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1 juin 2010 2 01 /06 /juin /2010 23:17

RELIGION Un appel contre l'homophobie et la transphobie lancé par l'imam Tareq Oubrou, une association d'homos musulmans, un colloque à l'Assemblée nationale, une conférence internationale en Afrique du Sud… La planète islamo-gay gagne en visibilité.

 

« Je suis croyant et pratiquant et convaincu qu'il est possible de construire une représentation progressiste et humaniste à partir des textes religieux, sans qu'il soit nécessaire de les déformer, disséquer ou d'en jeter des parties… » Ludovic Lotfi Mohamed Zahed, président de la jeune association HM2F (Homosexuels musulmans de France), née en janvier 2010, reste passionnément attaché aux textes : « Je les ai chéris, adorés. Ils m'ont inspiré mes principes de vie, mes choix axiologiques au quotidien. Ils m'ont donné une colonne vertébrale… »

Pour ce jeune militant homosexuel né de parents algériens, il est hors de question de « découper ce qui nous gène », l'héritage est à prendre dans son entièreté : « A nous de nous réapproprier le texte ».

Le président d'HM2F revient tout juste d'Afrique du Sud où se tenait la 7ème conférence bisannuelle mondiale d'homosexuels musulmans. Un pays au regard duquel, la France fait figure d'outsider en matière de droits LGBT (1) : L'Afrique du Sud a déjà rendu possible le mariage et l'adoption homo et a inscrit, dès 1996, dans sa constitution, l'égalité des droits aux homosexuel(le)s. Ce qui n'empêche pas, par ailleurs, la pratique des « viols correctifs » de lesbiennes… « pour les guérir ».

 

Pas esclaves des textes

 

Le jeune militant est encore un peu sonné par les neuf jours de voyage (c'était lors de l'interruption du trafic aérien mondial, en avril). Mais face aux questions sur la violence des textes afférents à l'homosexualité, ses idées ne semblent pas obscurcies par le nuage du volcan islandais : « On n'a pas à être esclave de textes écrits il y a 1400 ans et encore moins de la représentation de ces textes qui datent de plus de 1000 ans. L'islam a donné des droits aux femmes à une époque où elles pouvaient être vendue pour trois chèvres et deux chameaux. C'était une révolution. Alors 1400 ans après, notre devoir est bien sûr d'aller beaucoup plus loin ».

Pour le jeune homme, renvoyer au texte, c'est s'approprier l'héritage, et non être prisonnier de son interprétation. « Ne pas savoir d'où l'on vient, serait faire le jeu des islamistes. Ca a été l'erreur durant des années des réformistes, en Tunisie, en Turquie… On a réformé par le haut et sans consensus. C'est sans doute aussi la cause du schisme que connaissent aujourd'hui les églises anglicanes ».

 

Des imams contre l'homophobie

 

Pourtant, le président reconnaît ne pas avoir de positions tranchées sur le sujet : « tout simplement parce que nous n'avons pas à en avoir. Nous ne sommes pas une association religieuse. Nous n'avons pas non plus de solution miracle sur la façon de concilier la foi et la sexualité de manière générale, l'homosexualité en particulier ». En quatre mois d'existence, l'association compte déjà plus d'une cinquantaine de membres, plus de 300 sympathisants et le soutien de quelques imams. Et si les femmes sont encore minoritaires, la parité est fortement souhaitée.

On est encore loin d'une « bénédiction », mais c'est un premier pas. Le 17 avril dernier, l'imam de la mosquée de Bordeaux, Tareq Oubrou, lançait avec quelques intellectuels de différentes confessions, dans le quotidien Le Monde, « un appel contre l'homophobie et la transphobie ». Dans le texte, les signataires disent leur inquiétude face à l'augmentation de « cette tendance répressive », affirment que l'homosexualité comme la transsexualité sont « des faits qui ont toujours existé et existeront toujours » et qui n'ont rien de pathologique. Ils soulignent enfin le devoir des religions de s'opposer à l'intolérance et d'en appeler à l'universalité des droits de l'homme : « C'est au plus haut niveau interreligieux que nous devons prendre la parole, rappeler les règles universelles des droits de l'homme, et ne pas laisser croire que nos Eglises et confessions religieuses sont complices de ce nouveau discours violent qui se répand, appelant à un ordre moral fantasmatique discriminatoire, et qui jamais n'avait existé comme tel ».

Rien de vraiment révolutionnaire sans doute, mais les prises de positions publiques sinon en faveur des droits des homos au moins contre l'homophobie, sont suffisamment rares de la part de personnalités religieuses pour mériter d'être soulignées. De plus, l'imam Oubrou appartient à une fédération qui ne s'est jamais spécialement illustrée pour son ouverture d'esprit.

 

Un abîme d'ignorance

 

Lors du dernier congrès de l'UOIF (2), en avril dernier, un stand consacré aux vérités scientifiques de l'islam y décrivait en effet les homosexuels comme vecteurs de virus spécifiques et présentait le sida comme une punition divine. Une « chlada » de hadiths apocryphes et d'ahurissantes « vérités scientifiques » contribuaient à étayer la propagande UOIF et entraîner les visiteurs dans un abîme d'ignorance.

A contre courant, le 17 mai dernier, l'imam Oubrou participait encore, à l'Assemblée nationale, à la journée mondiale contre l'homophobie, en présence de l'association HM2F. Le thème en était les religions. En 2004 déjà, le Manifeste des Libertés, regroupant des personnes de culture musulmane et signé par des personnalités comme Soheib Bencheikh, ex-mufti de la mosquée de Marseille et chercheur en science religieuse, se positionnait clairement contre l'homophobie : « Nous considérons (…) que la reconnaissance de l'existence de l'homosexualité et la liberté pour les homosexuels de mener leur vie comme ils l'entendent sont un indéniable progrès ».

 

« L'acceptation de nous-mêmes »

 

Pourtant, les homosexuels musulmans constitués en association n'attendent pas la reconnaissance de leurs pairs. Du reste, c'est aussi une grande liberté de l'islam que de ne pas avoir de clergé. « Nous recherchons d'abord l'acceptation de nous-mêmes, explique Ludovic Lotfi. C'est une réflexion personnelle que chacun alimente comme il le peut, et que nous avons, nous, décidé de nourrir au niveau d'un collectif citoyen, d'une association ».

Combattre les préjugés, au sein de la Oumma, comme au sein de l'Eglise catholique qui connaît aujourd'hui un recul sans précédent, reste un combat permanent. Ludovic Lotfi Mohamed Zahed en sait quelque chose, lui qui, avant de créer HM2F, a d'abord milité à David et Jonathan, l'association des gays cathos. Cette association, vieille de 40 ans a toujours accueilli des musulmans, mais aussi des juifs, désireux de partager une réflexion autour de la foi et de l'orientation sexuelle. Un mariage souvent douloureux pour ces croyants qui n'envisage pas une seconde de se détourner de leur religion. C'est pourtant le choix de nombreux homosexuels de différentes confessions : rejeter tout lien avec leur religion d'origine pour gagner, peut être, en sérénité. Car si on parle des conversions à l'islam, souvent plus visibles, on ignore les musulmans, plus nombreux, qui quittent l'islam.

 

« Ambiguïté vertigineuse »

 

Dans une récente émission de télévision, l'écrivain marocain ouvertement homosexuel Abdellah Taïa rappelait « l'ambigüité vertigineuse » de certains versets du Coran concernant l'amour des éphèbes et ce qui est promis au paradis. Une tradition de la célébration de la beauté de l'éphèbe qui a continué dans la poésie, chez des écrivains arabes comme Abu Nawas ou Al-Jahiz (auteur d' Ephèbes et courtisanes) au IXe siècle.

Pour l'imam homosexuel sud-africain Muhsin Hendricks, interrogé dans le film documentaire Djihad au nom de l'amour de Parvez Sharma, « on ne peut pas simplement prendre les versets du coran et les utiliser comme une condamnation aveugle de l'homosexualité. Des étrangers arrivaient dans la cité de Sodome et Gomorrhe où ils étaient violentés sexuellement par les habitants. Selon le Coran, cette abomination durait depuis longtemps. C'était un viol pratiqué par un homme sur un autre. Dieu, ici, ne se réfère pas à une relation homosexuelle, mais à un viol homosexuel ».

Quoiqu'il en soit, « Nous n'avons pas à être infra-humanisés. Nous ne sommes ni des animaux, ni des sous-hommes » lance le président de HM2F. « Je n'ai pas envie non plus de voir en France des gens débarquant de Suisse où d'ailleurs pour venir nous dire que les homosexuels sont des pervers, des déséquilibrés et imposer une représentation hégémonique hétéro-normée de ce que doit être l'être humain ».

 

« Sincère schizophrénie »

 

Le militant se méfie plus que tout de ceux qui parlent toujours d'éthique. La mainmise sur toute une société peut être en effet bien plus efficace qu'une prise de pouvoir politique. Nous l'avons vu avec les Frères musulmans en Egypte : « Aujourd'hui, les gouvernements doivent établir des consensus permanents, réformer le code de la famille, changer les lois pour s'adapter au contre pouvoir islamiste.

Autre avatar, « dans la réforme radicale, Tariq Ramadan propose une vision réformée de l'islam. Mais à la fin, il nous fait un schéma contredisant tout ce qu'il vient de dire sur plus de 300 pages en mettant l'islam au-dessus de tout… Ca n'est pas possible dans une société sécularisée… Je pense que certains réformistes ont une démarche sincère. Ils veulent intégrer les droits de l'homme, la liberté de pensée, d'expression… Le problème est qu'il n'y a pas de demi-mesure en la matière. Soit on est libre de dire ce qu'on veut et d'être ce qu'on est, soit on ne l'est pas. Je qualifierais la démarche de Ramadan de sincère schizophrénie ».

Une démarche d'autant plus inutile et nuisible que « plus on avance, plus on mûrit la représentation de ce qu'est l'humanité, plus on comprend que c'est à nous de construire la représentation de notre foi, de notre spiritualité, de notre religion ».

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, juin 2010

 

 

(1) Lesbiennes, gays, bisexuels et transsexuels.

(2) Union des Organisations Islamiques de France

 

Voir aussi la video de l'intervention du président de l'association Homosexuels musulmans de France à l'assemblée nationale :

 

 

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Published by Yann / laredacnomade.over-blog.com - dans Société
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