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1 septembre 2007 6 01 /09 /septembre /2007 04:09

Derrière la question de la libre circulation… 

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HISTOIRE - Près d’un demi-siècle après la fin de la Guerre d’Algérie, les harkis qui retournent dans leur pays natal prennent toujours le risque de se voir refoulés à la douane. Eux ou leur cercueil…

La libre circulation pose toujours problème à ces hommes dont la représentation oscille toujours entre “bon patriote” et “collabo”.

 

La question de la libre circulation des harkis (1) revient régulièrement. Sans jamais être réglée. A l’espoir suscité par des déclarations officielles, succède invariablement, dans la communauté harkie, la déception liée aux velléités des gouvernements français successifs et à l’animosité toujours vivace des autorités algériennes à leur égard. “En France, aucun suivi n’est assuré dans les partis sur ces questions qui reviennent de façon sporadique, lors d’un événement particulier ou d’une échéance électorale. C’est tout.”

 

Smaïl Boufhal, maire adjoint PS de Grand-Couronne (Seine-Maritime) et président de l’association Générations mémoire Harkis, a vu défiler des commissions interministérielles, des questions écrites à l’Assemblée… en vain ! Les interlocuteurs algériens bloquent les discussions et “la France n’arrive pas à faire appliquer le droit international”.

 

Côté français, cette question, qui soulève toute la problématique harkie, n’est toujours pas à l’ordre du jour. Le candidat Sarkozy, pourtant partisan très tiède de la “repentance systématique”, promettait en mars 2007 un texte reconnaissant la responsabilité de l’Etat français dans les massacres des harkis : 80 000 ont en effet été exterminés après le cessez-le-feu du 19 mars 1962, abandonnés par la France au FLN. Cette reconnaissance officielle, attendue depuis un demi-siècle, serait assurément un grand pas pour la communauté harkie ! Une urgence et un préalable sans doute pour que leurs enfants se sentent enfin pleinement et plus sereinement français, et abandonnent enfin ce mot de “harki” qui s’est, au cours des années, ethnicisé. Les harkis ne se sont jamais satisfaits de la déclaration de Jacques Chirac : “La France, en quittant le sol algérien, n’a pas su empêcher les massacres”, puisqu’elle sait aujourd’hui qu’elle n’a tout simplement pas “voulu”. Le président Sarkozy prendra-t-il à bras-le-corps la question de la libre circulation ?

 

L’Algérie refoule des cercueils

 

Côté algérien, les autorités restent muettes à ce sujet, se cachant généralement derrière une bureaucratie paralysante. Du service consulaire de l’ambassade au consulat de Lille, Strasbourg… les réponses restent identiques : “Je n’ai pas le droit de répondre à votre question… écrivez au consul général… qui n’est pas là actuellement…”, “Je ne sais pas.” Si certains consulats disent ne pas disposer de listes de harkis, le consulat de Paris reconnaît indirectement leur existence : “La politique est la même depuis des années. Des personnes ont demandé des levées de mesures du fichier et les ont obtenues. Tout dépend de ce qu’elles avancent comme arguments.” Mais de quels arguments parle-t-on ? On n’en saura pas plus. S’agit-il, comme l’avait suggéré un ministre proche de Bouteflika à Oran en septembre 2005, de faire repentance, comme il l’avait demandé aux enfants de harkis ? (Voir encadré page 59).

 

Les déclarations de Bouteflika assimilant, il y a encore deux ans, les harkis aux “collaborateurs” ne laissent pas présager pour l’heure d’un revirement sur ce point. “Comment se fait-il que la France, depuis 1962, n’a jamais négocié ce principe de libre circulation ?, s’offusque Mohamed Haddouche, ex-président de l’association Ajir. Je peux comprendre qu’on puisse inquiéter certains ayant commis des actes effroyables, mais il faut bien que sur le plan des principes la libre circulation soit permise.”

 

Les harkis n’ont jamais été au menu du traité d’amitié franco-algérien, aujourd’hui repoussé aux calendes grecques. En revanche, ils sont apparus à leur grand dam lors de la loi sur les effets positifs de la colonisation. “Mais quel rapport ?”, s’interrogent encore les associations harkies qui dénoncent, une fois de plus l’amalgame. Pour Mohamed Haddouche, le terme de “retour” n’est sans doute pas approprié : “Il s’agit surtout pour ces harkis de se recueillir sur la tombe de leurs parents, de revoir le village de leur enfance… Certains aussi souhaitent être enterrés en Algérie près des leurs. Les cadavres échappaient jusque-là à la règle mais, de plus en plus, on renvoie les cercueils”, déplore le militant. Autrefois, la France remboursait les voyages de ceux qui étaient refoulés. Ça ne se fait plus. “Aujourd’hui, les autorités nous demandent qu’on fasse remonter les cas de refus de visa ou de refoulement. A quoi bon ? Il n’y a jamais de suite !” Le terme de “retour” entretient aussi le mythe du désir des harkis et de leurs enfants de “rentrer” en Algérie, alors que la situation économique du pays pousse plutôt les jeunes Algériens à émigrer en France.

 

Les enfants de harkis sont-ils plus libres de se déplacer ? Globalement, oui. Les associations dénoncent cependant là encore quelques discriminations. “Si vous avez un passeport français et un nom arabe, on pourra vous demander si vous avez fait votre service militaire.” Nombre d’enfants de harkis se voient ainsi coincés une semaine, le temps de se faire envoyer leur livret militaire, ou contraints de faire leur service en Algérie, en vertu d’un accord bilatéral prévoyant que toute personne d’origine algérienne peut faire son service dans l’un ou l’autre pays. Reste à savoir si ces tracasseries touchent davantage les fils de harkis que les autres enfants d’émigrés algériens. Difficile à savoir en l’absence de chiffres.

 

Le mythe de l’engagement pour la France

 

“N’est-il pas temps que les vivants comprennent que cette guerre les traverse tous, qu’ils ont tous du fellaga et du harki, de l’immigré ou de l’émigré en eux ?” En 2005, Fatima Besnaci-Lancou, présidente de l’association Harkis et droits de l’Homme, et l’historien Claude Liauzu (celui même qui était à l’origine de la mobilisation contre la loi finalement abrogée de février 2005 sur les effets positifs de la colonisation) lançaient dans Libération un appel à lever l’opprobre qui pèse sur ces anciens soldats algériens supplétifs de l’armée française. Mais il est bien difficile de trouver un écho lorsque l’on vient ajouter de la complexité dans une histoire qui s’est construite, des années durant, sur une opposition grossière entre résistants au colonialisme et traîtres à la future nation algérienne. Pour qu’il y ait des héros, il faut bien qu’il y ait des traîtres ! “L’histoire n’est pas une science exacte. C’est une construction sociale, voire un produit idéologique. Le FLN a besoin de cette histoire mythifiée et mystifiante, parce qu’il faut bien dire que le bilan n’est pas très glorieux…”

 

Pour Mohand Hamoumou, auteur de nombreux ouvrages sur la question, “les harkis n’étaient pas contre l’indépendance. Beaucoup étaient messalistes (2) et se sont fait décimer par le FLN. Beaucoup même étaient au départ au FLN avant de s’en détourner”. En fait, les harkis n’étaient pas plus “ces traîtres de l’indépendance qu’en a faits l’Algérie que ces valeureux patriotes français qu’en ont faits certains pieds noirs”. Pour Mohamed Haddouche, “les harkis, coincés entre le marteau et l’enclume, ont surtout voulu se protéger du terrorisme FLN qui a touché en premier lieu les populations civiles. Lorsqu’on vient violer votre femme ou égorger votre père, les événements décident pour vous…”.

 

Les historiens manient d’ailleurs avec d’infinies précautions la notion d’engagement et reconnaissent que la fidélité à la France n’est le fait que d’une “minorité sociologiquement très atypique”. “L’engagement de nombre de ces paysans dans les rangs de l’armée française s’inscrit dans un contexte économique marqué par une crise profonde de l’agriculture”, rappelle en outre Tom Charbit dans Les harkis. Quant aux notions mêmes d’Etat ou de nation, elles avaient peu de sens chez ces paysans. “Si l’on refuse de réduire cette histoire à une accumulation de cas particuliers (chacun à ses raisons), si l’on veut éviter les platitudes psychologiques (ils ont cédé à la pression), les généralités ethnologiques (ces Kabyles ont toujours été des rebelles), les raccourcis historiques (ce sont des collabos) ou les facilités de sociologie spontanée (il fallait bien manger), il est nécessaire de poser cette question de l’engagement dans une perspective sociohistorique (...)”, continue l’historien. Finalement, “remettre les harkis dans le contexte de l’histoire coloniale, c’est déjà une réparation historique colossale”, explique Amar Assas, le militant de Harkis et droits de l’Homme qui avait fait sensation dans un article de l’Humanité où il rappelait “le sale boulot” qu’avaient fait les harkis dans l’armée française. “Et puis il faudra bien s’intéresser aux familles restées en Algérie et qui sont légitimées à réclamer les mêmes droits que les harkis de France.”

 

Une méconnaissance de leur histoire

 

Aujourd’hui, si les autorités algériennes continuent à entretenir ces oppositions caricaturales, les Algériens, eux, savent – et les contemporains de la guerre en premier lieu – que la guerre n’a pas été aussi manichéenne que la propagande du FLN le laisse entendre. Le dialogue, les échanges, les mariages entre Algériens et harkis sont aussi bien plus courants qu’on ne l’imagine. Mais ces derniers souffrent d’abord de la méconnaissance générale de leur histoire. Une histoire encore en friche, morcelée entre les différentes disciplines et des découpages historiques toujours un peu arbitraires. Il est sans doute urgent que l’Algérie ouvre enfin ses archives aux historiens pour replacer les harkis dans le contexte global de la colonisation et de la guerre, comme le demandent les associations elles-mêmes, pour en finir avec les clichés de cette représentation trop simple du harki qui aurait fait un choix.

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, septembre 2007

 

(1) Au sens strict, les “harkis”, membres d’une harka, ne forment qu’une des catégories de “supplétifs musulmans” recrutés par l’armée française pendant la Guerre en Algérie. Aujourd’hui, le terme désigne de façon plus large l’ensemble de ces “musulmans” enrôlés dans l’armée française et, par extension, les descendants de ces harkis rapatriés.

(2) Le massacre des partisans de Messali Hadj, indépendantiste marqué par l’islam politique, avait fait 374 morts en mai 1957 dans le village de Melouza.


 

45 ans après, la même demande pressante de reconnaissance
de leur abandon par la France

   


 

 

 Côté algérien

Des maux et toujours des mots

Des mots qui blessent

 

16 juin 2000, à la télé française, Abdelaziz Bouteflika déclare que le peuple algérien n’est pas “encore” prêt à accepter que des harkis puissent revenir en Algérie. Le président algérien les compare aux “collabos” français sous l’Occupation.

 

2 septembre 2005, Abdelaziz Bouteflika, à Chlef : “Les enfants des harkis ont les mêmes droits que le reste des Algériens, à condition qu’ils défendent ce paisible pays.” “Ils ne sont pas responsables des actes de leurs parents. S’ils veulent regagner la patrie, ils peuvent prétendre devenir Algériens à part entière, ils sont les bienvenus…” Le président algérien estime toujours en revanche que les harkis sont des “collaborateurs des forces coloniales”.

 

8 septembre 2005, à Oran, le président algérien affirme que, parmi les erreurs commises dans le passé, figurait le traitement du dossier des familles de harkis. “Nous avons commis des erreurs à l’encontre des familles et des proches des harkis, et n’avons pas fait preuve de sagesse. Nous avons suscité en eux un sentiment de haine et de rancœur, portant ainsi un préjudice au pays.” Mais le même mois, le ministre de l’Agriculture, Saïd Barkat, demande aux enfants de harkis de faire repentance : “… Quant à leurs enfants, ils seront les bienvenus à condition qu’ils reconnaissent de facto les crimes de leurs parents.”

 

2 avril 2007, Miloud Chorfi, le porte-parole du Rassemblement national démocratique (RND), précise dans La Tribune que, parmi les conditions requises pour être candidat du RND aux élections, il faut donner “l’assurance de n’être pas issu d’une famille contre laquelle a été retenue l’accusation d’avoir été ‘harki’ pendant la période coloniale”.

 

Côté français

Des mots qui s’envolent

 

Janvier 2001, Jacques Chirac décide que la journée du 25 septembre 2001 sera une journée nationale d’hommage aux harkis. La même année, il déclarera que “ la France, en quittant le sol algérien, n’a pas su empêcher les massacres.” Les associations lui reprocheront de ne pas avoir été plus loin.

 

Mai 2006, François Bayrou, à propos du traité d’amitié franco-algérien : “La vraie amitié n’a pas besoin de traité, surtout avec des conditions préalables d’excuses ou de repentance unilatérales. Elle a besoin de vérité, de respect mutuel et de bonne foi.”

 

Mars 2007, Nicolas Sarkozy, durant sa campagne : “Si je suis élu président de la République, je veux reconnaître officiellement la responsabilité de la France dans l’abandon et le massacre de harkis.”


 

Repères

 

- “13 chibanis harkis” de Fatima Besnaci-Lancou, éd. Tirésias, nov. 2006, 9,50 euros. Un livre témoignage. Treize hommes nous content leur destin déchiré de harkis, entre honneur et mépris.

- “Les harkis” de Tom Charbit, collection Repères, Edition la Découverte, mars 2006, 8 euros. Une très bonne synthèse de l’histoire des harkis par un doctorant en science politique de l’EHES.

- “Harkis" (DVD), film d’Alain Tasma avec Smaïn. Fév. 2007, 11 euros. 1972, dans le Sud de la France, dans un camp de harkis entouré de barbelés : insalubrité, privation de liberté, couvre-feu, tutelle administrative et financière infantilisante, travail obligatoire… constituent les conditions de vie de la famille Benamar.

 

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Published by Yann Barte dans LE COURRIER DE L'ATLAS, septembre 2007 - dans Politique
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commentaires

LOUANCHI 20/02/2013 22:20

HARKIS LES CAMPS DE LA HONTE : HOCINE LE ... DAILYMONTION.