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1 janvier 2008 2 01 /01 /janvier /2008 18:03

Des revers électoraux successifs, une banqueroute financière, un défilé du 1er mai peau de chagrin, des militants démoralisés… et un chef vieillissant toujours vissé sur son siège. Le Front national fait grise mine. Après la diabolisation, la descente aux enfers !  

 

Grande braderie au FN ! Le Front vend ses bijoux de famille et drague même les Chinois qui ont signé une promesse de vente pour acquérir le “Paquebot”, siège du parti, en plein naufrage.

Par dizaines, les permanents sont renvoyés à l’ANPE. Au passage, on trie un peu... Même la 605 blindée du grand chef est livrée aux enchères sur eBay. La dette du parti s’élèverait à 9 millions d’euros. Avec un score électoral à 10,44 % à la dernière présidentielle et 4,3 % aux législatives, la question s’impose désormais : le FN vit-il la fin d’une histoire ?

 

Toujours est-il que dans les fédérations, on cherche les militants. “Ils sont en vacances forcées, ironise Pierre Cheynet, secrétaire départemental FN Haute-Loire, la période ne se prête pas à ce qu’il y ait beaucoup de monde dans les bureaux. Mais ces difficultés nous dopent !” Au service communication, on a perdu en revanche tout sens de l’humour et on devient vite susceptible et irritable sur ces questions de désaffection: “Les militants ? Ils sont comme vous et moi, ils travaillent. Ce ne sont pas des militants professionnels comme au Parti communiste!”

 

Face à la déconfiture, beaucoup préfèrent minimiser les dégâts. D’ailleurs, “ça va repartir, on le voit dans les résultats”, se persuade Serge Wargniez, chargé de mission de la fédération du 93 et nouveau compagnon de la méthode Coué. Les cantonales ont en effet affiché quelques dixièmes de mieux que les législatives : 4,8 sur le plan national. Le double si l’on considère uniquement le quelque millier de cantons où le Front a choisi de présenter des candidats.

 

Pour Philippe Chevrier, secrétaire départemental FN des Yvelines, c’est “un accident de parcours”. “Nous avons été confrontés à une candidature mensongère de l’actuel président de la République qui, comme la gauche, a repris nos thèmes de campagne. Beaucoup d’électeurs se sont laissé berner”, s’insurge le militant, qui n’en reconnaît pas moins la “claque considérable et inattendue” des législatives qui ont suivi.

 

La faute au quinquennat et ces élections rapprochées. Ils sont 360 candidats à ne pas avoir atteint les 5 % des suffrages nécessaires au remboursement de leur campagne. Un vrai désastre financier. La bête noire, au FN, dans la bouche de tous les cadres du parti, c’est Nicolas Sarkozy. “Le type a berné son monde”, répète-t-on au Front où l’on se félicite en même temps de “la banalisation des idées du FN, reprises à gauche comme à droite, de Ségolène Royal à Nicolas Sarkozy”. “Reste à convaincre nos militants que nous sommes les seuls à défendre de manière efficace les idées nationales”, explique le secrétaire frontiste de la Haute-Loire qui accuse autant la supercherie de Sarkozy que “l’ennemi abstention”.

 

Bayrou a empoisonné Le Pen

 

Mais si, dans les sphères frontistes, on tire à boulets rouges sur Sarkozy et Hortefeux, on se montre plus réservé sur les dégâts qu’aurait provoqués le centriste François Bayrou. Pour Erwan Lecœur, sociologue et politologue spécialiste de l’extrême droite française, il a pourtant “constitué pour le FN un réel problème”. Sarkozy a sciemment récupéré en effet le discours et les postures du FN, faisant revenir les “droitiers” (commerçants artisans, petits boutiquiers déçus de la droite des années 80) dans le giron de la droite traditionnelle.

Mais si Jean-Marie Le Pen s’est fait voler la vedette en 2007 par le couple Sarkozy-Royal, bien décidé à mener campagne dès le premier tour (à la différence du couple Jospin-Chirac de 2002), “le FN le reconnaît peu, mais Bayrou a considérablement gêné la campagne de Le Pen. Dans les années 90, le Front national disait ‘ni gauche, ni droite, Français d’abord’. Bayrou a joué, en plus soft, cette posture hors système et anti-médiatique. Entre les deux gladiateurs et le candidat centriste présenté comme antisystème, Le Pen n’a pas trouvé sa place”.

 

Au Front, on préfère dénoncer l’escroquerie sarkozyste et, ça et là, quelques erreurs stratégiques du parti : “Au FN, beaucoup ne misent que sur les élections nationales et un discours plus politisé. Je pense au contraire qu’il faut coller au terrain et faire des campagnes locales enfin dignes de ce nom. Ce qu’on n’a pas fait”, accuse Pierre Cheynet, dévoilant les affrontements en interne quant à la stratégie.

 

Le grand chef lui-même se voit remis en question par les siens. Le Pen 2007, une candidature de trop ? “Oui, oui, c’est un peu ça. En tout cas dans un contexte qui ne lui était pas favorable, dit Philippe Chevrier. C’était aussi le plus âgé de la bande et celui qu’on a vu le plus. L’électorat s’est lassé de voter depuis vingt ans pour un candidat qui n’y arrive pas.”

 

Car au FN, on le dit désormais ouvertement : le Pen ne cherche pas réellement le pouvoir. “Il avait d’ailleurs très peu apprécié les premiers maires frontistes, se souvient le politologue Erwan Lecoeur. Il les avait tous convoqués pour leur rappeler qu’il était le chef. Jean-Marie Le Pen est un tribun pour qui la seule façon d’arriver au pouvoir est une crise extrêmement grave, sur le modèle Pétain ou De Gaulle. C’est l’homme providentiel. Il ne veut pas du pouvoir. Il veut être un pouvoir d’influence, de parole, pas un gestionnaire.” Ce spécialiste de l’extrême droite française dénonce aussi une campagne bicéphale qui a pu troubler l’électorat frontiste : “Marine était décrite comme le FN à visage humain, une sorte de monstre gentil, de Casimir. Une image qui a troublé les plus durs.”

 

Au Front, on purge !

 

“Marine, Bruno, Carl Lang… peut-être Martinez… tout reste ouvert”, dit Philippe Chevrier qui ne cache pas sa préférence pour la fille du chef : “Pour moi, c’est Marine, y’a pas photo !” La période est plutôt piquante actuellement à observer au FN : “Nous sommes en période de passage de relais. Tout le monde se regarde un peu en chiens de faïence”, constate le militant. Nombre de mouvements, qui se sont longtemps nourris sur le FN, songent aujourd’hui reprendre leurs billes pour être – qui sait – le mouvement d’avenir après la mort du FN. Tous restent tiraillés entre la tentation de créer leur mouvement sur les ruines du front ou ramasser le plus de subsides en restant les derniers. Les monarchistes, les Identitaires, les traditionalistes… pour Marine, s’ils doivent partir – et beaucoup l’ont déjà fait –, ils partiront. D’ailleurs, Marine n’a ni la capacité ni l’envie de réaliser le miracle de l’“union patriotique”.

 

La succession s’avère aussi compliquée. Le Pen ne peut laisser aujourd’hui le parti à sa fille. Elle se ferait bien trop chahuter. Alors, il épure. “Sous le prétexte de difficultés financières, 30 à 40 % des permanents ont été virés, les gollnischiens en tête, suivis de tous ceux qui mettent des bâtons dans les roues de Marine”, explique Erwan Lecœur, en bon observateur du parti. “Ils pourraient même nous jouer le drame familial pour faire sortir leurs ennemis du bois et les tuer le moment venu, comme Le Pen a fait pour Mégret. Le Pen a toujours tué ses ennemis en politique, quand ils ne sont pas partis par accident : François Duprat en 78, Jean-Pierre Stirbois en 88, Mégret en 98. Devant Gollnisch le piège est tendu. Il est prévenu…”

 

Gollnisch, éternel numéro 2, pressé par ses partisans, a retenu la leçon. Il sait qu’il se fera taper sur la tête au moindre geste. “Président du groupe des eurodéputés d’extrême droite, il pourrait bien se voir refuser une position éligible aux prochaines Européennes. Ce serait alors une véritable déclaration de guerre. C’est exactement ce que Le Pen a fait aux mégrétistes en 98/99, rappelle le politologue. Connaissant l’humour à répétition de Jean-Marie Le Pen, c’est un scénario possible.”

 

La dernière bataille

 

Et la suite du plan de bataille ? “Après, c’est la castagne. Mais le tempo est parfait. 2009 est donc la dernière bataille de Jean-Marie Le Pen qui marque encore quelques points (10 ou 12 %). En 2010, c’est le Congrès. On place Marine à la tête avec Jean-Marie président d’honneur et Marine Le Pen se présente en 2012.”

 

Et pas de disparition envisagée du Front ? “Si, dans un cas. Si Jean-Marie décline et que Marine considère que c’est trop le désordre.” On sait en effet que son ascension va provoquer des remous, des départs, des créations d’autres mouvements… “C’est l’extrême droite lorsqu’elle se délite à la mort du chef. Le FN, créé en 1972 et repris en 1973 par Le Pen, est totalement attaché à sa personne. Marine fera peut-être vivre l’image du lepénisme, c’est son côté tribal, clanique, mais si ça chauffe trop, Jean-Marie et Marine pourraient tout simplement décider de mettre la clé sous la porte.”

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, septembre 2008


 

 

 

INTERVIEW

 

“Au FN, il n’y a plus de ressources financières et de moins en moins de ressources humaines”

Pour Jean-Yves Camus, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), spécialiste de l’extrême droite, le FN pourrait bien disparaître. Le politologue est aussi l’auteur d’“Un Néo-populisme à la française”, “Trente ans de Front national” et du “Dictionnaire de l’extrême droite”, publié en mars 2007 (1).

 

Propos recueillis par Yann Barte

 

Le Front national vit-il l’amorce d’un déclin définitif ?

Nous sommes avec le FN dans une période de décrue électorale qui accélère son processus de décomposition. A cela plusieurs raisons, allant de la crise financière, née des mauvais résultats de 2007, à l’exacerbation de tensions personnelles. Des militants disent aujourd’hui ouvertement que ce sont les velléités de Jean-Marie Le Pen à prendre le pouvoir qui l’ont amené, in fine, à ce mauvais score. Ils sont las de voter depuis vingt ans pour quelqu’un qui n’a pas envie du pouvoir, se contentant d’être une petite force de nuisance. Nombre de militants se sont alors portés sur Nicolas Sarkozy. Y aura-t-il des déçus du sarkozysme chez les anciens électeurs lepénistes ralliés ? Probablement beaucoup, mais quand ils auront l’occasion de se manifester par les urnes, le parti n’existera peut-être plus.

 

Si Jean-Marie Le Pen ne veut pas du pouvoir, que cherche-t-il ?

C’est un homme qui n’a pas la culture du pouvoir et qui se contente de la situation que lui apporte le Front : être au centre des projecteurs. Ce n’est pas une personne véritablement investie, ni avec une force de travail phénoménale. Il souhaite juste laisser son nom dans les livres d’histoire.

 

L’électorat FN serait-il donc lassé d’un vote qui ne serait que protestataire ?

Le FN a conquis cinq villes en 1995. Chaque fois qu’il a eu une occasion de transiger avec ses principes idéologiques pour conclure une alliance durable avec la droite, il ne l’a pas fait et a même ajouté dans la provocation pour rendre les choses impossibles, voire se rendre totalement infréquentable. Les militants veulent le pouvoir et n’ont rien à faire d’être simplement dans une posture qui consiste à passer aux 20 heures. A un moment donné, ils ont fait un arbitrage de consommateurs et ont voté Nicolas Sarkozy.

 

Peut-on parler d’une OPA sarkozyste sur l’électorat du FN ?

C’est une OPA qui a été pensée, organisée. Le discours sur l’immigration, l’identité nationale, la valeur travail… a été calé en conséquence pour conquérir l’électorat populaire du FN et cet électorat radicalisé de droite qui estimait que Chirac était un homme de centre gauche. Ce discours (un des nombreux discours de campagne de Nicolas Sarkozy) a donc été construit sur mesure et… ça a marché.

 

Bien que la cote de popularité de Nicolas Sarkozy ait dégringolé, les sympathisants FN ne semblent être revenus qu’en petit nombre aux municipales. Où sont-ils alors passés ?

C’est un parti qui ne peut donner toute sa mesure que dans des scrutins nationaux. Les européennes ne sont pas non plus un bon baromètre : l’hostilité à l’Europe est telle que les sympathisants ne se déplacent quasiment plus. Les scrutins locaux ne sont pas pertinents. Les cantonales restent un scrutin de notables et les municipales nécessitent une réelle présence. Les problèmes financiers et l’exigence de la parité ont empêché le FN d’être davantage présent, même dans des endroits où il recueillait des scores non négligeables, comme en région lorraine ou en Seine-et-Marne. Les seuls baromètres qui vaillent pour le FN sont les élections législatives et présidentielles. Le déclin reste assez massif et certainement pour une longue période. Nous avons des gens qui quittent les uns après les autres, un chef qui vieillit, une succession qui reste problématique et conflictuelle. Au FN, il n’y a plus de ressources financières et de moins en moins de ressources humaines.

 

(1) Dictionnaire de l’extrême droite, Ed. Larousse, mars 2007, sous la direction d’Erwan Lecœur avec Jean-Yves Camus,

Sylvain Crépon, Nonna Mayer, Marie-Cécile Naves, Birgitta Orfali, Bernard Schmid et Fiammetta Venner.

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Published by Yann barte dans LE COURRIER DE L'ATLAS, septembre 2008 - dans Politique
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