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1 novembre 2010 1 01 /11 /novembre /2010 04:47

ENTRETIEN Pour l'avocat franco-palestinien, Ziyad Clôt, partisan d'un Etat binational, le processus de paix est plus qu'une farce, il entretient durablement le conflit.

 

Six ans après la mort d'Arafat, a-t-on progressé ou reculé sur le dossier israélo-arabe ?

 

On a totalement reculé avec la disparition complète du leadership palestinien. Arafat avait d'ailleurs été ostracisé dès avant sa mort. Il avait accaparé tous les pouvoirs et, lorsqu'il a disparu, on n'a trouvé personne. Américains et Israéliens ont alors choisi celui avec qui ils étaient le plus à même de composer, Mahmoud Abbas, à l'évidence pas un homme politique, et qui a fait bien trop de compromis. En terme de leadership palestinien, c'est donc la catastrophe, particulièrement côté Fatah, mais je ne pense pas que la direction préconisée côté Hamas soit plus susceptible de prospérer. Je ne la vois pas en position d'acquérir plus d'influence qu'elle n'en a aujourd'hui. Elle va rester un certain temps à Gaza, conservant sa capacité de nuisance, dans une situation où la population continuera à souffrir et vivoter. Le Hamas est en mesure de saboter un accord ou de lancer quelques roquettes, mais pas, dans l'avenir proche, de devenir une force productive.

 

Vous pensez cependant qu'il faut intégrer le Hamas dans les négociations...

 

Oui, si on reconnaît au peuple le droit d'élire ses gouvernants et si notre but est la création d'un véritable Etat en Cisjordanie et à Gaza, il faut intégrer le Hamas. Mais ça ne changera évidemment rien puisque l'objet même des négociations a disparu et que la situation sur le terrain est irréversible. Pour créer un Etat palestinien, il faut un territoire. Or, ce territoire est complètement "bouffé" par la colonisation. L'unité des partis ne pourra rien y changer.

 

Vous affichez dans votre livre un franc scepticisme à l'égard du rôle des Etats-Unis. Le souhait formulé récemment par Obama de voir en 20ir la Palestine siéger à l'ONU peut-il vous rendre plus optimiste?

 

En 1998, la Palestine avait déjà déclaré son indépendance, reconnue par une trentaine d'Etats. La question de son adhésion à l'ONU était dès lors déjà en suspens. Rien de très nouveau donc. De plus, nous restons dans le discours. Rien n'est proposé concrètement. On court au désastre. Ces déclarations ne font que souligner une fois de plus l'énorme écart existant entre la reconnaissance des Palestiniens au niveau international, leur reconnaissance en tant que peuple à avoir droit à un Etat et la situation sur le terrain. Une situation totalement chamboulée aujourd'hui comparée à celle qui prévalait au début des négociations, sur la base du processus d'Oslo II. Vous avez aujourd'hui un territoire totalement miné par la colonisation. Obama est certainement bien disposé vis-à-vis des Palestiniens, comme il l'est vis-à-vis des Israéliens. Mais là encore, on note un fossé entre sa volonté d'agir en vue d'une solution pacifique et sa capacité d'action. En termes politiques, il n'y a pas de rupture réelle avec son prédécesseur. Il crée juste, en plus, de fausses attentes.

 

Le fait qu'Obama ne parvienne pas même à imposer l'arrêt de la colonisation comme préalable aux négociations ne pourrait-il pas nous faire douter aussi de sa volonté politique réelle ?

 

Il y a eu, début 2009, un bras de fer sur cette question, lors de la prise de fonction de Benyamin Nétanyahou comme Premier ministre. Obama présentait alors la colonisation comme un frein à la recherche de solutions pacifiques. L'empoignade avait duré deux ou trois mois, mais la pression n'a pas été maintenue et la colonisation a continué de plus belle. L'arrêt de la colonisation n'est de toute façonH que la première étape d'un processus qui en comporte une quinzaine et pourrait mener, éventuellement, un jour, à un accord de paix. Nous sommes donc extrêmement loin du but. De plus, je le rappelle, l'objet des négociations a entre-temps quasiment disparu. Il n'y aura pas non plus d'Etat palestinien sans Jérusalem-Est. Les Palestiniens ne pourront jamais céder sur cette question et Jérusalem-Est est déjà aujourd'hui israélienne.

 

Barack Obama avait déclaré Jérusalem "capitale indivisible d'Israël". Ce n'était déjà pas un bon signe...

 

C'était une déclaration faite avant son élection pour s'assurer les soutiens des juifs libéraux, démocrates. Presque un passage obligé pour un candidat à la présidence des Etats-Unis. Cette déclaration dramatique d'Obama donne aussi une idée de ce qui est toléré dans le cadre du débat américain et de sa marge de manœuvre très réduite. Le lendemain, Obama avait tenté de corriger le tir. Mais pourquoi les Israéliens céderaient-ils aujourd'hui la partie orientale de Jérusalem à un partenaire en qui ils n'ont aucune confiance ? Je ne parle même pas du Hamas, mais de l'Autorité palestinienne, qui ne peut, pensent-ils, tenir ses engagements, puisqu’elle ne représente déjà plus grand-chose. Après trois guerres israélo-arabes, deux intifadas, un premier échec du processus de paix (Oslo)... qu'est-ce qui est encore possible? Les Israéliens raisonnent en terme de gestion de risques, de sécurité, d'intérêts... Et aucun leader politique israélien aujourd'hui, Nétanyahou ou un autre, ne prendra de risque.

 

Vous voulez dire qu'Israël est aujourd'hui dans une gestion pure et simple du conflit...

 

Tout à fait. C'est exactement du management, de la gestion de conflit auquel nous assistons depuis un certain nombre d'années. Le problème est que comme tout gouvernement (a fortioriisraélien avec son système très proportionnel, comparable à une petite IVe République française, faite de coalitions qui tournent et de durées de gouvernements extrêmement courtes), leurs chefs se projettent à des horizons très brefs. Dans le meilleur des cas, un mandat de deux ou trois ans et plus souvent, à six mois. Et si la conclusion d'un accord met du temps, sa mise en œuvre, elle, peut exiger dix ou quinze ans. C'est une période longue durant laquelle il peut évidemment se passer beaucoup de choses dans une région aussi instable. La finalité n'est pas un accord, mais une solution viable, durable et pacifique.

 

Ces négociations peuvent-elles mener à une situation pire que celle d'aujourd'hui ?

 

Oui, si demain vous voyez des Palestiniens signer un accord inacceptable même pour les plus modérés d'entre eux, cela peut entraîner une déflagration du conflit. Ma conviction est qu'aujourd’hui, ce processus de paix n'est plus seulement une farce, mais malheureusement un moteur de conflit. Prenez les dernières tentatives de négociations : Camp David, en 2000, débouche sur la seconde intifada. D'un côté, on crée des espoirs sans être en mesure de les satisfaire, à cause d'un processus de paix complètement biaisé, mis en place par des négociateurs affaiblis qui, finalement, se mettent à dos leur opinion publique. De l'autre, on attise l'aigreur de ceux qui ont été mis à l'écart du processus de négociation. Tout cela génère du conflit.

Autre exemple, le processus auquel j'ai participé en 2008: vous négociez avec des modérés OLP, Fatah, etc., qui sont très vite décrédibilisés puisque la colonisation se poursuit. La population ne suit plus. Les violences, les discours enflammés des opposants audit processus de paix redoublent. Ce deuxième "processus de paix" débouche sur la guerre de Gaza à l'hiver 2008-2009, alors même que l'objectif fixé avait été la création d'un Etat palestinien avant la fin 2008.

Voilà soixante ans qu'on expérimente, en vain, la solution de la partition décrétée par le plan de partage de 1947, qui lui-même a généré beaucoup de conflits. On était alors quasiment dans une situation de parité entre juifs et arabes. En créant le projet sioniste, ne mettions-nous pas Israël dans une position où, pour se construire en tant qu'Etat juif, il ne pouvait que tenter de se débarrasser des Palestiniens ? C'est ce qu'il s'est passé. Et soixante ans plus tard, nous avons un ministre des Affaires étrangères, Avigdor Lieberman qui, dans des déclarations enflammées, envisage l'expulsion des Arabes israéliens. Je remets en cause aujourd'hui la question du partage, de la division. La carte territoriale et démographique parle d'elle-même : elle empêche désormais toute séparation des deux populations.

 

Ce serait alors un échec des deux parties, du nationalisme arabe comme du sionisme...

 

Les deux ont en effet prouvé leurs limites. Les Israéliens, malgré tous leurs efforts, ne parviennent plus à faire venir en Israël des populations juives, et les Palestiniens sont toujours dépossédés de leurs terres et sans droits reconnus. On en revient donc à envisager cette solution préconisée dès le départ : l'idée de l'Etat binational, plus vieille encore qu'Israël. Dans le cadre même des discussions au sein de l'ONU, en 1947, un plan avait été envisagé avec pour objectif de permettre aux deux communautés de vivre ensemble, au sein d'un même Etat. Beaucoup d'intellectuels juifs et palestiniens s'étaient d'ailleurs opposés à la constitution d'un Etat juif. C'était le cas d'Albert Einstein, d'Hannah Arendt... favorables à la présence d'un foyer juif en Palestine, mais au sein d'un même Etat avec la population arabe. Côté palestinien, Ed­ward Saïd (1) s'est également toujours fait l'avocat de l'Etat binational. Le drame, c'est que les partis ne sont pas préparés à cette solution. Et que peut signifier un tel Etat ? Des choses aussi différentes que la confédération helvétique ou le Liban. Nous sommes assurément aujourd'hui beaucoup plus proches de la situation chaotique libanaise.

 

Si personne n'est prêt à cette solution, on peut s'attendre, selon vous, à encore quelques années ou décennies d'alternance entre négociations de paix et guerres...

 

Israël, OLP et Hamas ne sont en effet pas encore prêts à regarder la situation en face et engager d'autres solutions. Regarder la réalité, c'est constater que l'imbrication des populations palestinienne et israélienne, que j'appelle "Israëltine", est totalement indépassable. On ne peut plus séparer les deux populations.

La seconde réalité est cette situation d'apartheid en Israël et dans les territoires occupés : discriminations relatives des Arabes israéliens en Israël, discrimination beaucoup plus violente en Cisjordanie et situation de misère et de désespoir à Gaza. L'OLP et le Hamas sont des mouvements nationalistes très "vieille école", très XXe siècle : "On est un peuple, on veut notre territoire, on veut vivre entre Palestiniens. " L'Etat binational ne leur parle pas du tout, pas plus qu'aux Américains ou aux Européens. On continue à alimenter ce "processus de paix", alors même qu'il est déconnecté de ce qui est faisable sur le terrain. Ça peut donc effectivement durer encore un bout de temps...

 

Cet Etat unique, n'était-ce pas aussi l'idée de Kadhafi ?

 

En dépit du fait que Kadhafi est un peu fou, il a toujours prôné effectivement un même Etat. Ses arguments sont de dire que juifs et musulmans ont toujours vécu ensemble à peu près en bonne entente. La division reste source de conflit et il n'y a pas d'autre solution pour lui que ces deux populations vivant ensemble. Ainsi, tous les deux trois ans, il place une tribune dans le New York Times, défendant cette thèse. D'ailleurs, en dehors des déclarations officielles, discutez avec n'importe quel expert côté israélien, palestinien ou du Quai d'Orsay, presque tous vous diront la même chose : cette séparation n'est plus possible.

 

(1) Intellectuel palestinien, auteur entre autre de L'Orientalisme, l'Orient créé par l'Occident (1980) et de Israël-Palestine, l'égalité ou rien (T996).

Zyad Clot, conseiller juridique de l’OLP en 2008, est l’auteur du livre « Il n’y aura pas d’état palestinien ».

 

Propos recueillis de Yann Barte pour Le Courrier de l'Atlas, novembre 2010

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Published by Yann barte dans LE COURRIER DE L'ATLAS, novembre 2010 - dans Politique
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