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1 novembre 2002 5 01 /11 /novembre /2002 20:53

Plis courbes, plis en ellipse ou en arc de cercle, plis en larme ou en relief... Latifa Iraqui a la passion érotique des étoffes et l’obsession du pli. Fascinée par le haïk, c’est de ce vêtement traditionnel au cœur duquel elle se perdait enfant que Latifa s’inspire pour ses modèles. La styliste d’origine marocaine expose à Paris, dans une boutique associative de jeunes créateurs, à deux pas de la Bastille.

 

Ni coupe, ni couture, ni patron, ni ciseaux, ni montage, ni machine, ni Internet, ni logiciel… Latifa rêve de ne se servir que de ses dix doigts et des plis pour faire tourner le tissu sur le corps. Alors elle cherche, le geste, l'objet, de la fibule au pin's, teste et tord le tissu dans tous les sens. Un vrai casse tête ! Elle a même dû inventer une langue pour traduire la complexité des « pliages » de ses créations, semblable à d'étranges équations mathématiques. Elle est bien décidée à percer ce mystère du pli, peut-être à son « 1001ème modèle » dit-elle. Elle en a déjà dessiné 350 et créé la moitié. Car le temps s'inscrit dans ses créations. Elle ne craint pas d'ailleurs d'évoquer le linceul au pli d'une discussion sur sa démarche, ou le Ihram, cette pièce de tissu justement sans coupe ni couture des pèlerins de la Mecque. Le drapé est aussi cette continuité, cette absence de rupture.

 

Latifa est une obsessionnelle. Elle voit des plis partout, dans les vagues de l'Océan Atlantique ou les sillons des rides de ce vieux marchand fassi. Un peu à l'image d'un Gaëtan Gatian de Clérambault (1872-1934), médecin psychiatre photographe, maître de Lacan qui, au début du siècle, a accumulé durant treize années une invraisemblable collection de photos de plis. Plus de trente mille clichés de femmes drapées réalisés au Maroc et légués au Musée de l'Homme ! « J'ai découvert qu'on partageait la même névrose du pli » reconnaît Latifa. « Il était fou du mouvement que prend le haïk et passionné par le noir et blanc. Il avait un regard psychiatrique sur le tissu et enseignait « l'esthétique et le drapé » aux Beaux-Arts de Paris ». Elle cite aussi « le Pli » du philosophe Gilles Deleuze, « pas facile ! » reconnaît-elle, sans doute avec le souvenir de quelques plis au cerveau. Car le pli inspire. De la géométrie fractale à la philosophie baroque de Leibniz envisageant la matière comme essentiellement pliée. Replis de la matière, plis de l'âme... le pli est partout et devient obsédant pour celui qu'il passionne.

 

Elle a la création bouillonnante, Latifa, accompagnant toujours ses créations de textes. Elle se projette alors dans le labyrinthe des rues de Fès ou en 2600 à l'ère du « malaise machinal » et des puces cotées en bourse. Les poissons sont devenus les animaux les plus intelligents de la planète, les "machinologues" s'inscrivent au chômage et la programmation assistée par ordinateur n'aide plus les survivants à s'habiller. Restent le corps, la tête et les dix doigts de Latifa...

Show Room : Cataliz (Laurence) 40, rue Faidherbe - 75011 - Paris Tel : 00 33 (0)1 40 09 88 88 ENTRETIEN AVEC LATIFA IRAQUI


 

« ... C'est à partir de ce moment que les plis ne m'ont plus quittée. J'ai su que j'étais passionnée du drapé »

 

D'où vous vient cet intérêt pour le haïk et le drapé en général ?

 

Une dame venait à la maison lorsque j'étais enfant, toujours enveloppée d'un haïk blanc. Elle m'impressionnait. C'était mon idole. Elle me prenait dans ses bras et je me perdais dans les plis de son vêtement. Quelquefois je paniquais, je m'énervais, n'arrivant plus à ressortir, cela m'amusait. C'était chaque fois, dans ce labyrinthe, une nouvelle expérience : se démêler et sortir des méandres, des vagues, des plis, des bosses. J'aimais défaire son haïk pour la regarder le remettre avec une dextérité, une technique qui m'a toujours échappée. Elle finissait toujours dans un geste élégant à poser la fin du tissu sur sa tête. Le drapé du bouquet du dos prenait toujours alors une forme nouvelle. C'est à partir de ce moment que les plis ne m'ont plus quittée. J'ai su que j'étais passionnée du drapé. Je peux parler des heures du drapé, du plissé. Le tombé d'une étoffe en lin, en soie, en brocart, en laine... Les transparences du taffetas, de l'organza. L'ajustement d'un tissu d'une épaisseur, de coupe ou de dimensions variables. Le drapé ample, soumis à la pesanteur du tissu. Le drapé lâche enveloppant le corps sans se coller à lui... Le drapé bouffant, le drapé volant qui semble animé par le souffle de l'air...

 

Comme le drapé, le plissé semble également vous fasciner ?

 

C'est une combinaison de lignes géométriques. Les plis ont quelquefois un tracé géométrique difficile à définir entrant en contradiction avec la direction générale du drapé. Les plis courbes, les plis en ellipse, en relief... Je me suis donc lancée dans une longue expérimentation d'une technique de pliage du tissu, un peu comme s'il s'agissait de papier. Cela dure depuis dix ans déjà. C'était un piège. J'ignorais lorsque j'ai commencé que cela allait être une recherche sans fin...

 

Le pli recèlerait-il quelques mystères ou secrets... ?

 

Oui, de nombreux chercheurs par exemple ont essayé en vain de pénétrer les secrets de la draperie antique. Personne ne comprend réellement ce qu'elle était. Moi-même je me perds dans les pliages de mes constructions.

 

C'est à cet effet que vous avez créé cette langue étrange, ces équations ?

 

Effectivement, pour pouvoir partager, transmettre également. J'établis pour chaque modèle une fiche technique, expliquant par où passe le tissu. Il peut commencer à l'épaule, passer sous le bras droit, remonter sur le dos, repasser sur le bras gauche, s'enrouler autour du cou... J'avais quelquefois des difficultés à relire mes fiches. J'ai alors créé une langue, un corps avec des points (le point soleil, le point soupir…), réalisé un lexique de tissus avec les pliages, les effets, les manches… puis j'ai écrit mes formules, mes équations.

 

Où débute vraiment votre parcours ?

 

Dans une cave, celle de notre villa à Fès. Mon oncle, journaliste, après des années passées à Londres, nous avait ramené de son voyage plusieurs malles en bois et en ferrailles remplies de tout ce qui pouvait faire rêver une fille de nos âges (mes amies, mes cousines et moi) : des jupons en tulle, des robes cintrées, des escarpins, des foulards en soie…toute la mode des années 50/60 ! Nous passions des après-midi à nous habiller. Nous traversions le plus discrètement possible toute la maison pour nous voir dans un miroir. La copine servait aussi quelquefois de miroir. Il nous arrivait également de piquer un chapeau ou un foulard pour une boum. Le jeu a duré tardivement jusqu'à l'adolescence. Ainsi commençait ma passion pour les tissus.

 

Votre relation très sensuelle au tissu vient donc du Maroc ?

 

Toutes les petites filles au Maroc ont baigné entre les pans multicolores en soie des caftans. Dans les mariages, nous nous ennuyions et passions d'un pan à l'autre. Nous nous cachions pour manger les cornes de gazelle. Et gare à celle qui tâchait la tenue ! Un mariage marocain est un feu d'artifice. Mille couleurs et gamme chromatique qui font tourner la tête. Un million de aqad qu'on s'amusait à compter, à fermer et à défaire. Je palpais les différences entre les étoffes. Et les tissus voltigeaient de plus belle dans ma tête.

 

Comment procédez-vous pour réaliser un modèle ?

 

Mes premières expérimentations partaient d'un tube de maille. J'entrais dans le tissu et l'entortillais autour de moi. J'expérimentais, je faisais mes pliages et dès que j'obtenais la forme esthétique et portable recouvrant le buste je fixais à l'aide de fibules et cousais. Après je suis passée au tube de tissu plissé et aussi au rectangle comme le haïk. Je voudrais arriver à un vêtement ni coupé ni cousu. Le haïk, c'est cinq mètres de tissu. Je n'en garde que trois pour faire des choses plus près du corps. Mes vêtements sont donc réalisés d'une seule pièce. Le tissu est extensible, double face et d'épaisseur et de dimensions variables. Je réalise un « haïk contemporain ».

 

Etes-vous toujours attirée par les matières brutes ?

 

Oui et très peu par les matières sophistiquées : soie, organza… J'ai commencé mes premières expérimentations, mes cent premiers modèles, avec la maille, une matière primaire, rugueuse, ordinaire. La laine filée, brute, blanc cassé, crème... j'adore aussi la couleur pierre. Un jour je ferai des manteaux avec de la grosse laine ! Mais les femmes s'intéressent peu à ses matières. Mes premiers modèles ont donc eu peu de succès dans cette maille et j'ai dû faire des concessions.

 

C'est pour ces mêmes raisons (plus commerciales) que vous êtes passée à la couleur il y a un peu plus de deux ans ?

 

Probablement. J'aurais préféré continuer dans les couleurs brutes. Les femmes préfèrent la couleur et le brillant. Les photographes aussi ! Je reste cependant très marocaine dans le ton sur ton. J'utilise les couleurs marocaines pétantes : bleu roi, rouge braise, orange Sahara, crème sable... Mais aussi, le bleu turquoise, le gris anthracite, le vert bouteille. Je ne connais cependant pas les règles du marché. Des règles qui nuisent sans aucun doute à la création. Je ne tiens pas non plus vraiment compte des tendances.

 

C'est difficile à Paris de faire parler de ses créations ?

 

Un vrai parcours du combattant ! Ne connaissant personne dans ce milieu (j'étais institutrice), j'ai procédé par annuaire professionnel : « Allô, bonjour j'aimerais que l'on discute de mes créations, donnez-moi un rendez-vous ». C'est ainsi que je me suis fait mon propre réseau. J'arrive alors chaque fois chargée comme une mule, le sac à dos et la bouteille d'eau qui dépasse, le cartable sur l'épaule droite avec les classeurs rangés dans l'ordre pour dégainer, la mallette avec les tissus pour les démo et les housses de vêtements suspendus sur des cintres. Un coup de peigne ou de fard à joue dans l'ascenseur et je passe péniblement entre deux portes. Je chasse la fatigue, la faim, le mal aux pieds, les quinze stations de métro... pour positiver. Il faut une bonne dose d'argumentation, ne pas se prendre pour l'artiste avant-gardiste pour ne pas s'entendre dire « vous rêvez ! ». Je répète toujours « je suis l'artisan » et c'est vrai. Des rendez-vous j'en ai eu cinquante ou cent. La discussion se termine ainsi « on se revoit dans six mois avec des nouveautés ». C'est ainsi que j'ai convaincu car je revenais tous les six mois avec un nouveau dossier et là... j'ai commencé à faire peur. Je dois gérer à présent cette nouvelle étiquette (rires)."

 

Yann Barte, Femmes du Maroc, novembre 2002

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Published by Yann Barte, dans FEMMES DU MAROC, novembre 2002 - dans Culture - sports
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