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1 décembre 2011 4 01 /12 /décembre /2011 23:30

PATRIMOINE Les succès du raï et de la world music dans les années 80-90 nous ont presque fait oublier l'effervescence créatrice des chanteurs issus de l'immigration maghrébine depuis les années 30-40 jusqu'aux années 70. Ces chansons de l'exil semblent pourtant renaître aujourd'hui à la faveur des jeunes générations. Mohamed el Kamal - annees-40

 

 ‘‘Un succès énorme. Une promo hallucinante. Didi a été le premier tube moderne en langue arabe!" Bertrand Dicale, chroniqueur musical sur France Info, déborde de superlatifs lorsqu'il évoque le succès international de Cheb Khaled, en 1992. Il y a consacré un billet à l'antenne et un chapitre entier dans son essai Les chansons qui ont tout changé (Ed. Fayard, 2011).

Didi constitue assurément un tournant dans la musique de l'immigration en France. "C'est un énorme tube funk, mixé par Don Was, une chanson en arabe, sommet de la modernité musicale. Barclay avait signé un très gros chèque pour diffuser des spots de trente secondes sur NRJ, à la programmation alors plutôt lisse et aux rythmiques peu marquées. Le titre a littéralement explosé. Du funk avec une énorme basse, des cuivres monstrueux, chanté en arabe... On n'entendait que ça!", s'enthousiasme Bertrand Dicale. Didi cartonne aux quatre coins de la planète. Il devient le premier tube maghrébin en Egypte, numéro un en Israël, où "il est présenté comme la fin salutaire de la dictature du son yéménite", et Khaled l'enregistre même en hindi ! L'album, très vite disque d'or, est soutenu par l'ensemble de la presse: Télérama, Le Monde, Le Figaro... Unanimité ? Presque. Seuls quelques "patrons de discothèques avouent ouvertement aux gens de Barclay-Universal qu'ils ne peuvent passer le morceau d'un mec qu'ils n'auraient jamais laissé entrer dans la boîte !" Khaled, comme Rachid Taha, a su décloisonner la musique arabe pour la faire entrer dans les foyers français. Mais ces artistes savent aussi que d'autres les ont précédés. Ils leur ont même rendu hommage à travers des reprises. L'histoire des chanteurs maghrébins en France avait en effet commencé bien avant eux, dans les années 30-40...

 

Bien avant le tube "Didi"

 

La musique franco-maghrébine n'est pas née dans les années 80-90, avec les enfants d'immigrés et l'émergence du raï et de la world music. "Dans les années 40, on comptait déjà des chanteurs de l'immigration, juifs, arabes, comme Cheikh El Hasnaoui (1910-2002), Slimane Azem (1918-1983), Salim Halali (1920-2005)- représenté dernièrement dans le film Les Hommes libres, d'Ismaël Ferroukhi - Blond-Blond (décédé en 1999), le Tunisien Moha¬med Jamoussi (1910-1982) ou le Marocain Houcine Slaoui (1918-1951 )", explique l'homme de radio et organisateur d'événements musicaux, Mohamed Allalou. "La chanson maghrébine de langue arabe ou berbère était alors cantonnée dans les cafés, les scopitones, les juke-boxes." Aziz Smati, grand promoteur de la musique moderne algérienne et organisateur des premiers concerts "Rock Dialna", confirme: "Dès les années 30, on comptait des chanteurs de music-hall, des bands... dans les cafés arabes, à Barbés et ailleurs, le soir et les week-ends, puisqu'il s'agissait de travailleurs. Il y avait des artistes comme Dahmane El Harrachi (1926-1980) - repris plus tard par Rachid Taha dans Ya Rayah -, Kamel Hamadi..." Les premiers enregistrements, dans les années 30, sont plutôt à coloration ethnographique.

 

On déniche des chanteurs dans des villages de l'Atlas marocain, des Aurès, etc. "Des chercheurs, mais aussi des personnes, comme Mahieddine Bachtarzi, musicien lui-même et véritable passeur culturel, enregistrent les grands chanteurs d'Afrique du Nord pour Gramophone. Odéon, Colombia s'intéressent aussi à ces musiques", complète Naïma Yahi, historienne spécialiste de la culture des Maghrébins en France et coauteur de Barbes Café, un spectacle qui retrace cette incroyable histoire de la chanson maghrébine de France.

 

Les Algériens creusent les sillons

 

Pour des raisons démographiques et coloniales, les Algériens restent alors surreprésentés dans le paysage musical de l'exil: "Français musulmans d'Algérie, ils se trouvent de manière massive en France métropolitaine, moins soumis que d'autres à la gestion, notamment administrative, de l'immigration du prolétariat étranger", explique Naïma Yahi. L'immigration nord-africaine a d'abord été militaire avec la Première Guerre mondiale.

 

Nombreux sont ceux qui resteront en France métropolitaine. Ils connaissent l'acculturation et répondent bientôt aux besoins de main-d'œuvre de l'entre-deux-guerres. "Des artistes deviennent alors les chroniqueurs du quotidien de ces ouvriers qui vivent souvent dans des foyers, des petits hôtels meublés, poursuit l'historienne. Des chanteurs de langue kabyle se font connaître, comme Slimane Azem ou Cheikh El Hasnaoui dans les années 1936-1937. Des artistes arabes établis dans leur pays d'origine, comme Mohamed Jamoussi, Bachtarzi ou Mohamed El Kamal, vont encadrer les débutants venus du monde ouvrier."

 

Raï bédouin, flamencos ou bluettes en francarabe

 

Ces trois grandes figures repèrent dans les cafés des chanteurs et les font enregistrer dans les maisons de disques françaises. Les thèmes abordés ? "La douleur de l'exil, la débauche liée à la vie de l'homme seul, les tentations de l'alcool, les filles faciles, le chômage, le racisme, ou encore les montagnes du Djurdjura ou du Maroc, de la Tunisie..."

 

Très vite, toutes les maisons de disques disposent de leur catalogue arabe: Pathé-Marconi, Barclay, Philips... "Radio Paris accompagnera également le mouvement avec des heures d'antenne en arabe et en kabyle", rappelle Naïma Yahi, qui a, par ailleurs, travaillé à l'édition d'une compilation sur ces chanteurs de l'exil: Hna Ighorba ("Nous sommes l'exil", EMI), un coffret de trois CD couvrant la période de 1937 à 1970, du flamenco arabe, des bluettes moyen-orientales et de véritables perles en berbère, francarabe ou français. "Ces enregistrements et ces heures d'antenne vont ainsi permettre le développement de familles d'artistes musiciens en France métropolitaine. Il existe donc une réalité tangible, des archives, des artistes pouvant témoigner de ce bouillonnement de créations et productions de l'époque." Dans les années 50-60, la chanson s'essouffle avec la fin de la colo¬nisation et du marché du disque maghrébin. En fait, ce marché ne disparaît pas totalement: "Ce sont des producteurs des pays d'origine qui prennent le relais, comme la Voix du globe ou le Club du disque arabe, avant de laisser place, à leur tour, aux cassettes des années 80. Un marché de copies qui va tuer dans l'œuf toute cette production maghrébine !", poursuit Naïma Yahi.

 

Mais pour l'heure, fin des années 50 en France, les cabarets tournent à plein régime : "En Algérie, le FLN ordonne, en 1957, la fermeture des cabarets, des bordes, interdit la consommation d'alcool..., raconte Bertrand Dicale. Des musiciens de chaâbi viennent alors à Paris, Marseille, Nice... Ils jouent du jazz, du mambo et font leur quart d'heure d'attraction arabe. C'est ce qu'on retrouve à la lecture des programmes de music-hall, comme Bobino ou l'Alhambra. Quelquefois, ces artistes se font passer pour égyptiens ou turcs - c'est plus chic - comme les musiciens antillais se font passer pour cubains. "

 

Cheikha Remitti, Noura, Warda...

 

La courbe démographique de l'immigration va peu à peu se féminiser au tournant de la Seconde Guerre mondiale. "Des femmes vont alors porter une voix féminine à la chanson de l'immigration, note Naïma Yahi. Les migrants d'avant l'indépendance avaient fait venir leur famille. La jeune Warda (née à Puteaux en 1939) chante l'exil au féminin, enregistre pour Pathé-Marconi et devient l'égérie anticoloniale, la grande Warda Al Djazairia. Si elle n'est pas elle-même immigrée mais enfant de l'immigration, elle a tout emprunté, en matière de codes, aux chanteurs de l'exil. Il y a aussi Noura, Hnifa, Saloua, Hajja El Hamdaouia..." Et bien sûr l'inimitable Cheikha Remitti (1923-2006) qui, arrivée en France en 1979, chantait encore deux jours avant sa mort, en mai 2006, avec les "chebs" au Zénith de Paris. On compte même quelques Tunisiennes, comme la chanteuse et comédienne Oulaya (1936-L990) ou Soulef (née en 1943). Aujourd'hui, une production un peu marginale demeure : "Des petits producteurs qui ne disposent plus des moyens qu'ont eu leurs aînés en terme de marché de biens culturels à l'époque coloniale", regrette l'historienne. On n'investit plus guère en effet dans ce type de niches liées à la présence d'une communauté étrangère. Les artistes chantent et tentent aujourd’hui de survivre tant bien que mal dans l'autoproduction. "Reste peut-être le dernier des Mohicans : Mohand Anemiche et sa maison de disques Creativ Productions. Anemiche, le dernier producteur de Slimane Azem, s'efforce encore à sortir des disques, inédits, standards de la chanson maghrébine de l'exil des années40 à80. C'est un travail de sauvegarde patrimoniale qu'il faut continuer à mener." On aurait pu penser que l'oubli avait eu finalement raison de toute une histoire musicale française. Line Monty, en 2003, ou Lili Bo-niche, en 2008, disparaissaient dans un cruel et bien injuste silence médiatique.

 

Un travail de réveil à poursuivre et à développer

 

Mais des collectifs, personnes, artistes, chanteurs, chercheurs, cinéastes, ont le souci aujourd'hui de faire revivre cette mémoire. "Cheikh El Hasnaoui et Dah-mane El Harrachi restent des références des années 50, affirme Aziz Smati. Tous ont été repris. Mouss et Hakim, du groupe Zebda, revisitent dans leur album Origines contrôlées les chansons de l'immigration algérienne, notamment celles de El Hasnaoui, comme Rachid Taha ou l'Orchestre national de Barbes ont pu reprendre El Harrachi ou Azem."

 

La formidable aventure des chanteurs de l'immigration n'est donc pas tombée dans l'oubli. Au contraire, se réjouit Naïma Yahi: "Il n'y a jamais eu autant de projets de réappropriation patrimoniale que depuis ces deux ou trois dernières années. Après une disparition au début des années 80, ces chanteurs de l'exil ont réémergé dans la mémoire collective sous forme de projets culturels, historiques, éditoriaux... et à la faveur souvent d'enfants de l'immigration." Un travail de réveil à poursuivre et à développer. La chanson maghrébine née dans l'Hexagone est devenue, sans conteste, partie intégrante de l'héritage culturel français.

 

Yann Barte, le Courrier de l'Atlas, décembre 2011.

 

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Published by Yann Barte, dans LE COURRIER DE L'ATLAS, décembre 2011 - dans Culture - sports
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