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1 septembre 2003 1 01 /09 /septembre /2003 02:47

Un retour en force des larmes ! C'est ce qu'annonce pour les années à venir Patrick Lemoine, psychiatre et Chef de service de l'Unité clinique de psychiatrie biologique à Lyon et auteur du livre « Le sexe des larmes » (1) .

 

Depuis la nuit des temps, la femme communique, parle, écrit, pleure tandis que l'homme dissimule son chagrin, construit, frappe, picole, s'enfuit. Mais aujourd'hui les hommes cachent de moins en moins leurs larmes pour leur plus grand bien, et sans doute pour celui de l'humanité…

La télé réalité nous inonde de larmes, les politiques ne cachent plus les leurs. « Les choses changent, elles changent même à toute allure… » affirme le psychiatre.

 

INTERVIEW

Changer Tout : L'homme pleure moins que la femme. Peut-on l'expliquer par des différences physiologiques ?

 

Patrick Lemoine : Certainement. La femme est deux fois plus sujette à la dépression que l'homme. Soumise aux pressions de son milieu intérieur (température, hormones), elle souffre d'une indéniable vulnérabilité physiologique, biologique. Il existe des formes de dépressions exclusivement féminines, comme le syndrome prémenstruel, la ménopause ou les dépressions d'automne qui touchent quatre à cinq fois plus de femmes que d'hommes. Il faut donc absolument distinguer les larmes pathologiques, physiologiques des autres larmes.

 

Les femmes n'auraient-elles pas aussi simplement plus de raisons de pleurer ?

 

Oui, sans doute. Nous sommes d'ailleurs obligés de faire appel à des facteurs socio-culturels pour expliquer ces différences entre les sexes face aux larmes. Comme les larmes, l'oppression féminine coule de source. La femme a été de tous temps plus opprimée que l'homme. Machisme, sexisme, islamisme et bien d'autres mots en « isme » ont bien sûr joué un rôle essentiel dans cette oppression. Mais c'est sans doute cette force, cette capacité naturelle de la femme à communiquer (entre autre par les larmes) qui est la raison première de cette inégalité entre hommes et femmes.

 

Hommes et femmes pleurent-ils de la même manière, pour les mêmes raisons ?

 

Pour aller un peu vite, je dirais que la femme pleure de façon compassionnelle et l'homme de manière officielle. C'est ce qui apparaît dans les films, les livres et dans la petite enquête que j'ai menée dans mon entourage pour la rédaction de mon livre. La femme pleure souvent en groupe, quand elle voit une autre pleurer, pour soutenir. L'homme aura la larme à l'œil devant la beauté d'une fanfare lors d'un défilé militaire ou devant les exploits sportifs d'un Français qui monte sur le podium… Ce sont des larmes autorisées, non déshonorantes, viriles. On a coutume de dire que l'homme pleure comme il éjacule.

 

Il n'a pas toujours été honteux de pleurer dans l'histoire. Pouvez-vous nous rappeler les passages où les pleurs masculins étaient mieux compris qu'aujourd'hui ?

 

On sait que dans la Grèce pré-homérique, l'homme en guerre pleurait. Dans l'Iliade, Achille alterne, dans une sorte de rythmique, les chants de pleurs et de combat. Tous les grand héros de l'Antiquité pleuraient abondamment sur les champs de bataille. Dans les périodes de paix, en revanche, l'homme n'a plus le droit de pleurer. Les larmes se sont finalement asséchées à Sparte, à Athènes… et il faudra attendre le Moyen Age pour que les larmes des hommes soient à nouveau considérées comme très viriles. C'est l'époque de l'amour courtois et des amitiés viriles. Roland pleure Olivier, Charlemagne pleure en découvrant le champ de bataille… Puis il y a le 18ème et l'époque romantique avec Musset, Chopin, Chateaubriand… qui se mirent à larmoyer sans discrétion, quelquefois moqués par leurs contemporains et aujourd'hui enfin… les hommes pleurent à nouveau. C'est passionnant à observer. C'est sans doute une des premières périodes avec la Grèce où l'homme assume enfin sa partie féminine. On voit alors des hommes considérés comme virils verser des larmes, comme Tapie ou Bush…

 

Avec quelquefois aussi une manipulation politique…

 

C'est bien que la larme est devenue un outil de communication comme un autre ! Si les conseillers de Bush qui suivent évidemment l'ère du temps conseillent par exemple au Président de pleurer le soir du 11 septembre ou lors de l'accident d'une navette spatiale, c'est bien qu'ils ont compris l'impact de ce moyen de communication.

 

La femme est parvenue aujourd'hui à réconcilier les valeurs féminines et masculines, d'où vient ce retard de l'homme à parvenir à cet équilibre ?

 

Les femmes ont en effet compris bien des choses avant les hommes. Georges Sand est sans doute une des pionnières. Très féminine, elle portait le pantalon, fumait la pipe, draguait comme un homme. Elle est un peu la fondatrice du féminisme occidental. Les femmes ont une intelligence de la communication nettement supérieure à celle de l'homme qui reste un chasseur, un guerrier. Les hommes ont ainsi mis beaucoup plus longtemps à accepter l'autre partie d'eux-mêmes (leur partie féminine). C'est en observant les femmes qu'ils ont finalement compris, il y a 10 ou 15 ans peut-être.

 

Vous affirmez que « la bisexualité est l'avenir de l'humanité ». Les bis et homos auraient-ils donc une longueur d'avance sur cette masculinité nouvelle en construction ?

 

Le terme de « bisexualité » n'est peut être pas le terme approprié. Il s'agit en fait d'assumer sa partie féminine et masculine, sans référence au choix sexuel, même s'il est probable que les bis et homos acceptent mieux ces deux parties d'eux mêmes. Si l'homosexualité est aujourd'hui admise, voire encensée, c'est certainement symptomatique de ce phénomène récent de reconnaissance chez l'homme et la femme de ces deux parties, masculine et féminine, de ce nivellement récent des genres masculin et féminin.

 

Qu'est-ce que l'homme, cet "impuissant lacrymal", peut gagner à retrouver sa capacité à pleurer ? Les larmes ont-elles une valeur thérapeutique, cathartique ?

 

Le fait d'avoir accès à une part interdite, censurée de soi-même est déjà un enrichissement. Les pleurs permettent de communiquer et de soigner. Pleurer fait du bien. Malheureusement la psychiatrie ne supportent pas les pleurs et les combat à grands coups d'antidépresseurs. Pleurer, c'est intelligent, c'est exprimer, prendre son temps, réfléchir.

 

On a toujours valorisé les manifestations physiques et agressives des émotions masculines. Si les hommes pleurent à nouveau, c'est plutôt prometteur pour l'avenir de l'humanité, non ?

 

Certainement. Tout ce qui encourage la communication non violente est un progrès incontestable. Et ne vaut-il pas mieux voir les gens pleurer que se cogner ? L'Homme bien portant est celui capable d'utiliser l'outil de communication adapté : le sourire, la parole, le clin d'œil, l'écriture, la musique… ou les larmes.

 

(1) "Le Sexe des larmes. Pourquoi les femmes pleurent-elles plus et mieux que les hommes ?" de Patrick Lemoine, 16,60 €uros, Laffont, sept. 2002.

 

Yann Barte, Changer Tout, septembre 2003

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Published by Yann Barte, dans CHANGER TOUT, septembre 2003 - dans Buzz
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