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1 juin 2004 2 01 /06 /juin /2004 15:48

En avril, de tous les continents, les gazelles sortent pour se rassembler dans le désert marocain. Elles forment des couples et partent dès l'aube dans les plaines caillouteuses et les dunes de sable. Elles ne réapparaissent souvent qu'à la nuit tombée. Durant neuf jours, j'ai pu observer ces étranges mammifères. Epuisant !

 

C'est parti ! Lever 6h. Train 7h03 à Casa voyageur pour regagner les 4X4 presse à l'aéroport. Pour moi le rallye a déjà commencé. Nous sommes le 21 avril. En fin d'après midi, nous arrivons à Erfoud. Partout, dans les rues, des femmes en noir, voilées de la tête au pied. Et dire que j'avais songé réaliser ici un micro-trottoir sur le Code de la famille en milieu rural ! Je crois que je peux rester à l'hôtel ce soir et ranger mon appareil photo. Ici, je suis sur une autre planète, les Dark Vador ne m'adresseront même pas la parole ! A l'Hôtel El Ati d'Erfoud, lors du briefing du soir, j'apprends que 6h, chez les gazelles, est une grasse matinée. Qu'il me faudra me lever désormais tous les jours à 4h ! Et ça, à la rédac, elles se sont bien gardées de me le dire ! Madame Ayub van Kohl, représentante de L'Unicef Maroc rappelle les récents tabous brisés au Maroc et la force de changement inégalable produite par le rassemblement des femmes, avant de présenter l'équipage 132 Nations Unies Maroc. Dans la salle de restaurant, je m'installe entre Laure, organisatrice, un ravitailleur en carburant pour quads et l'équipage marocain 156. Françoise nous dit avoir découvert sa vocation gazelle dans un pot de confiture Aïcha. Je pense alors à l'oncle de mon copain Hicham qui a gagné un voyage à la Mecque grâce à la Vache qui rit...

 

Exercice de math à 4h du mat… dans le désert

 

Au petit déj, je retrouve la même gazelle, celle qui s'est noyé dans son pot de confiote avant d'atterrir ici. Nous sommes le 22, il est 4h30. « Et dire qu'on a payé pour faire ça ! » me lance-t-elle. Moi je suis payé, ça ne m'empêche pas de me poser des questions… A côté, les sœurs Navarro se préparent. Valérie, arrivée en retard, prend le temps de savourer ses m'semen, tranquille. Catherine agite sa calculette et tente en vain de m'expliquer sa règle de trois. « Alors tu vois, on a 31°24'940N et 004°14'730W et donc si 30° est égal à 22 on multiplie 24,940 par 22 divisé par 30 ce qui fait… » Si on m'avait dit le mois dernier que je ferai des math à 4 h du mat dans le désert pour un mag féminin… « c'est pas compliqué ? ». « Heu, non sûrement, juste que c'est pas l'heure. Il reste du café ? » Quelques minutes plus tard, c'est le grand départ. Les gambettes des gazelles flagellent sur l'embrayage. Les photographes shootent à tout va. L'équipage 156 astique son pare-brise, tandis qu'à quelques mètres, So, le journaliste japonais, ratisse le sol pour retrouver son « note book ». Il a l'air désespéré.

 

Je trace avec l'équipage de 2M dans un 4X4 conduit par un fou. Je me cogne deux fois la tête au plafond sur les bosses. Au CP1 (Contrôle de passage) Saïd, le pointeur, est assis devant sa tente, presque en méditation. Il me dit avoir passé toute la nuit seul, au milieu du désert, sans avoir vu âme qui vive. Il semble totalement indifférent aux gazelles qui défilent, euphoriques, à la découverte de leur première balise. L'équipage 162 chantent et dansent en secouant le drapeau rouge « Aïcha, Aïchaaaa, écouuuute moi ! ». Au CP2, c'est Carla Bruni qui résonne en plein désert. La jolie voix sort du petit poste de radio branché sur Médi 1 de Mohammed, pointeur, de Merzouga comme le précédent, d'ailleurs de la même famille. L'équipage libanais annonce son kilométrage et l'équipage marocain 161 (Loubna et Dounia) vérifie s'il n'a pas « laissé le moteur derrière ». Le journaliste de 2M qui accompagne le caméraman n'a vraiment pas l'air frais. Et ce n'est pas la conduite de notre chauffard qui arrange les choses : il se contente de s'arrêter in extremis pour ne pas salir sa banquette. Entre deux CP les preneurs d'images hésitent entre différents points de vue, ne sachant de quel côté les gazelles vont surgir. Moi j'hésite entre la paella et le riz cantonnais. Pas trop mal ces rations militaires ! Tiens, y a même du poulet basquaise, du tajine de poulet et du sauté de lapin !

 

Entre le CP 2 et 3, je retrouve le journaliste japonais qui semble décidément doué d'un don d'ubiquité. Partout où on va, So est là. J'apprends qu'il travaille pour une dizaine de supports japonais, dont « Marie Claire », un journal de mangas et même un « Play Boy Japon ». Un micro en main, le journaliste de 2M, enregistre pour la capsule de ce soir. Derrière ses lunettes noires, il est livide le pauvre. On comptera en fin de journée quatre équipages marocains dans les 10 premiers du classement général. Femmes du Maroc est même 1er au Relais des Médias, 5ème au classement G ! De retour à l'hôtel, j'ai la surprise de découvrir un nouveau locataire dans ma chambre : Hicham, employé chez Lavazza. J'apprends alors tout du café, les trois services par jour, le fonctionnement des machines, la société Top Class… Ce Monsieur Lavazza qui dînera avec moi ne parle pas un mot d'italien, mange comme quatre et reste étonnement épais comme un sandwich ONCF. Dans la salle de presse, les règlements de compte commencent. C'est pas facile un journaliste ! Parmi la tribu « presse », on compte deux ou trois mégalos, une peste avec qui j'aurais le plaisir de voyager et pas mal de grandes gueules qui ne manqueront pas de l'ouvrir.

 

« Toutes ces dunes, c' t' écooooeurant ! »

 

Aujourd'hui, j'enrichis mon vocabulaire de termes médicaux et d'expressions québécoises. Nous sommes le 23. Nolcina, rédac chef d'un féminin québécois « Clin d'œil », avait insisté la veille pour que je l'accompagne sur les pistes de la caravane médicale. Je ne me suis pas fait prier. Magali, journaliste parisienne de Chérie FM est également de la partie. Tandis que Nolcina exprime son éblouissement face aux dunes par des « C't'écoeurant ! » (entendez, c'est trop beau), Chantal, cofondatrice d'Amame's, présente, tout en conduisant, son association qui opére en marge du rallye dans le domaine médical auprès des populations locales : objectifs, sponsors, membres… et les derniers cas traités la veille : un petit garçon sourd… Moi aussi je deviens sourd. Impossible d'entendre. Le 4X4 fait un boucan d'enfer rebondissant sur tous les trous de la piste.

 

On arrive à Khamlia, un patelin tout sec de 205 habitants. Pendant qu'on organise dans une des salles de classe un cabinet gynécologique, rangeant des mobylettes, suspendant quelques draps pudiques… je discute avec Zouhair, chirurgien gynéco, tout juste rentré du Congo avec MSF et encore marqué par son expérience à Kaboul sous les Talibans. « 90% des femmes accouchent ici chez elles » me dit-il. « On a dénombré 3 morts cette semaine suite à des accouchements ». Zouhair insiste sur la nécessité d'utiliser les relais locaux, les accoucheuses par exemple, qui ont aussi un savoir-faire qu'il s'agit d'intégrer.

 

Dans une autre classe, Ahmed Hamzi, généraliste, reçoit des patients. Il me fait un cours sur le trichiasis, complication du trachome, qui fait ici des ravages. Cette maladie dite des « cils inversés » provoque dans ces régions de sable et de poussière des cécités irréversibles. Près de 4000 cas ont été recensés. Les consultations se suivent à un rythme soutenu. Le camion se transforme en pharmacie et l'entrée de l'école en salle d'attente. Un groupe de gamins sera formé à l'hygiène dentaire. Docteur « Sninate » explique que le dentifrice ne s'avale pas et qu'il n'y aura pas de brosse à dent pour tout le monde. Retour dans la nuit après un petit ensablage. Côté rallye, j'apprends que la seconde étape aura été plus corsée. Yuri de l'équipage japonais a dû se faire recoudre le menton. Les herbes à chameau ont aussi fait des ravages. Les équipages entrent en galère les uns après les autres. 158, 132… Au bivouac, Je retrouve Ikram, collègue de FDM, de passage, invitée par Nokia. Nous discutons jusqu'à près de 2h du mat avec un photographe free-lance de Citadine. Ikram a vu une araignée monstrueuse dans sa tente V.I.P. Elle ne peut pas dormir seule. Alors, je laisse mon igloo pourri que j'ai eu tant de mal à monter pour une tente première classe avec matelas, coupe de fruits, parfum, lampes... La nuit sera encore courte : deux heures.

 

"Il a fallu que j'aille dans le désert pour manger du navarrin d'agenau"

 

« On a été indulgent. Prochaine étape, terminé ! Ce seront des pénalités ». Le son micro, comminatoire, résonne dans tout le campement ce matin du 24. Il est près de 5h du mat. La veille quelques irrégularités ont en effet été constatées. Des concurrentes ont par exemple été surprises suivant la caravane médicale pour rentrer au bercail. Quelques numéros d'équipages sont épinglés. Je retrouve Ikram qui me dit souhaiter faire un tour d'hélico. Je m'installe donc avec mon petit déjeuner à la table des pilotes de l'hélico. Je leur demande leur prénom. « Nous sommes tenus à une obligation de réserve » me répond l'homme à la casquette. C'est mal engagé ! Je ne réussirai qu'à leur arracher quelques mots « nous sommes de la gendarmerie royale ». Stop. « Nous sommes là pour le sanitaire ». Stop. « Pas d'intervention pour le moment ». Stop. « Juste un accident d'une japonaise qui s'est prise le volant avant le départ ». Stop. Je suis en face de trois murs. J'abrège mon thé à la menthe. Mais où est-ce qu'elle est partie Ikram ?

Le bivouac ressemble à une scène de « Sous le plus grand chapiteau du monde » de Cecil B de Mille : des ouvriers partout, des cordes, des tentes immenses démontées, des camions, des remorques… Saïd, le chauffeur aide monsieur Lavazza à démonter son stand et défaire ses nœuds trop serrés. Houyam, de Relations Event, reconnaissable de loin et de profil, promène son ventre de 8 mois. Quelques ouvriers pieds nus sur le sable rappellent des plagistes.

 

Ce matin l'équipe de 2M s'est perdu. Le GPS du chauffeur est tombé en rade. Il a fallu envoyer une autre voiture. 9h15, les sœurs Navarro arrivent tout juste, fardés blancheur écran total. Elles viennent de passer la nuit dehors. Catherine mange un beghrir debout devant le buffet : « Tant qu'on voyait le relief de la dune, hier, on a tracé. Jusqu'à 20h30. Mais on n'avait plus d'eau et on a pas mal flippé. A force d'en distribuer à droite à gauche, aux gens, aux pointeurs... Alors, quand on a trouvé une bouteille sous le siège en faisant le ménage, on était heureuses ! Et ce matin lorsqu'on s'est réveillées, on était entourées de gamins qui nous scrutaient. Très sympas. On s'est rendu compte aussi que 14 équipages étaient restés dans la région. On était toutes assez proches les unes des autres, mais dans le noir… » A la table d'à côté, Habiba d'Amame's mène un brief musclé et efficace au personnel soignant.

 

Sur la route nous apprenons par la radio que l'équipage 103 a fait quelques tonneaux. Cécile dont le 4X4 a les quatre roues en l'air demande si elle peut rejoindre la balise à pied. « Impossible » lui répond-t-on. De plus, pour rester dans la compétition, la voiture doit être réparable sur place. Départ en 4X4 presse d'un second bivouac à mi-journée avec Hatim, journaliste à la Gazette du Maroc. Avec 2M, ce sera d'ailleurs à peu près le seul journaliste marocain que je verrai durant le rallye. Nous passons la nuit dans le désert, Hatim, le chauffeur et les deux équipages marocains de Femmes du Maroc et de la Comanav. Amina déploie en deux secondes sa tente parapluie. La table est dressée… enfin les boites des rations militaires sont ouvertes. « Il a fallu que j'aille dans le désert pour bouffer du navarrin d'agneau ! » Christiane, n'est pas seule à apprécier ce plat. De gros criquets déjà gambadent sur sa boîte en train de cuire. Puis c'est une araignée couteau qui passe entre les plats. Elle ne fera pas long feu ! Le chauffeur qui a reconnu l'espèce en a vite fait de la bouillie. Christiane nous raconte alors avant de nous coucher l'histoire de Sarah, une scorpionne mortelle qu'elle a adoptée bien malgré elle et qui lui a fait plein de petits monstres. A la lampe de poche, sous la tente, Annick et Mouna tracent leur itinéraire du lendemain. Le vent souffle et je dois enlever la deuxième toile de ma tente qui risque de partir.

 

Le lendemain, dimanche 25, nous arrivons en milieu de matinée dans un petit village d'une trentaine de maisons : Remlia. Quelques chauffeurs se reposent devant des cafés noirs, tandis que deux Marocains sont assis devant des cahiers et crayons offerts par le rallye dans le cadre de l'opération du même nom. Les deux instits me présentent leur village et son école : 300 habitants, 3 classes, 6 niveaux, trois instits dont un malade aujourd'hui et 46 élèves. « C'est difficile les classes combinées ! » soupire Samir. A voir ce douar au milieu du désert, on s'interroge. Il n'y a ici ni animaux, ni commerce, ni agriculture. Que des habitants qui « consomment à Rissani » l'argent gagné on ne sait où. « Nous sommes à 20 kilomètres de l'Algérie » me rappelle Samir, en guise de réponse et plein de sous-entendus. « Ici, les femmes font toutes 10 à 12 enfants chacune, tandis que les pères de famille ont des motos pour chercher … je ne sais pas quoi » (rire). J'apprends que ce sont précisément de cahiers et de crayons dont manque le moins le village. « Les touristes en laissent toujours en passant. En revanche, question matériel pédagogique, nous n'avons rien. Aucune carte, image, mappemonde… et l'activité scientifique se fait sans travaux pratiques, tout oralement. Les jeunes ici n'ont jamais vu un microphone, un téléphone… il n'y en a pas » explique Younes. « Moi j'en ai un » dit Samir, « mais il ne fonctionne pas, y a pas de réseau ici ». Samir m'amène visiter l'école. Un bâtiment très simple entouré d'une ligne de poudre jaune contre les araignées et les scorpions. Deux petites pièces, presque sans fenêtres, un toit percé de toutes parts, « qui risque de s'écrouler », pour laisser passer le sable, la poussière. « On a qu'un tableau et des craies ». Pas de sanitaires « les gamins vont dehors ». Nos deux instits aiment leur métier mais semblent un peu désabusés. Younes n'a pas reçu de salaire depuis septembre et Samir est empêché par les lenteurs de l'administration de s'inscrire à l'université. Les autorisations du ministère arrivent toujours trop tard. « J'ai reçu l'acceptation pour l'année 2003 ce mois de février 2004 ». En face de nous, l'équipage « Femmes du Maroc » vient juste d'arriver. Il est très vite entouré d'une nuée de femmes… du Maroc, curieuses.

 

Les criquets se mangent nature

 

Ce lundi matin, 26 avril, Christiane et Amina sont au chevet de leur bébé à moteur. Le diagnostic est inquiétant et s'aggrave au fil des heures. « Le chassis est plié. Tout est possible ! » Les visages sont graves. Les mécanos ne veulent plus laisser repartir les concurrentes. Christiane est philosophe… et ostéopathe dans le civil : « C'est la colonne vertébrale qui a été touchée ». Amina, elle, tente de convaincre les mécaniciens marocains par des « machi mouchkil » plus affirmatifs qu'interrogatifs, des suppliques et des propos rassurants adressés à toute l'équipe mécanique « On roulera comme des escargots, on ne prendra que les pistes, on fera attention on vous promet… » Christiane sait déjà que c'est joué. Elle prépare l'après, pragmatique, déçue aussi de rater une fois encore les dunes de M'hamid. Le 4X4 dressé sur une petite passerelle, les deux roues avant en l'air, fait de la peine. Tout est touché : transmission, boite de vitesse, suspension, direction… Le 4X4 est même désormais transformé en deux roues motrices. Amina est au téléphone. Les larmes tombent. Le photographe de Maroc Télécom shoote. Terminé.

 

A la balise 6, je me retrouve avec Marithé et François Gerbaud, une fille de « Total recherche » et quelques autres personnes. Nous attendons l'arrivée des filles. Moustafa, le pointeur, me donne sa recette de criquets : « Les criquets doivent être attrapées le soir. C'est le moment où elles sont le moins mobiles. Tu les passes ensuite à la casserole à bouillir dans de l'eau. Puis tu les laisses sécher au soleil une ou deux journées. Moi je jette les têtes et les pattes et les mange nature. Les criquets, ça mange que de l'herbe, c'est bon pour la santé ! » heu…sauf à la sauce insecticide ! En cette période de chasse, mieux vaut manger des M&m's.

 

Catherine Navarro a fait un malaise. « J'ai hurlé comme une tarée sur le toit de la voiture pour appeler des secours » raconte sa sœur, Valérie, sûrement assez distraite le jour du brief assistance médicale. « Cath soufflait comme une femme enceinte et ne pouvait plus bouger ses membres. Mais je sais que c'est psychologique ». Valérie reconnaît avoir surtout pensé à la compétition sur le moment. Elle aurait bien largué sa sœur en plein désert si elle avait pu continuer seule, mais l'équipage, dans le règlement, c'est « deux filles et une voiture ». De toute façon Catherine s'est rétablie et la course a repris.

 

« J'ai piqué des fesses toute la journée, j'ai même pas eu le temps de voir les têtes ! »

 

Le brief du matin du 27 appelle à la prudence. Principalement dans les villages. « Nous avons vu des filles rouler comme des malades. On comprend mieux pourquoi des gamins leur jettent des pierres ! 80 km/h dans les villages, c'est de l'inconscience ». Le brief se termine sur de sages recommandations « Buvez, buvez ! ». Des filles sont tombées comme des mouches la veille et on compte déjà quelques perfusions. Marithé et François Gerbaud donneront le départ. Je m'apprête à partir avec la caravane médicale. Chantal met ses chaussettes à sécher sur son volant. Moi, je me douche avec mon T shirt. Je n'ai plus de rechanges : un camion est déjà parti avec mon sac. Loubna (équipage 161) est trop mal aujourd'hui pour reprendre la route. Elle nous accompagne et s'endort très vite sur la banquette arrière.

 

Christiane et Amina de l'équipage Femmes du Maroc sont réquisitionnés pour la caravane. Elles participeront à toutes leurs activités, inauguration d'une école maternelle à Ihandar, consultations et soins à Bounou Ouled Driss, Foum Zguid…

 

« Je viens de faire une cinquantaine d'injections » annonce Christiane. Il n'est pas encore midi ce 28 avril. La caravane s'est installé dans un petit dispensaire sans eau, sans électricité de la région de Foum Zguid. Le rythme s'accélèrera encore dans la journée. « Je n'ai même pas eu le temps de voir les visages, j'ai piqué des fesses toute la journée » raconte Christiane qui a eu le temps d'observer la « propreté impeccable » de ces populations et leur « peau saine ». Son regard est aussi celui d'une ostéopathe : « Beaucoup de douleurs articulaires et vertébrales. Les femmes sont très largement plus touchées. Ce sont elles, c'est certain, qui font ici les plus durs travaux »

 

Pendant que Christiane pique a tour de bras des patients debout, un chirurgien opère dans la même salle. Pour un trichiasis d'abord, puis un abcès au sein. J'assisterai aux deux opérations. Amina fait le tri à l'entrée. Mais au regard de l'état de santé des patients, ils doivent presque tous passer chez l'ophtalmo, le généraliste, le gynéco… Et même s'ils n'ont rien, tous souhaitent des médicaments. Le lendemain, ce sont des visites d'écoles et de nomades dans le désert.

Les criquets sont arrivées par milliers. Vertes fluo avec des points noirs. Les tempêtes de sable, les trois derniers jours, rendent la visibilité et la navigation des gazelles de plus en plus difficile. L'installation d'une tente ressemble désormais à une partie de planche à voile ou de cerf volant. La fatigue se fait partout sentir. Les visages se creusent, se couvrent de poussière et de sable pour former un écran total, très efficace. J'apprends qu'un équipage a confondu un drapeau marocain avec une balise Aïcha. Des petits accrochages avec des militaires ont suivi. Tandis que d'autres, comme chaque année, fonçaient droit sur l'Algérie

 

Le 30 avril, sonne le départ. Un 4X4 de la caravane médicale se couchera sur la route de Marrakech. Rien de cassé, mais la voiture reste inutilisable. Il faut réorganiser les voitures. Je décide de rester faire du stop et envoie à Houyam, organisatrice chez Events, un sms pour savoir dans quel hôtel je suis. Mon sms fait mouche. C'est le téléphone arabe. Message amplifié, transformé. Ca devient chez Dominique Serra « il faut arrêter ce journaliste qui est en train d'alerter toute la presse ». Quant à Habiba responsable de la caravane, prévenue à la même minute, elle se met simplement à me hurler dessus, hystérique. « T'avais besoin d'alerter tout le monde ? » Heu… tout le monde ? ? ? Oui, je crois que la fatigue chez tout le monde commence à se ressentir. Vivement Casa…

 

Pour moi ce sera d'abord « Caftan » à Marrakech, juste après la remise des prix des gazelles. Je passerai des bédouins du désert à une autre faune bien plus hype. Les gazelles, c'est une expérience extraordinaire. Mais quitter les rations militaires pour le champagne et les petits fours, le lever scout pour la grasse mat, la promiscuité pour l'intimité et se découvrir ailleurs que dans un rétoviseur de 4X4 pour pouvoir se raser de près, se parfumer… c'est franchement appréciable aussi ! Les gazelles japonaises découvrent les joies du sable


 

« Tout était surprenant pour nous. On ne savait jamais trois mètres plus loin ce qu'on allait trouver » (Equipage 127 : Yuri Nogushi, Akiko Marumo)

Soit, ces sympathiques gazelles n'ont pas brillé par leurs performances. Elles n'en ont pas moins fait un passage très remarqué dans le désert, attirant la curiosité des bédouins, des dromadaires et la sympathie unanime des autres gazelles. Il faut dire, qu'elles ne constituaient pour aucune d'entres elles une véritable menace ! Leur heure de gloire ? Un passage sur 2M qui leur a attiré la sympathie de tous les Marocains. Devant les caméras de la chaîne nationale, les deux équipières pleurent de joie. Elles viennent de découvrir au bout du 3ème jour… leur première balise ! Yuri raconte ses mésaventures, un gros pansement sur le menton (souvenir d'un bond de trois mètres du 4X4 sur une dune). Rien ne prédisposait ces japonaises à participer à un tel rallye. Yuri avoue n'avoir conduit que des voitures automatiques, quant à Akiko, elle découvre le sable dans les premières minutes du départ à Erfoud. « Tout était surprenant pour nous. On ne savait jamais trois mètres plus loin ce qu'on allait trouver » raconte Akiko plus coutumière du périf' de Tokyo que de la nature marocaine. Une autre planète ! « Difficile au Japon de trouver un chemin de terre, un terrain vierge. Tout est balisé, goudronné ». Akiko découvre que le désert n'est même pas éclairé la nuit et est encore plus surprise de voir que des personnes s'y déplacent dans le noir « Au Japon, tout est éclairé ! » Les paysages du sud sont pour elle « totalement irréels, trop beaux pour être vrais, comme au cinéma ». Yuri n'est pas seulement navigatrice. Comme Akiko, elle est journaliste automobile. Entre deux balises, elle écrit ses papiers pour « Navi » et « Tibo », deux magazines auto nippons. On la surprend même, au moment du départ, accroupie à photographier des concurrentes ! L'équipage a continuellement progressé, tout le long du rallye, allant de découverte en découverte, de surprise en surprise. Akiko ne s'est pas remise encore de ce rafistolage d'une portière, réalisé par des Berbères, avec un panneau publicitaire Elf. Les deux japonaises ont adoré les quelques échanges qu'elles ont eu avec les populations du désert. Elles reviendront.

 

Les mères-filles…

 

« Maman est très longue à la détente ! » Anne-Laure de l'équipage mère-fille Comptoir des Cotonniers (N°149)

 

« Elle m'énerve à me demander toutes les deux secondes où on va ! Et lorsque j'essaie de me libérer un peu l'esprit, elle a toujours trente-six questions à me poser ! » Caroline, 27 ans, a tenté l'aventure avec sa mère, Maryvonne. Malgré quelques agacements, Caroline ne regrette pas ce choix. Le conflit ne lui fait pas peur : elle sait le lien avec sa mère « indestructible ». Anne-Laure, 19 ans, partage ce sentiment. Pourtant, ça n'a pas toujours été très simple entre elle et sa mère, Christiane. Mais si Anne-Laure devait revenir, « ce serait avec maman, pour faire mieux ! » et cela, même s'il existe des coéquipières plus vives : « Maman est très longue à la détente ! ».

Côté mères, l'expérience a été très enrichissante. « Difficile de trouver l'équilibre entre mère et coéquipière » avoue Maryvonne. « Nous ne sommes pas dans des situations de survie absolues, mais nous sommes mises malgré tout dans des situations extrêmes nous obligeant à revenir à l'essentiel ». Christiane reconnaît que sa fille n'est pas une coéquipière comme une autre : « Je prends beaucoup de l'angoisse de ma fille, et j'évite souvent de prendre des risques avec elle » Dans ces deux équipages du « Comptoir des cotonniers » dont toute la communication tourne autour de « une mère, une fille, deux femmes », ce sont les mères qui jouent le rôle de pilotes. Les filles conseillent et naviguent, une sorte de rôle inversé de ce qui se passe dans la vie. Pour les deux mamans, l'expérience du rallye semble avoir été un vrai révélateur de l'autonomie acquise par les jeunes filles. « Quand je regardais ma fille courir dans les dunes, je me disais qu'elle avait bien grandi… » (Maryvonne). « Je suis extrêmement fière d'Anne-Laure. Sa confiance en elle m'a surprise. J'ai pris conscience qu'elle pouvait être autonome » (Christiane). A quand un équipage petite fille - grand-mère ?

 

…et les frangines

 

« Quand tu as faim, tu manges tout » (Delia et Clara Moreno de Borbon, Equipage 148).

« Nous on a l'habitude de se taper dessus, alors pas de problème ! On sait quand s'arrêter. On se connaît bien ! » Les sœurs Navarro (équipage marocain 154) partagent tout depuis déjà bien longtemps. La cohabitation dans l'espace réduit du 4X4 ou de la tente ne les effraie donc pas. D'ailleurs l'expérience montre, que les gros clashs ont toujours été entre deux équipières sans filiation. Au rallye, on se raconte encore quelques histoires… La bonne copine qu'on finit par essayer d'achever à coups de casque ! L'entente était au beau fixe aussi chez les frangines espagnoles (Delia et Clara Moreno de Borbon, Equipage 148), même si « il y a toujours des moments de crise » reconnaît Delia qui l'explique par la fatigue. « Et puis tu manges mal, tu dors mal… » ajoute Clara.

Les frangines (les nièces du roi d'Espagne) ont joué les sœurs Thérésa, aidant tant qu'elles pouvaient tous les équipages croisés en difficulté : Portugaises, Belges et bien sûr Marocaines avec lesquels elles ont d'ailleurs souvent « copiné ». Pas de doute, le rapprochement maroco-espagnol est sur la bonne route ! Clara reconnaît avoir d'ailleurs beaucoup plus de parenté avec les Marocains qu'avec le reste des Européens. Surtout sans doute depuis qu'elle a goûté la paella en boîte des rations militaire de l'armée française distribuée lors du rallye. Et vous en avez pensé quoi de cette paella ? Delia : « sans commentaire » Clara : « Quand tu as faim, tu manges tout ! »

Les sœurs Moreno sont arrivées secondes au classement général. Leur technique : « On essaye de tracer le plus droit possible » explique Clara qui en est à sa troisième participation et à son 5ème séjour au Maroc. « C'est quand même dur d'être première durant toute la course et de se faire doubler juste sur la fin » regrette Delia, qui vient de féliciter l'équipage marocain vainqueur, à la table voisine. « …Elles étaient meilleures ! »

 

Les « Femmes du Maroc » : Dune de choc et hic mécanique

 

Pas de chance pour l'équipage « Femmes du Maroc » cette année (Christiane Landrac et Amina Benjouid) ! Pourtant l'alchimie devait prendre. L'expérience et la sagesse alliées à la vivacité et à la jeunesse. Bon, la présentation est un peu caricaturale car Christiane, 58 ans, est loin d'être rouillée ! Les deux doyennes du rallye, Christiane et Annick Denoncin (5ème au classement général) constituaient même pour l'ensemble des équipages les plus sérieuses menaces ! Christiane est une sportive. Voile, ski, marche à pied, vélo… Endurante comme un chameau,elle dort peu et peut traverser sans gêne le désert. Dehors ou à son cabinet (elle est ostéopathe) elle peut tenir 12 heures non-stop, en sautant tous les repas. La voiture, elle s'en fout, même si elle en a quatre. C'est l'aventure, le désertet les rencontresqui l'émoustillent.Et si elle raffole de 4X4,c'est uniquement parce qu'ils lui permettent d'aller partout. Elle fait même partie depuis dix ans d'un club 4X4 : le « Syncro club ». C'est sa troisième participation au Rallye.En 2002, elle reste coincée dans un oued, avec de l'eau jusqu'aux vitres. C'est l'année des inondations ! En 2003, c'est la casse de deux amortisseurs. Elle ne crapahutera jamais les dunes de M'Hamid avec son 4X4. Cette année encore, en effet, ce sera la casse mécanique (châssis et boîte de vitesse). C'est la voile, pratiquée depuis l'âge de 16 ans qui l'a menée à la navigation. Un exercice que cet esprit scientifique affectionne et réussit à merveille. Christiane, qui a toujours été entourée d'hommes, apprécie aujourd'hui la compagnie des femmes. Elevée comme un garçon, au milieu de ses frères, elle a aujourd'hui trois fils.

 

Amina, elle, est née au milieu de filles : quatre sœurs et un frère et a été élevée au son du clairon. Autant dire que les levers à 4h du mat ne l'ont jamais dérangée. Un père navigateur de l'armée de l'air, un oncle qui a été le 1er pilote de la gendarmerie royale, mort lors d'une mission en Espagne, une cousine commandant dans le même corps de métier, une sœur assistante sociale militaire… La famille Benjouid est une vraie petite caserne ! Née à Meknès, Amina a vécu toute son enfance et adolescence à Laâyoune. Elle se souvient encore des tempêtes de sable, de la canicule, du bruit des chars et de son immeuble, brûlé par le Polisario, qu'elle a dû quitter petite. Amina est sportive. A 13 ans, elle arrive deuxième en athlétisme au niveau national. La conduite 4X4, elle la découvre avec l'association « Cœur de Gazelles » dont elle est présidente. L'association fédère les initiatives humanitaires en marge du rallye. C'est pour la scolarisationdes petites filles en milieu rural qu'Amina roulait. « Je me sentais une responsabilité. Je voulais gagner le Relais des médias, économiser le maximum de kilomètres et tracer en passant des endroits infranchissables ». Amina est dithyrambique sur sa coéquipière : « elle est adorable, très gentille, compréhensive… » Christiane, de son côté, considérait Amina un peu comme sa fille. L'année prochaine, si elle peut, Amina se relance dans l'aventure, en tirant cette fois les leçons de ses erreurs passées.

 

Une blonde, une brune… et une 1ère place pour le Maroc

« On a joué les Mike Giver dans les dunes » Florence Baudelin, équipage 156 groupe 4 - HP-ALD-Automotive.

 

Florence (la brune) se souviendra de la dernière étape. « Presque une journée pour trouver une balise, un pare-choc explosé, des heures coincées entre deux dunes… On a même perdu notre boussole ! » L'équipage 156 est joueur. Arrivés en 2ème position à l'issue de l'avant dernière étape, les 156 décident de jouer le tout pour le tout : « On a misé sur le parcours noir, le plus difficile pour gagner un max de points ». Durant, toute la dernière étape marathon, les deux françaises de Casa ne cessent de se demander où sont passées leurs rivales Espagnoles. C'est en arrivant au bivouac qu'elles apprennent qu'elles sont en tête. Les Casablancaises sont aux anges.

La course a été très physique : « Je n'ai jamais poussé une voiture aussi fort » se souvient Françoise (la blonde) « On a jamais eu le temps de souffler, ni même de manger. On a bouffé que des cacahuètes, des bonbons et des barres de céréales ». Florence avoue avoir presque oublié ses enfants. Mais elle n'est pas la seule parmi les gazelles à oublier sa vie « civile » l'espace du rallye, la tête paralysée par une pensée unique : « balise, balise, balise… ». Florence est admirative et reconnaissante devant sa Toyota HDJ 105. « Elle est super cette voiture ! Elle monte partout ! » Les deux filles ont en commun le goût du sport et de la compétition. Elles pratiquent golf, tennis, équitation, natation. A les entendre parler, on les dirait presque sœurs. « On est très complémentaires » reconnaît Françoise. « On a bien eu deux ou trois coups de gueule, mais on en a parlé et c'était réglé. Flo a été top dans la conduite dans les dunes et si je le refaisais ce serait encore avec elle ». Même son de cloche chez Florence : « On est assez autoritaires toutes les deux, mais il n'y a pas eu de leadership. Quelques claquements de portières c'est tout ! On a aussi partagé les responsabilités de pilotage et de navigation, pour le meilleur et pour le pire ». Le meilleur les attendait à Marrakech : une première place bien méritée pour l'équipage.

 

Yann Barte, Femmes du Maroc, juin 2004

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Published by Yann Barte, dans FEMMES DU MAROC - dans Société
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