). Mais surtout, 75 % des citadins vivent dans les pays en développement et plus d'un milliard de personnes vit dans des bidonvilles (1,39 milliard en 2020) avec en tête l'Afrique Subsaharienne dont 72% des citadins sont bidonvillois, suivi de l'Asie du sud où c'est le cas d'un citadin sur deux… Comment imaginer alors que les villes numériques se développent autrement qu'en circuit fermé, dans un maillage de villes mondes, dos au reste de la planète ? A moins qu'un nouveau choc, électronique celui-ci, viennent une fois de plus pousser les hommes à inventer de nouvelles relations aux mondes.

 

  • J.William, professeur d'architecture & média, sciences & art de vivre au Mit Lab, concepteur des Living Lab..

FOCUS
La ville de 2018 vue par mes voisins

 

Patrick, cadreur
« Finalement, avec le numérique on revient au Moyen-âge. Les seigneurs étaient au courant de tout ce qui se passait sur leur terre, des déplacements, des récoltes, du moindre évènement personnel comme les mariages, naissances, décès, etc. Comme les péages filtrants à l'entrée des centres villes de demain, les portes des cités étaient sous haute surveillance et se refermaient à la tombée de la nuit. Je ne suis pas inquiet, on a toujours trouvé des moyens d'échapper à ça, d'évoluer… puis de recommencer ! »

Cviéta, architecte
« Dans dix ans, nous utiliserons la moindre surface pour récupérer de l'énergie ou en créer : les vêtements, les revêtements, les peaux des bâtiments seront photovoltaïques. La ville verticale se développera et les espaces verts, dans l'ombre des tours, quitteront le sol pour se retrouver en terrasse et sur les toits. L'optimisation du foncier et l'économie d'énergie seront des enjeux majeurs. Et d'ici cinq ans, la voiture électrique se sera développée sur le principe du Véli'b, remplaçant les transports en commun de proximité devenus trop coûteux pour l'état. »

 

Publié dans l'Entreprise 2018
 
le 17 novembre 2008

 

 

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Published by Sabine Ganansia publié dans Entreprise en novembre 2008 - dans Société
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