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1 février 2009 7 01 /02 /février /2009 22:47

 

TEMOIGNAGES - C’est une première. Près de 400 femmes marocaines de vingt pays différents se sont réunies à Marrakech. Le but de cette rencontre internationale organisée par le Conseil de la communauté marocaine à l’Etranger (CCME) : dresser un état des lieux en matière de droits des femmes, des avancées, des résistances, et établir les chantiers de demain.

 

A ma table, s’installent une astronome niçoise, joviale et aux airs de diva, deux sympathiques paysannes berbères de Taroudant en djellaba et fichu sur la tête, la conseillère très studieuse d’un ministre marocain, plongée dans le programme des ateliers de la journée, et une élue socialiste parisienne qui cherche des yeux son thé à la menthe. Des rencontres improbables qui se répéteront durant deux jours, les 19 et 20 décembre 2008.

 

Le point commun de toutes ces femmes : leur origine marocaine et l’envie d’échanger, solidaires, pour faire avancer leur statut. Dans le grand hall de l’hôtel Royal Mirage de Marrakech, se joue le même surprenant ballet cosmopolite. Des boubous sénégalais croisent des tailleurs chapeaux. Et à l’accueil, comme dans les salons rouges, dans un étonnant concert de langues, se mêlent espagnol, berbère, arabe, allemand et français sous toutes ses variantes, québécoise, belge ou gabonaise. C’est toute la magie de ces rencontres internationales initiées par le CCME en partenariat avec le Fonds des Nations unies pour la femme (Unifem) et l’association pour la célébration du 1 200e anniversaire de la Fondation de Fès. Un rendez-vous qui a vocation à se répéter chaque année.

 

Un pont entre les deux rives

 

“Nous attendons beaucoup de cet événement, explique Asma Chraibi, conseillère au cabinet du ministre en charge de la Communauté marocaine résidente à l’étranger. De ces rencontres, nous établirons à sa majesté un rapport et des propositions. Nous espérons aussi qu’un réseau se construise et que les liens restent.” Réunions plénières et ateliers thématiques (sur l’emploi, l’entreprenariat, la création, les médias, les inégalités, l’accès aux droits…) se sont succédé. Lieux d’échanges, ouverts au partage d’expériences et de propositions, ces ateliers, riches, pouvaient aussi s’embraser rapidement après une sortie provocatrice, comme celle de ce chercheur qui lâcha, inconscient : “Celles qui ont un peu de jugeote ont déjà quitté le Maroc !”

Malgré un programme un peu bousculé et quelques désorganisations, l’ensemble des participant(e)s s’est félicité de cette première, très réussie, et d’une ambiance aussi studieuse que bon enfant. Reste qu’elles seront, lors du prochain rendez-vous, plus exigeantes. Certaines, en effet, étaient venues avec des attentes aussi précises que pressantes et n’ont pu être entendues. Elles comptent bien l’être dans un an.

 

PORTRAITS

 

Allemagne

 

Dounia El Korchi-Buchert, militante associative

“La femme marocaine est beaucoup moins intégrée qu’en France, notamment à cause du problème de la langue”

 

“Nous sommes très minoritaires en Allemagne, surtout dans le Nord, les Marocains étant plutôt établis dans les grandes villes industrielles du Sud, comme Francfort. La femme marocaine est encore peu présente dans la vie active et est beaucoup moins intégrée qu’en France, notamment à cause du problème de la langue dont l’apprentissage en Allemagne n’est pas encouragé. De plus, les Allemands vont difficilement vers ce qu’ils ne connaissent pas. Au sein d’une association maroco-allemande dont je m’occupe à Hambourg, nous travaillons sur divers projets culturels, sociaux, sur les énergies renouvelables… et construisons petit à petit en Allemagne et en lien avec le Maroc ce réseau de compétences marocaines encore peu visible.”

 

Belgique

 

Nouzha Bensalah, sociologue, conseiller du ministre de la Culture, Fadila Laanan

“L’histoire du regroupement familial est nécessaire pour comprendre aujourd’hui le rapport de force homme-femme”

 

“La situation de la femme marocaine en Belgique est complexe et très contrastée. Dès 1964, le regroupement familial a été encouragé, avec les premiers accords bilatéraux sur la main-d’oeuvre entre la Belgique et le Maroc. Les trajectoires des premières Marocaines étaient émancipatrices, en rupture avec les traditions, les familles, le pays d’origine. Cette immigration se constituait en effet sur la base d’un couple, en rupture avec les structures traditionnelles. Lorsqu’on parle aujourd’hui du rôle privé des femmes, de la soumission, de l’enfermement, on oublie souvent ce fait. Les regroupements familiaux sont aussi des règlements centrés sur la suprématie de l’homme, chef de famille, accordant aux femmes des droits subalternes. Il est nécessaire pour comprendre aujourd’hui les rapports de force entre masculin et féminin de décrypter ce fait qui a marqué l’histoire migratoire.

S’agissant de ses minorités culturelles, la Belgique est sur un modèle d’intégration individualiste, mais la structure sociale, philosophique de ce pays renvoie aux communautés : française, flamande, germanophone… L’intégration des minorités demande passage et inscription dans les piliers historiques de cette société. Mais le plus urgent reste l’instruction et l’éducation des filles.”

 

Sénégal

 

Amina Boutaïeb, trésorière de l’association des Marocaines du Sénégal

“Il reste beaucoup de problèmes de droits à régler entre le Maroc et le Sénégal”

 

“Près de 2 000 Marocains vivent au Sénégal, des commerçants, des étudiants en médecine, en pharmacie... Les liens sont forts entre les deux pays. Les femmes marocaines mariées à des Sénégalais mènent cependant une vie un peu difficile. Elles connaissent souvent une souffrance, un certain isolement et un rejet de leur famille. Notre pays, le Maroc, ne fait malheureusement rien pour les aider. Les divorces sénégalais ne sont pas reconnus au Maroc. Le mariage marocain, lui, n’est pas reconnu au Sénégal. Il y reste beaucoup de problèmes de droits, notamment autour des questions de garde d’enfants issus de mariages mixtes, des divorces, du problème de l’excision…”

 

 

France

 

Merieme Chadid, astronome

“Je suis arrivée jusqu’au Pôle Sud alors que mes grands-mères ne pouvaient même pas quitter leur maison !”

 

“Je me sens évidemment concernée par la question du statut de la femme marocaine. Les droits de la femme doivent être universels, identiques partout… Je suis fière de l’évolution du Maroc. Mes grands-mères ne pouvaient pas quitter leur maison. Ma mère ne pouvait travailler. Aujourd’hui, je suis arrivée jusqu’au Pôle Sud. Ma fille pensera peut-être aller sur une autre planète...

Je gère un groupe d’hommes. Je suis professeur à l’université de Nice et astronome (la première à avoir posé un pied au Pôle Sud). Je travaille à un projet d’installation d’un grand observatoire sur l’Antarctique. Une nuit qui dure six mois, aucune pollution, un ciel coronal : le rêve pour un astronome ! On vient de lancer le satellite Coro qui va nous permettre d’étudier la structure des étoiles (astérosismologie), leur comportement, leur évolution, et de mieux appréhender l’origine et la fin de notre univers. Nous sommes aussi à la recherche d’exo-planètes et d’autres vies.”

 

 

Sénégal

 

Sabah Benjelloun, professeur d’histoire géographie à Saint-Louis

“Ce que nous demandons ? Des papiers et la reconnaissance des femmes”

 

“Marocaines natives du Sénégal, nous posons d’abord la question de la citoyenneté. Aujourd’hui, nous n’avons toujours pas la nationalité marocaine et voyageons avec un passeport sénégalais. Nos parents qui ont fait souche étaient souvent analphabètes et ont perdu leurs papiers. L’Afrique de l’Ouest, reliée au Maroc depuis les Almoravides, a été la première terre d’accueil des émigrés marocains. Notre histoire est commune. Pensez aux échanges, culturels, de confréries religieuses, d’étudiants… un vrai métissage heureux ! Nous souhaitons l’intégration des femmes, notamment dans les sphères de décisions. Elles restent les premières touchées par l’analphabétisme, la pauvreté. Nous attendons des engagements concrets de la part du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME). En plus du Conseil national des Marocains du Sénégal, affilié au CCME, nous avons créé un collectif de femmes marocaines d’Afrique de l’Ouest et du Maghreb (Sénégal, Côte d’Ivoire, Mauritanie, Tunisie, Gabon…).”

 

Gabon

 

Farida Fathallah, enseignante de langue arabe à Libreville

“Cette fraternité des pays amis doit se traduire dans les faits : nous demandons des vols à des tarifs spéciaux pour garder un lien avec le Maroc”

 

“Je représente l’association des Marocains vivant au Gabon qui existe depuis 1999. Ils sont entre 600 et 700, parmi lesquels beaucoup de commerçants et d’hommes d’affaires. Ce pays est quelquefois perçu au Maroc comme un eldorado, mais il faut savoir, même s’il reste un formidable chantier d’affaires, que Libreville fait partie des villes les plus chères au monde. Nous avons des problèmes communs à toute la communauté africaine : le mariage, la séparation, les enfants… mais aussi la réciprocité des droits à la carte de séjour. Le Marocain qui veut s’installer au Gabon doit payer une somme faramineuse, ce qui n’est pas le cas du Gabonais qui s’installe au Maroc. Le coût des billets d’avion porte également préjudice à la communauté marocaine et coupe le lien avec le pays : 6 000 dh minimum (550 €) pour aller au Maroc ! Si nous œuvrons à l’union, nous devons aussi offrir des tarifs spéciaux pour les Marocains. Ces rencontres du CCME constituent une opportunité heureuse qui, nous l’espérons, se perpétuera. Nous voulons à présent savoir comment amorcer le changement.”

 

Mauritanie

 

Fatima Malhari Alaoui, comptable à l’Alliance française de Nouakchott

“Nous avons la chance d’avoir une ambassade très active à Nouakchott”

 

“Il y a beaucoup de Marocaines en Mauritanie, certaines venues comme moi suite à un mariage. Elles sont commerçantes, restauratrices, coiffeuses, esthéticiennes… et venues de tout le Maroc. C’est quelque chose d’extraordinaire ces rencontres. Les gens veulent maintenant se mettre au travail. A mon retour, je vais voir les problèmes spécifiques des Marocaines de Mauritanie. Nous avons la chance d’avoir une ambassade très active, ouverte et qui règle tous les problèmes. Aujourd’hui, mes petits enfants souhaitent aussi devenir marocains, comme leurs parents. Nous allons faire les démarches pour cela.”

 

Espagne

 

Latifa El Hassani, traductrice et technicienne d’intervention socio-sanitaire à la mairie de Barcelone

“L’image de la femme marocaine en Espagne reste souvent négative et faite de peur”

 

“Je suis membre d’une association à Barcelone : l’Union des femmes marocaines immigrées (UMI). Ces rencontres sont une première et l’occasion d’échanger des expériences, de travailler ensemble dans une perspective commune. C’est une idée extraordinaire. L’ambiance de travail était positive, rassurante, malgré l’annulation de quelques interventions. Je devais intervenir au sujet du regard de la presse espagnole sur la femme marocaine. Un regard très méfiant, négatif, empli de peur. Comme souvent lorsqu’il s’agit d’immigrés, la femme reste associée au masculin, mais aussi au thème de la prostitution, du voile… La femme marocaine en Espagne est ‘invisibilisée’. Il ne s’agirait pas qu’elle le soit également ici. Pourtant, quelques femmes marocaines ne parlant qu’espagnol et berbère ont eu des difficultés à se faire entendre. C’est aussi une des lacunes de ces rencontres, par ailleurs très positives.”

 

 Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, février 2009


 

 

 

INTERVIEW

Naïma Chikhaoui

 

Anthropologue et enseignante à l’université Mohamed V de Rabat, Naïma Chikhaoui intervenait sur le thème : “Les femmes aujourd’hui au Maroc : évolutions, freins et leviers.”

 

Maroc : un Code de la famille 2 ?
“La question de la laïcité va se poser inévitablement à l’occasion du débat déjà initié sur les droits à l’héritage”

 

Lors de votre intervention, vous avez évoqué des insuffisances dans le Code de la famille actuel. L’approche de ces réformes n’est-elle pas restée trop traditionaliste ?

 

Les résistances traditionalistes dans une société en transition persistent, et la religion fait partie de la société, elle est inscrite dans la Constitution. Mais le projet sociétal et les pratiques politiques vont dans le sens d’une sécularisation non dite. Il est étrange d’observer que le seul espace échappant à ce discours et à ces actions séculières reste celui relatif aux droits des femmes et de la famille. Déjà, la critique majeure soulevée par certaines tendances politiques au Plan d’intégration de la femme dans le développement de 1998 était le fait qu’il aspirait à mettre en place une société laïque. La grande critique portait d’ailleurs sur la Moudawana.

 

Le Code de la famille parle dans son préambule de l’égalité entre les hommes et les femmes. C’est un acquis notoire et louable. De même que les réformes profondes portant sur des aspects touchant à la vie de couple, aux enfants. Toujours est-il que la résolution de ce texte a été faite par un arbitrage du roi en tant qu’Amir el Mouminin, alors que les autres espaces juridiques évoluent sans évoquer ou interroger le religieux. Sociologiquement parlant, nous sommes obligés de rappeler ce fait.

 

La laïcité ne va-t-elle pas s’inviter dans les droits des femmes, avec notamment la question de l’héritage ?

 

Le religieux est une composante structurelle et structurante de la société. Reste que, par rapport à la réalité des femmes, la dissociation doit se faire. La problématique des femmes est toujours enveloppée du voile religieux. Si le Maroc se dirige vers une société de la pleine citoyenneté, il est clair qu’il y a une contradiction criante. Tôt ou tard, il y aura un débat, déjà initié, sur la question de l’héritage.

 

A quand alors un Code de la famille version 2 ?

 

Tout code est amené à évoluer selon les changements qui affectent les rapports homme-femme et la société. Les femmes sont de plus en plus actives dans l’espace public, plus productives et dans une participation politique plus franche. Inévitablement, cette question de l’héritage sera posée. Quand ? C’est aux féministes et activistes de terrain à se mobiliser et hâter le chantier. Les orientations politiques au Maroc en faveur de l’égalité sont en tout cas très claires.

 

N’y a-t-il pas aussi un effet domino : l’égalité inscrite dans le Code de la famille, obligeant à une mise à jour d’autres textes, comme avec la réforme du Code de la nationalité ?

 

 

Un Code de la famille basé sur le principe de l’égalité a fait qu’antérieurement déjà il y a eu des révisions du Code pénal, mais aussi la mise en place du Code du travail qui a déjà reconnu quelques droits aux femmes (reconnaissance du harcèlement sexuel, égalité des chances, des salaires…).

 

Concernant le Code du travail, rien ne vient vraiment encore sanctionner ou interdire l’emploi des “petites bonnes”, hormis un texte non contraignant sur le travail des mineurs. Y a-t-il une loi en cours ?

 

Un projet de loi est en cours au ministère de l’Emploi pour les employées de maison et devrait être présenté prochainement. Les enfants peuvent travailler à partir de 15 ans. Il faut effectivement des mesures contraignantes, bien qu’il y ait déjà l’obligation, il est vrai, peu respectée, de la scolarité. On parle des droits sociaux et économiques des femmes. Ces droits vont initier trois chantiers : la lutte contre lexpropriation des femmes (assez courante), la révision de l’héritage et la protection des femmes contre la vulnérabilité au travail (sans contrat, sans limitation d’horaires…).

 

L’application des droits déjà acquis pose-t-elle encore problème ?

 

Elle se pose à deux niveaux : d’abord par rapport à la justice globale au Maroc, une machine teinte de corruption, de conservatisme qui reste à réformer et à assainir. Ensuite par rapport à ce Code de la famille moderne qui a été mis en place au sein d’une société patriarcale qui ne changera pas du jour au lendemain. La loi peut contribuer au changement des réalités sociales. Mais des politiques volontaristes et de sensibilisation restent nécessaires. L’égalité ne doit pas rester que formelle, juridique. Elle doit se traduire dans les faits.

 

Propos recueillis par Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, février 2009.

 

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Published by Yann Barte dans LE COURRIER DE L'ATLAS, février 2009 - dans Société
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