Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
23 juillet 2007 1 23 /07 /juillet /2007 15:37

ennui-au-boulot---dessin-Allan-Barte.jpgTâches mal définies, perte de motivation, entraves à l'initiative... et l'ennui s'installe.

L'ennui au travail conduit à l'anxiété et à la dépression, parfois au suicide.

 

Sur l'internet, de nombreux sites se développent pour divertir les victimes de l'ennui au travail.

« Je m'ennuie à mourir dans mon travail, sans doute comme les trois-quarts de la planète ! ». Driss, trente-sept ans, est directeur financier dans une grande entreprise de confection de la banlieue de Casablanca. Son salaire élevé ne suffit plus à le motiver. Pour cet homme qui n'a jamais eu la passion des chiffres, l'ennui est permanent. Les relations avec les autres employés n'ajoutent guère de piquant. Le paroxysme est d'ailleurs atteint lors des réunions, « de longs monologues où personne n'écoute personne, chacun n'étant intéressé que par son cas personnel. Alors, je fais comme tout le monde : je participe à l'ennui général en parlant de moi, dont tout le monde se fout ». Combien, comme lui, souffrent d'un manque d'intérêt pour leur travail ? Et combien ont fini par accepter l'idée de s'ennuyer durant toute leur vie active ?

 

Les cadres s'ennuient autant, semble-t-il, que les autres salariés. C'est que la primauté des résultats financiers et la pression du court terme, entre autres, répondent rarement à ce besoin impérieux de sens au travail qui fait si souvent défaut dans l'entreprise. Les progrès techniques, s'ils ont décuplé nos forces productives, n'ont pas apporté davantage de réponses à ce besoin. Le management du nouveau millénaire reste à inventer. A moins qu'il ne faille s'interroger plus profondément sur la nécessité du travail... En attendant la fin du travail, prophétisée par certains sociologues, des collaborateurs subissent leur labeur, en silence et par millions. Mouna, vingt-cinq ans, est responsable marketing. C'est en tout cas la fonction indiquée sur sa fiche de paie, car elle fait tout sauf du marketing « C'est une boîte sans réel service marketing et sans moyens », explique Mouna qui reconnaît être devenue en quelques mois « une vrai pro... du solitaire ! ». Pourtant Mouna refuse de continuer à se tourner les pouces. Elle s'invente, alors, chaque jour, de nouvelles activités, aux frontières de l'absurde. « Un jour je décide de faire des cartes de visite pour toute la société, le lendemain je dessine des plans de stands pour des salons pour lesquels nous n'avons de toute façon aucun budget et je harcèle des clients pour des devis. Je pique même quelquefois le boulot du commercial. Je fais pour lui de la prospection pour servir à quelque chose ».

 

L'ennui pourrait avoir un rôle « mobilisateur »

 

Rien n'est plus démotivant dans le travail, en effet, que ce sentiment d'inutilité. Les personnes mises au placard en savent quelque chose. Tout comme celles qui les y ont mises ! L'ennui est destructeur. Des études ont démontré que l'ennui au travail conduit autant à l'anxiété et à la dépression que des responsabilités importantes et nombreuses. Pour Farouk Dadi, médecin du travail, « l'ennui est une porte ouverte à la dépression pouvant même mener, dans des cas extrêmes, au suicide. On parle peu du harcèlement moral dans l'entreprise. Le mot ne figure même pas dans le nouveau code du travail ! Cette forme de harcèlement est pourtant, au Maroc, beaucoup plus fréquente qu'on ne le pense. Malheureusement, les salariés n'osent pas encore porter plainte comme en Europe ».

 

Destructeur, l'ennui est aussi presque toujours un terrifiant gâchis d'énergie, impossible à chiffrer en termes de coût pour l'entreprise. Fayçal, journaliste de cinquante ans, est d'un autre avis. Pour lui, l'ennui pourrait bien avoir un rôle mobilisateur, « indispensable, entre la fièvre de la réalisation et le moment mort du découragement ». L'ennui ferait partie intégrante du travail lui-même, « c'est une sorte de tremplin pour mieux rebondir. Ce qui devient dangereux, prévient Fayçal, c'est de commencer à construire des stratégies pour donner à l'autre l'impression de faire quelque chose. En ce qui me concerne, je ne crains pas d'exprimer mon ennui ». Alors, l'ennui mobilisateur ? Formateur ? Pour beaucoup, pourtant, l'ennui n'apporte rien d'autre que la conscience terrible d'une situation misérable. La perte de sens du travail est presque toujours la cause de cette situation qui reste dans la majorité des cas dévastatrice.

 

Chat, courrier électronique, forums, tout est bon pour combattre l'ennui

 

Quelles sont les parades ? Combattre en interne pour un changement, fuir ou se soumettre. Beaucoup choisissent de « survivre », intégrant l'ennui comme une composante inhérente à leur travail. L'Internet, qui a rompu l'isolement et sauvé de l'ennui total des millions de travailleurs (chat, courrier électronique, forums...), est aussi le support privilégié de ce malaise planétaire. Sur la toile, les sites pour divertir les victimes de l'ennui au travail se multiplient, des groupes s'organisent pour réfléchir à cette notion de « glande participative » comme sur ce site de « Glande club », « entièrement développé durant les heures de bureau » où ses membres, qui « refusent d'être des esclaves modernes dans une bergerie climatisée » ont compris que « le travail ne menait à rien, surtout pas à l'élévation de l'esprit ». Là, il y a malaise dans la civilisation et sûrement des réponses urgentes à apporter en termes de management

 

Yann Barte, La Vie Eco, 23 juillet 2004


 

 

Face à l'ennui, il faut agir ou partir

- L'ennui peut s'installer si les échanges se limitent à des relations d'exécution.

- Il est très difficile d'inverser la tendance lorsque la monotonie s'est déjà installée dans l'entreprise.

- Mise au placard, travail routinier, mauvaise définition de poste, management directif… La liste est longue des facteurs qui peuvent engendrer l'ennui au travail. Pour éviter l'enlisement, on doit avoir le courage de provoquer la rupture. Mais tout dépend de la personnalité et des motivations de la victime. Les explications de Jamal Khalil, sociologue et professeur à l'Université Hassan II - Aïn Chock, Casablanca, également expert consultant en entreprises.

Jamal khalil Sociologue

- « La rationalité froide peut être source d'ennui, comme l'absence de rationalité. »

- « Lorsqu'on se sent prisonnier d'un travail, d'une famille… derrière ce que l'on appelle "devoir", se cache très souvent en réalité un inavouable manque de courage. »

 

La Vie éco : Le Maroc est-il plus touché que d'autres pays par l'ennui au travail ?

 

Jamal Khalil : L'absence de données sur ce sujet ne nous permet aucune comparaison. Nous ne pouvons qu'émettre des hypothèses tirées d'une expérience sur le terrain. Nous nous trouvons devant trois situations : celle où l'intérêt de l'individu prime, celle où c'est celui du groupe et enfin celle où les intérêts convergent. Dans les entreprises, les trois situations coexistent. Tout dépend du mode de management appliqué. C'est en fonction de ces données que l'on peut parler du climat au sein de l'entreprise, entre autres, de l'ennui. Il est bien entendu que l'ennui ne peut se développer que dans un environnement où il y a divergence d'intérêts.

 

Qui sont les responsables de cette situation d'ennui dans l'entreprise ?

 

Les responsabilités sont toujours partagées. Elles sont aussi à chercher dans les fonctionnements particuliers de chaque entreprise. On peut cependant penser que la responsabilité est en rapport avec le niveau hiérarchique.

 

L'ennui serait alors le résultat d'un mauvais management ?

 

Oui, bien qu'il soit difficile de définir le bon management. Peu à peu le management participatif se substitue, au Maroc, au management autoritaire (on saisit de mieux en mieux son efficacité), mais il reste encore minoritaire. Si les échanges au sein de l'entreprise se limitent à des relations d'exécution, il peut y avoir très vite ennui. La rationalité froide peut être facteur d'ennui comme l'absence de rationalité (une mauvaise organisation, des tâches mal définies…). La multiplication des liens entre les personnes au sein de l'entreprise, l'écoute, sont les meilleurs remèdes.

 

Le phénomène peut-il avoir des conséquences sur la santé ? Peut-on physiquement mourir d'ennui ?

 

On peut mourir de tout. On passe le tiers de sa vie d'adulte au travail. Si celui-ci est ennuyeux, inintéressant, on est devant trois choix : rester et subir, partir ou se battre pour changer les choses. Tout dépend de ce qu'on veut faire de sa vie et de sa mort.

 

Préconisez-vous la rupture ?

 

Oui. Cependant, chasser l'ennui nécessite un certain dynamisme. Ce qui est quelquefois peu aisé. Il devient en effet très difficile d'inverser la tendance lorsque la monotonie s'est installée dans l'entreprise. Une rupture est nécessaire et donc l'acceptation de l'idée de changement. Beaucoup y sont réticents. Une démarche pédagogique est souvent utile. Personne n'est totalement enchaîné. Lorsque l'on remonte dans l'histoire personnelle des gens, on se rend compte qu'ils ont bien fait des choix. L'adulte a perdu l'énergie qu'il avait, enfant, son goût pour le changement, la nouveauté. Il est toujours possible de basculer d'un système de vie à un autre, radicalement différent. Lorsque l'on se sent prisonnier d'un travail, d'une famille… Derrière ce que l'on appelle « devoir » se cache très souvent une réalité inavouable : le manque de courage.

 

Hommes, femmes, cadres ou non-cadres, sommes-nous égaux devant le mal ?

 

Non, d'ailleurs devant quoi sommes-nous égaux ? Ce serait terriblement ennuyeux !

 

Yann Barte, La Vie Eco, 23 juillet 2007

Partager cet article

Repost 0
Published by Yann Barte, dans LA VIE ECO, 23 juillet 2007 - dans Société
commenter cet article

commentaires