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1 décembre 2002 7 01 /12 /décembre /2002 00:19

Ras le bol des petits caïds qui font la loi, des interdictions de sortir imposées par les grands frères, des mariages forcés, de la violence machiste ! Alors que les féministes traditionnelles ont déserté les quartiers, les femmes des cités reprennent le flambeau. C’est bien à la naissance d’un nouveau mouvement féministe que nous assistons en France.

 

« Pour beaucoup d'entre nous, la parité en politique a eu autant d'effet que l'annonce des soldes chez Hermès ». Ainsi les femmes des quartiers disent-elles le fossé existant aujourd'hui entre la réalité de leur quotidien et les préoccupations des féministes traditionnelles qui depuis quelques années n'ont adopté que les positions les plus réactionnaires et moralistes. Des idées sans corps, une idéologie pure et dure qui s'est perdue dans une guerre de sexe et un ordre moral féministe qui a rejoint par bien des égards celui des intégristes.

 

Alors que ces vingt dernières années la condition générale des femmes s'est améliorée en France, avec les lois sur la contraception, l'IVG, l'égalité professionnelle, les congés pour les pères… la situation des femmes des cités, elle, s'est scandaleusement dégradée. A des années lumières de ce « féminisme d'élite » qui accapare l'attention des médias - ce « truc de bourgeoises » accusent certaines - un féminisme de terrain est né, sur le terreau fertile de l'urbanisme concentrationnaire, des HLM et des tours lépreuses des banlieues.

 

C'est un constat : pouvoirs publics, journaux, politiques ne conjuguent la banlieue qu'au masculin. « Nous n'apparaissons que de temps à autres, gentilles, réussissant bien à l'école ou à l'atelier cuisine préparant les repas de la fête du quartier. Silence sur nos vies, sur celles qui ont fugué, qui font le ménage du matin au soir, qui se cachent pour aimer ou se retrouvent maman à peine sortie de l'enfance ! ». Dans les ghettos, les femmes sont les premières victimes et le climat y est devenu détestable.

 

Pas de quartier pour les machos !

 

Ces jours-là, la parole s'est libérée. C'était les 26 et 27 janvier 2002, lors des premiers « Etats généraux des femmes des quartiers ». 250 femmes venaient de toute la France dire leur ras le bol de la violence verbale, du viol modernisé en « tournante », du frère chien de garde et garant de l'honneur de la famille et de la réputation de la cité, du poids des tabous, du peu de dialogue familial, de la misère sexuelle des quartiers et de la désertion des pouvoirs publics qui ne financent plus que des « activités couscous » et laissent fleurir une kyrielle d'associations s'inscrivant dans l'idéologie intégriste ! Toutes dénonçaient la double oppression : celle de la famille d'abord, crispée sur des traditions qui n'ont quelquefois même plus cours dans les pays d'origine, mais aussi celle d'une société qui enferme et ghettoïse. Les témoignages ont été consignés dans un livre blanc, assortis de propositions : la création de centres d'urgence pour les femmes victimes de mariages forcés, un dispositif légal imposant aux consulats français de protéger et rapatrier en métropoles les résidentes françaises mariées de force à l'étranger, l'éducation sexuelle et civique pour tous, la reconnaissance des associations de femmes, etc… Le silence et l'isolement, principales sources d'oppression, étaient ainsi rompus. Enfin.

 

C'est le fruit d'un travail de longue haleine, initié en 1999 avec les Etats généraux locaux, fédérés par les « Maisons des Potes » et boosté avec la campagne des élections présidentielles et législatives, en avril/mai/juin 2002. « Ni putes, ni soumises ». C'était l'intitulé, très clair, du manifeste des femmes des quartiers envoyé à tous les candidats aux élections présidentielles. Il s'agissait d'alerter, vite. Quelques réponses à droite comme à gauche, rien de concret. Mais quelques faits divers allaient encore réveiller les médias : le phénomène des « tournantes » que l'on découvrait, quelques balles perdues, des gamines brûlées à l'acide, un lycée qui saute, des policiers et pompiers caillassés… 90, les années régression

 

Dans les années 80, les « grandes sœurs » ont commencé à conquérir un peu de liberté. C'était l'époque du mouvement beur. Tout s'est effondré dans les années 90 avec le chômage de masse, la montée du fondamentalisme et du repli communautaire. La dérive des quartiers en effet n'est pas due aux seuls effets de la crise sociale. Les mouvements intégristes ont très fortement aggravé les choses. Tandis que les pouvoirs publics désertent les quartiers, des associations à caractère social ou culturel d'obédience islamiste prennent racine dans toute la France. Ces islamistes « recrutent » avec une inquiétante efficacité. Et comme les petits caïds ou dealers, « ils paradent même quelquefois auprès des élus ou siègent dans les comités de prévention de la délinquance », comme le dénonçait récemment Malek Boutih, président de SOS Racisme. « Les associations de femmes sont beaucoup moins infiltrées que celles des hommes » explique Latifa (Bobigny) « mon père n'a par exemple jamais voulu emmener mes frères prier avec lui. Il sait que ces imams organisent des voyages en Afghanistan. Beaucoup de jeunes de mon quartier sont partis la bas... »

 

En voile ou en survet

 

Le climat entre garçon et filles s'est considérablement dégradé. La séparation est de plus en plus réelle et les éducateurs reconnaissent qu'il devient impossible de proposer des activités mixtes. La mixité dans les écoles est même remise en question. « Il y a 20 ans, sans être extraordinaires ou très intimes, nos relations avec les garçons étaient plus simples, plus cordiales. Il n'y avait pas cette suspicion, ces regards sales ou inquisiteurs qui vérifient tout de suite si votre jupe est à la bonne longueur » se souvient Hadjila, 39 ans, de la cité de l'Etoile à Bobigny (93) « Tout s'est détérioré depuis ». Sifflets, insultes, attouchements… Pour éviter ces agressions, les filles se déplacent en bande, rasent les murs, portent quelquefois le voile comme une armure ou le survêtement informe et masculin qui couvre tout, efface tout signe de féminité. Car s'habiller en fille, c'est bien souvent être immédiatement classée comme « pute ». « Avant, seules nos mères portaient le foulard, par tradition ou pour des raisons pratiques essentiellement. Aujourd'hui de plus en plus de filles le portent, la plupart pour qu'on leur foute la paix ».

 

Respect ou résignation ?

 

Hanane, 24 ans, de la cité Balzac, à Vitry-sur-Seine (94) confirme cet « apartheid » entre les sexes. « Ici, c'est les filles d'un côté, les garçons de l'autre. Les relations sont quasi inexistantes. Les mecs ne peuvent parler qu'à des personnes qui leur sont égales et pour eux les femmes sont inférieures. Traîner avec des filles, c'est se rabaisser. Les mecs ici se prennent pour des rois. Personne ne doit les déranger. Ils ont peur de tout ce qui est étranger à la cité. Mais ils ne sont heureusement pas tous comme ça. Les médias généralisent. Malheureusement l'histoire de la petite Sohane retrouvée brûlée vive dans une poubelle, il y a quelques semaines, a terni l'image de ma cité. Vraiment déplorable... ». Toutes ces contraintes, les jeunes filles finissent souvent par les intégrer. La résignation, la soumission est un apprentissage de tous les jours. On ne la perçoit même plus. D'ailleurs on l'appelle « respect », un mot qui revient sans cesse dans la cité et qui est bien souvent dans la bouche des jeunes filles synonyme de négation de soi, précisément un manque de respect envers soi : « s'habiller discret par respect aux mecs », « rentrer tôt par respect aux parents »...

 

Et puis, fort heureusement, il y a celles qui se rebellent ou qui s'assument simplement. « Je n'ai jamais demandé de permission », explique Fatiha. « Ma technique : je crie et passe chez moi pour quelqu'un qu'on ne contrôle pas. Mon père préfère faire l'autruche et ma mère après avoir essayé de me culpabiliser, attendant encore debout lorsque je rentrais à 3 heures du mat, a bien fini par cesser. Quant à un de mes frères qui a voulu s'immiscer dans ma vie à propos de mes sorties, je l'ai vite remis à sa place. Aujourd'hui nous avons des échanges beaucoup plus intéressants sur nos sorties justement : les films que j'ai vus, les concerts... »

 

Machiste, la banlieue est aussi violemment homophobe. Et quoi d'étonnant ? En méprisant l'homosexuel, l'homme qui se dégrade en femme selon les machistes, c'est toujours le mépris de la femme qu'ils font éclater au grand jour. Le machisme, l'absence de mixité accroît encore la misère sexuelle, engendre agressivité, mépris, refoulement, violence. Ce sont assurément les femmes immigrées, de tous âges, les plus vulnérables. Lori Mihalich, une Américaine, a consacré une recherche sur la violence exercée contre ces femmes en France. Elle voit plusieurs raisons à cette vulnérabilité « Beaucoup de ces femmes viennent de pays où les inégalités de sexe sont institutionnalisées dans la tradition et les statuts. De plus, elles connaissent un isolement encore renforcé par le fait que nombre d'entre elles parlent mal le français et ne travaillent pas. L'absence de statut de résidence autonome les fragilise encore : en quittant leur mari, elles risquent une reconduite à la frontière. Enfin, en reconnaissant les codes de statuts personnels des pays d'origine, la France a créé une véritable inégalité entre femmes françaises et maghrébines et une beaucoup plus grande vulnérabilité pour ces dernières ».

A Vitry comme à Kaboul

 

Sexualité et cité, un vrai tabou ! D'abord l'attention a été portée sur l'inceste puis la pédophilie et enfin le phénomène des « tournantes » avec des témoignages effroyables. Ce phénomène, disons-le, n'est pas réservé aux seuls ghettos, de même que le viol n'est pas une spécificité sociale, l'actualité nous le montre tous les jours. Dans les cités, quelques voix se font entendre et dénoncent : des victimes, comme Samira (« Dans l'enfer des tournantes », Editions Denoël) mais aussi des éducateurs, des enseignants ou ce proviseur (dans le livre blanc) : « deux de mes élèves sont morts la même nuit. Ce soir là des copains étaient venus chercher ce garçon de 15 ans, ils organisaient une tournante dans un baraquement pas très loin. Le garçon connaissait peu ces mecs qui étaient d'un autre quartier, mais il les a suivis. Quand ils sont arrivés sur les lieux, le viol avait déjà commencé. Et c'était sa sœur de 13 ans. Alors il a perdu pied. Il est parti prendre l'arme de son père. Il est retourné sur place et a tiré sur tout le monde : sa sœur en premier, les autres ensuite pour enfin retourner l'arme contre lui ».

 

Le retour du drap « pur vierge »

 

La virginité doit être préservée à tout prix. Un peu tombée en désuétude, cette nécessité impérieuse de la virginité revient en force. Sur le net, les forums santé sont inondés de demandes d'information concernant la réfection de l'hymen, témoignant de cette préoccupation obsessionnelle chez les jeunes femmes. Dans les banlieues, le drap nuptial ensanglanté de la fille livrée « pure vierge » pour le mariage, sacrifiée sur l'autel de l'honneur, est ressorti. Une tradition pénible pour les deux partenaires, vérification de la virginité d'un coté, de la virilité de l'autre et transformation à coup sur de la nuit de noce en véritable calvaire !

Alors les filles s'arrangent pour rester vierges, le « redevenir » ou se cachent. Elles couchent dans les hôtels Formule 1 ou sur les banquettes arrière des voitures. Pour se ménager quelques espaces de liberté, elles vivent souvent dans le mensonge. Une nécessité. Car beaucoup de filles souhaitent éviter la rupture qu'elles sauraient alors inévitable avec la famille. « Elles sont poussées à une véritable schizophrénie » constatent en choeur les associations de femmes de quartiers.

 

Et puis il y a le mariage « arrangé » ou « forcé » - rappellons-le - totalement contraire au code civil français qui ne reconnait le mariage que dans le « consentement certain » des deux époux. Il s'en produit tous les jours en France. L'alerte avait été donnée en 96 par des assistantes sociales scolaires. Certaines associations sont débordées au début de l'été, avec le retour au pays. Des jeunes filles maliennes, turques, maghrébines... s'échappent, demandent du secours. D'autres cèdent sous les pressions de toute la famille ou parce qu'elles sont au pays confisquées de passeport. Il est terrible de constater que les mères sont souvent complices. Et c'est un fait général constaté que soumises à la loi de la jungle de la cité, les femmes ne sont pas toujours solidaires entre elles. Certaines jeunes filles mêmes choisissent de singer les garçons, leur langage, leurs manières, prêtes à tout, même à faire avec eux « la chasse aux salopes » pour se faire accepter.

 

A contrario, « beaucoup de jeunes garçons de quartiers tentaient de se battre de l'intérieur pour faire changer les choses » avait remarqué la Fédération des Maisons des Potes lors de la préparation des Etats généraux. « Pas facile pour eux, à cause du regard, des réflexions du type « si t'aides ta sœur, t'es pas un homme »... Notre association leur a donné un cadre et plus de force pour continuer ».

 

On peut regretter en France un manque de reflexion collective parmi les féministes. C'est que le mouvement est divisé. Entre les militantes de la première heure qui refusent toujours de pactiser avec le sexe masculin et ces nouvelles associations en gestation dans les cités, il y a un gouffre autant dans la stratégie que dans les préoccupations. Et si les femmes des quartiers avaient plus à attendre de la solidarité des « grands frères », des hommes « éclairés » que des féministes telles que « les Chiennes de garde »... ? Car c'est bien aussi d'harmonie entre les sexes dont il est question. Le terme même de « féminisme », aujourd'hui péjoratif en France, s'en trouverait réhabilité.


 

« Nous voulons casser les ghettos pour l'émancipation de tous »

 

Fadela Amara, 37 ans, française née de parents kabyles est présidente de la « Fédération nationale des Maisons des potes » à l'origine des premiers « Etats généraux nationaux des femmes des quartiers » en France.

 

Pourquoi ces Etats généraux ?

 

Nous sommes partis d'un constat : la dégradation inquiétante du statut des femmes dans les quartiers. Nous avons travaillé sur la violence, la sexualité, le poids des traditions et de la religion, l'éducation, l'insertion sociale et professionnelle. Enfin, nous avons lancé la pétition « ni putes, ni soumises » et créé un manifeste de revendication que nous avons envoyé à tous les candidats aux élections présidentielles (extrême droite exceptée). Certains partis nous ont dit prendre en compte nos revendications. Nous attendons de voir...

 

Les filles des cités ont quelquefois un discours très dur sur les féministes. Partagez-vous ce regard ?

 

C'est un constat amer que nous avons fait : les féministes classiques ont globalement déserté les quartiers. Il n'y a plus guère que le Planning familial qui continue un travail sur le terrain. Nous sommes cependant partie prenante des revendications de ces féministes. Elles restent nos « grandes sœurs ». Notre mouvement n'est pas construit contre elles, pas plus que contre nos pères, nos frères, ni même la religion (mais contre une interprétation et une instrumentalisation de celle-ci). Je suis moi-même musulmane praticante.

 

Peut-on vraiment parler de régression de la situation des femmes dans les quartiers ?

 

Tout à fait. Dans les années 80, je faisais partie du mouvement « beur ». J'ai participé à la marche et aux nombreux débats sur nos conditions de vie. Nous commencions à avancer. Le mythe de la virginité, thème récurrent et central, était en recul. Depuis il est revenu en force et nous avons assisté partout à une régression de nos libertés fondamentales : sortir, se déplacer, avoir des relations. La politique de logement, de « ghettoïsation », le chômage de masse ont encore aggravé les choses. Parallèlement, les rapports sociaux hommes femmes se sont durcis. C'est désormais la loi du plus fort qui prime. De plus, ces dix dernières années, les pouvoirs publics, pourtant maintes fois alertés, ont laissé se développer des courants intégristes, des prêches. A la question du statut des femmes, se greffent les discriminations sociales, ethniques... Autant de facteurs de violence.

 

Peut-on dresser un petit inventaire des problèmes que rencontrent ces femmes ?

 

C'est d'abord bien souvent, y compris pour les femmes de souche française, la violence physique, voire même - on en parle plus rarement - le crime. C'est plus généralement le manque de liberté, mais aussi la discrimination à l'emploi du fait de résider dans un quartier qui a mauvaise réputation. Ce sont les mariages arrangés dont sont également victimes de jeunes garçons. C'est encore et toujours la question de la virginité...

 

Qu'en est-il de l'accès à la formation ?

 

Longtemps, nous avons eu le mythe de la fille bien intégrée socialement qui a fait de longues études. Elle faisait la fierté des familles, notamment des pères. Aujourd'hui, et depuis une dizaine d'années, nous sommes dans le cadre inverse. Nous voyons de plus en plus de filles sorties de l'école, à qui on impose un mariage.

 

Quels sont vos ennemis déclarés ?

 

Les fondamentalistes, les intégristes, les communautaristes et l'extrême droite alliée objective sur la question du statut de la femme. Je ne crois pas à l'organisation sociale communautariste à l'anglo saxonne. Nous appelons de tous nos vœux la République métissée.

 

Yann Barte, Femmes du Maroc, décembre 2002

 

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Published by Yann Barte, dans FEMMES DU MAROC, décembre 2002 - dans Société
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