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13 septembre 2011 2 13 /09 /septembre /2011 15:42

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Assis devant le petit bureau de la chambre de ses parents, Lucas réfléchit à la phrase qu’il veut écrire. Le petit blondinet de 7 ans plante ses yeux bleus sur sa mère, restée à côté, comme pour y puiser l’inspiration. Mais Virginie Verleye, dunkerquoise de 33 ans, ne faiblira pas, son aîné a voulu reproduire l’exercice réalisé toute l’année en classe de CP, il devra aller jusqu’au bout. Finalement Lucas s’approche de la table et balade son index sur le clavier familial. En quelques minutes la phrase se forme. Petite correction de la maman, et la trentaine d’abonnés au compte privé de Lucas découvrent que ses cousines, « Eva et Léa viène a la maison ce soir ». Via Twitter. Comme à l’école.

Car l’année dernière, le petit Dunkerquois a fait partie de la première classe française de CP utilisant Twitter pour apprendre à lire et à écrire. Selon le principe de ce site de microblogging, Lucas et ses copains publiaient des messages de 140 caractères sur un compte unique à la classe (@Classe_Masson) pour échanger avec leurs contacts ou « followers ».

L’initiative reste marginale, mais elle se multiplie dans la communauté enseignante. Si trois classes s’étaient lancées sur Twitter à la rentrée 2010, un site recensant les Twittclasses francophones en comptait 25 en février 2011, et près de 80 en mai dont une cinquantaine en France. Bertrand Formet animateur TICE (enseignant du primaire chargé de développer les nouvelles technologies) et créateur du site décrit : « il existe vraiment des projets différents allant de la maternelle à l’université. L’outil est adapté sur des besoins ponctuels ou quotidiens. Par exemple : certains professeurs du supérieur s’en servent uniquement pour s’adresser aux élèves, un autre a fait adapter L’Etranger de Camus en tweet… »

Dans la @Classe_Masson, aucun élève et très peu de parents connaissaient Twitter lorsque Jean-Roch Masson, l’instituteur, leur a présenté le projet à la rentrée 2010. « Nous allons être les journalistes de nos vies » a simplement expliqué l’enseignant de l’école de la Providence, située dans une banlieue populaire de Dunkerque.

@Classe_Masson s’est vite rodée. Chaque matin, un ou deux élèves sont chargés d’écrire le premier tweet de la journée. Le Mardi 17 mai, c’est au tour de Sajid : « Bonjour, aujourd’hui nous sommes Mardi 17 mai. Bonne fête à Pascal !! #Sajid ». Mais avant de cliquer sur « envoyer », Sajid doit d’abord écrire sa phrase sur un cahier, la faire corriger, la taper sur un document numérique partagé avant de la copier/coller sur le logiciel gérant Twitter. Et enfin, le tweet s’affiche sur le mur du fond. Là, face aux fenêtres donnant sur la cour de récré. l’écran du tableau blanc interactif fait défiler en permanence les colonnes d’avatar (les petites photos de présentation), et leurs quelques lignes de message. Le logiciel qu’utilise la classe pour tweeter sépare ainsi les tweets publiés par les twitteurs que la classe suit, les tweets qui leur sont adressés et enfin les messages directs qu’ils reçoivent de manière privée. « Les enfants ont très vite compris dans quelle colonne arrivaient les messages qui les concernaient et ne prêtaient aucune attention aux autres », assure Jean-Roch Masson. Inversement, à l’apparition d’un tweet à leur adresse, toute la classe s’emballe. « J’ai dû mettre le ola, sourit l’instituteur, ils voulaient tout arrêter pour lire leur message et y répondre. »

Outre les tweets spontanément proposés par les enfants, Jean-Roch Masson lance des exercices : réflexions autour d’un mot, création de mots valises (associant deux mots pour en créer un nouveau), ou encore énigmes mathématiques. La classe joue également aux échecs avec celle d’Amandine Terrier, un triple niveau CE2, CM1, CM2 à Crotenay dans le Jura. L’enseignante a crée la première Twittclasse de primaire en mai 2010 pour commenter un voyage scolaire à Paris. Le compte @crotenaycycle3 étant ouvert, les parents se connectaient librement pour suivre leurs bambins de la Tour Eiffel, au musée du Louvre en passant par les bateaux mouche. L’expérience devait s’arrêter là. « J’ai retrouvé beaucoup d’élèves à la rentrée, se rappelle l’institutrice. Ils m’ont immédiatement dit : « maîtresse, quand est-ce qu’on tweete ? » Devant tant de motivation à écrire, Amandine Terrier a intégré le réseau social au quotidien de la classe et pour des projets d’éducation civique (interview de maires) ou d’échange avec des écoles étrangères.

« Les pionniers ont lancé leurs expériences dans les contextes spécifiques, analyse Gérard Marquié, chercheur à l’Institut national de la Jeunesse et de l’Education Populaire. Ils se situent en secteur rural, dans des quartiers populaires, ou dans des établissements professionnels. La situation des élèves invite les professeurs à innover, à travailler sur les éléments de désenclavement ou de motivation. » Or Twitter fait entrer l’écriture et la lecture dans le concret. « Beaucoup d’élèves en difficulté pensent que lire et écrire, ça ne sert qu’à être bon à l’école, affirme Stéphanie De Vanssay, enseignante spécialisée en Réseau d'aides spécialisées aux élèves en difficulté (RASED). Quand on écrit juste une ligne, ça n’a pas de sens. Avoir un véritable interlocuteur en donne. » Pour l’enseignante, Twitter se rapproche du journal imprimé de la pédagogie Freinet : « c’est le même esprit : on produit vraiment, en ancrant la classe dans son environnement. Et on fait donc très attention à la correction de ce que l’on publie »

Dans la petite école de la Providence, les 24 élèves tweeteurs se sont ainsi montrés bien plus productifs que prévu. En Franche-Comté, Evelyne Dirringer va plus loin : « le niveau de la classe était bien meilleur que les années précédentes ». L’institutrice de l’école Chantereine à Villersexel (Haute-Saône) a choisi d’orienter son expérience de twittclasse autour d’un expert référent pour le projet de classe, Mickaël Brangeon, alias @Peupleloup, grand connaisseur des loups. Une question sur la vie de ces carnivores ? Un mot tel « hibernation » à définir ? Les @cp_chantereine envoyaient un tweet à @peupleloup. « Lorsqu’ils recevaient un message de Mickaël, c’était vraiment la joie dans la classe ! » se rappelle Evelyne Dirringer.

Pour le psychologue et psychanalyste Yann Leroux, le succès de l’écriture sur Twitter tient également à la déshinibition qu’apporte le support numérique. « Les enfants apprennent très vite que lorsqu’ils écrivent sur le papier, ça reste. Alors qu’avec la matière numérique, on peut effacer. Ca ôte la culpabilité de l’erreur, de mal écrire et permet d’expérimenter sans crainte. » Pour le bloggeur de  Psy et Geek;-), la peur face à Twitter est du côté des adultes. « Les matières numériques bouleversent tout. Avant la classe était vécue comme un lieu clos. Avec le numérique, elle s’ouvre sur l’extérieur. L’ouverture peut faire peur. »

Pour affronter les éléments dangereux de l’extérieur, chaque twittclasse a réfléchit à des règles d’utilisation. Les élèves de @Classe_Masson ont ainsi réalisé leur « Code de Twitter » après trois mois d’utilisation. Après le premier article indiquant formellement « Quand je vais sur twitter, je suis avec mes parents ou le maître pour écrire ou pour lire », le troisième indiquant « je suis poli et gentil » ou encore le quatrième « je ne donne pas mon adresse, mon mot de passe et tout ce qui est ma vie privée », le dixième lâche : « je bloque les gens que je ne connais pas et qui font de la pub en anglais ».

Pour Gérard Marquié, cette éducation aux réseaux sociaux « est l’un des plus grands intérêt de l’expérience ». Le chercheur résume : « D’habitude, cette éducation se fait dans une démarche d’inquiétude, de stigmatisation. » Et souvent trop tard. Car les enfants s’intéressent aux réseaux sociaux de plus en plus tôt. Laurence Bee, auteur de « Facebook et Twitter expliqués aux Parents » (Numériklivres, sorti le 3 septembre 2011) estime : « les enfants commencent à réclamer un compte MSN vers 8 ans, puis un compte Facebook vers 9 ans. Ils sont attirés par les cousins, les frères et sœurs… et à l’entrée du collège, une majorité est déjà sur Facebook. »

Mais le leader des réseaux sociaux n’a pas obtenu les faveurs des enseignants. Laurence Juin, professeur de français et d’histoire géographie en lycée professionnel à La Rochelle a créé la toute première Twittclasse française à la rentrée 2009 pour prolonger les projets lancés en classe et réfléchir sur les traces numériques. « Je leur ai d’abord proposé de venir sur Facebook, se rappelle-t-elle mais je me suis vite rendue compte que c’était leur sphère privée… et qu’ils faisaient n’importe quoi sans rien sécuriser. » A la rentrée 2010, la pionnière des twittclasses forte de son premier succès, renouvelle l’expérience avec une deuxième classe. Mais l’enthousiasme des aînés n’est pas au rendez-vous : « cette année, j’ai eu une classe socialement et scolairement en grande difficulté. Ils avaient du mal à vivre ensemble en classe, alors, ils n’avaient pas du tout envie de se retrouver le soir sur Twitter. » L’enseignante revoit ses ambitions extrascolaires et se concentre sur un travail individuel d’écriture en binôme avec une personnalité du web (bloggeuse, journaliste etc.) via Twitter. « L’expérience a bien fonctionné mais démontre que tous les publics n’accrochent pas forcément, » souligne Gérard Marquié. Et l’implication des enseignants demeure primordiale.

A l’école de la Providence de Dunkerque où même le cours moyens de maternelle tweete,

la collègue de CE1, Florence Beyaert, reste ainsi sceptique après quelques mois de twittclasse. Elle a bien constaté l’envie de ses 7/8 ans de se frotter aux réseaux sociaux, mais n’a pas saisi l’intérêt de l’engouement général. Le principal soucis : « nous n’avions accès à Internet qu’une fois par semaine, c’est pénalisant », souligne-t-elle. Mais en plus, l’institutrice ne possède pas de compte personnel. Pas de test sur les us et coutumes de Twitter, les Retweet (rediffusion d’un tweet) ou les Follow Friday (vendredi où l’on suggère des comptes à suivre). Florence Beyaert se sent un peu perdue. Et stressée : Lucas et ses copains débarquent dans sa classe avec une évidente envie de tweeter. Et une grande expérience de l’outil.

La dernière critique que les pionniers des Twittclasses ont vu se développer n’est pas d’ordre matériel mais philosophique : les enseignants font entrer dans leur école un outil à visée commerciale. Ils ouvrent leur classe à l’extérieur, y compris à la publicité. Sans véritable réponse, ils assument cette connexion au monde dans toute sa complexité.

Cécile Bontron, Le Monde, 3 septembre 2011

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Published by Par Cécile Bontron dans LE MONDE du 3 septembre 2011 - dans Vie numérique
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