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1 février 2011 2 01 /02 /février /2011 23:42

REPORTAGE La fille du chef historique hérite du parti familial avec 67 % de suffrages. Entre clashs, démissions et dérapages, un congrès à couteaux tirés, dans la plus pure tradition frontiste.

 

On leur avait promis de l’ambiance, les Tourangeaux n’ont pas été déçus. C’est presque une ville en état de siège qu’ils ont connue ce week-end des 15 et 16 janvier, avec des dizaines de cars de CRS à chaque coin de rue. “On a même des hélicos au-dessus de nous depuis vendredi. C’est pire que lors de la venue du pape en 1996 !” se souvient une restauratrice, qui s’interroge encore sur le choix de la ville : “Il y a bien l’ancien armurier de Jeanne d’Arc dans le coin, mais bon…”

Appelés à la vigilance par la préfecture, certains commerçants ont préféré fermer boutique. Ce samedi matin, au centre Vinci, où se déroule le XIVe congrès du Front national, l’ambiance est aussi électrique.

La veille au soir, les résultats ont fuité: Marine Le Pen remporterait la présidence du parti avec 67 %. Roger Holeindre, premier vice-président et membre fondateur du FN, tient l’une des quatre tables du congrès où il expose ses livres, comme Tout va mal en France… C’est la faute à Pétain! Fervent partisan de Bruno Gollnisch, Holeindre ne décolère pas : “Ce n’était peut-être pas la peine de dépenser des millions pour un congrès si le résultat est donné 24 heures à l’avance ! Le résultat du vote ne représente absolument pas mes idées.” J’évoque avec lui le départ de certains militants. “Oui, eh bien il y aura déjà le mien ! Bruno Gollnisch gardait beaucoup dans son programme des raisons qui ont fait la naissance du Front national, alors que Marine Le Pen en ignore la quasi-totalité.”

Impossible d’en savoir plus sur ces “fondamentaux” du FN bradés par la fille Le Pen. “Mes idées sont celles du Front national quand il a été créé, il y a quarante ans, point à la ligne, c’est clair, ça suffit, vous n’allez pas me poser 45 fois la question !”

En face, une boutique du Front renfloue les caisses du parti avec des chaussettes “flamme” à 2 euros, des stylos JMLP, des pin’s fleur de lys, des tee-shirts “Les gars de la Marine” et même, plus cocasses, de vieux tee-shirts recyclés “Le Pen Président 2007”.

Président à vie

Tandis que dans le grand amphi se déroule l’assemblée générale ordinaire, avec des hommages au chef à n’en plus finir, Antoine Mellies, membre de la coordination nationale du FNJ, tient le stand de la jeunesse du Front, largement acquis au marinisme, à l’image de son coordinateur national, David Rachline.

Antoine parle du grand rassemblement souhaité, pourquoi pas avec la gauche patriote, de Chevènement, et Riposte laïque, de Pierre Cassen, “très courtois à notre égard” et qui “ne brille pas par un antifascisme débile”, mais en aucun cas avec les Identitaires, d’ailleurs certainement “soutenus par une branche de l’UMP” et sombrant dans des “délires eurorégionalistes”.

Le jeune frontiste est moins loquace lorsqu’on l’interroge sur le microparti Cotelec de Jean-Marie Le Pen, destiné à récolter les dons. “Je ne réponds même pas à ça. Regardez comment se financent les partis aujourd’hui, le FN est exsangue alors qu’on est la 3e force politique, on est moins riche que le PC !” Le journal Minute, (qui s’est vu refuser l’accréditation au congrès, comme Rivarol et d’autres journaux pro Gollnisch), s’était interrogé en octobre dernier sur cette mainmise par J.-M. Le Pen sur les finances du parti à travers Cotelec.

Plus amusant, l’article 6 des statuts du Front national stipule que “l’adhésion au Front national n’est compatible avec aucune appartenance à un autre parti ou mouvement politique”. Jean-Marie Le Pen devrait donc être “automatiquement exclu” du vote, mais aussi du FN ! Heureusement le parti est modelé sur mesure.

L’après-midi, on sacre d’ailleurs le patriarche après un vote “par acclamation”. Jean-Marie Le Pen, déjà président de Cotelec, devient membre de droit de toutes les instances du mouvement : conseil national, comité central, bureau exécutif, bureau politique, commission nationale, investiture…

Le discours de “départ” du chef, interminable, achève à mes côtés un journaliste japonais qui s’endort. Sur le fond, le discours du nouveau FN est le même qu’il y a vingt ans : totalement contradictoire. Ultralibéral tout en se prétendant proche du “petit peuple”, laïque quand il s’agit d’islam tout en reprenant la rhétorique intégriste sur le “déclin de la France” dû à Vatican-II. Seul le vernis républicain tente de lui donner plus de respectabilité.

Dans une vidéo répétitive sur écran géant, des “merci Jean-Marie” de militants, aussi ennuyeux qu’impersonnels, défilent, tandis que les congressistes agitent les drapeaux tricolores et entonnent bientôt la Marseillaise.

 

“Dératiser la France”

Retour sur le parvis du Vinci. J’interroge deux Jurassiens, ancien DPS (service d’ordre du FN), militants “depuis 22 ans”, tous deux marinistes, donc plus modérés selon la grille de lecture de certains journalistes. “Faut dératiser la France, il y a trop de merde !” me lance le premier, sans me regarder. Qui sont les rats ? “Tous ceux qu’on héberge, qu’on accueille et qui nous tirent dans le dos”, précise son ami. “Vous ne crachez pas dans la main de votre mère, vous ? Non, ben nous non plus, voilà.” “Vous n’allez pas me dire qu’en appelant un gamin Mohamed ou Saïd, vous en faites quelqu’un dont la volonté future est d’être un Français !” continue le second, qui explique être venu avec “un ami de l’UDC rencontré sur un site national”.

Plus loin, sur le trottoir, un groupe de “Gollnischiens”. Elie, qui se présente comme franco-libanais et s’empresse de me questionner sur mes origines avec suspicion, ne sait pas encore s’il restera au parti : “C’est wait and see. On va voir si [les marinistes] sont ou non trop mondialistes avec les PPQTS.” Ses amis rient. Les quoi ? “Le petit-peuple-qui-a-tant-souffert, vous savez, on ne peut pas tout dire. La liberté d’expression…” “On a tous voté Bruno, c’est le gardien du temple, la doctrine du Front que Marine brade. On n’entend rien sur la loi Veil, et puis elle fait partie des amis d’Israël au Parlement européen. Pourquoi pas des Serbes ou des Arméniens, historiquement plus proches des chrétiens de France ? Nous, on veut une droite nationale, ni casher ni halal, on veut une droite nationale cochon !”

A quelques rues de là, des poubelles brûlent, les pierres de manifestants et les grenades lacrymogènes de gendarmes mobiles fusent. Près de 3000 contre-manifestants se sont rassemblés pour dire non à l’extrême droite.

 

Après les vrais faux adieux du chef le samedi, voici le vrai faux suspense des résultats du vote le dimanche. Sur 17 127 votants, Marine Le Pen remporte l’élection avec 67,65 % des voix. On connaît à présent les décimales.

Vient ensuite la proclamation des cent élus du comité central, aux allures de remise des prix de fin d’année (un 50/50 pour les deux courants), auxquels s’ajouteront vingt autres noms, tous choisis par la nouvelle présidente, donc tous marinistes.

Gollnisch bon perdant

Bruno Gollnisch fait son discours de perdant bon joueur, louant les qualités du chef éternel, de la nouvelle présidente et des valeurs traditionnelles qui n’ont rien de “ringardes”. Il dénonce la “décadence morale” et “sécuritaire”, prône “l’expulsion sans faiblesse des délinquants étrangers”, “la déchéance des binationaux”, “la préférence nationale”, et redit son opposition à l’avortement et à l’euthanasie (1).

En salle de presse, Bruno Gollnisch préfère distribuer les compliments empoisonnés à sa rivale : “Elle a réussi une percée médiatique vraiment exceptionnelle, si exceptionnelle que certains de vos confrères ont cru devoir rendre compte de cette campagne en faisant l’impasse sur l’un des deux protagonistes”, lance le Caliméro des médias, qui n’a pas eu, il est vrai, les faveurs d’Arlette Chabot.

Nouveaux clashs

Devant les médias, Jean-Marie Le Pen revient sur l’agression par le service d’ordre du FN d’un journaliste de France 24 qui s’était introduit la veille au dîner de gala : “Le personnage en question a cru pouvoir dire que c’est parce qu’il était juif qu’il avait été expulsé… Ça ne se voyait ni sur sa carte, ni sur son nez, si j’ose dire.”

Comme si le cliché antisémite ne suffisait pas, avec beaucoup de classe, il poursuit : “Quelqu’un d’autre s’en est mêlé, c’est M. Xavier Bertrand (ministre du Travail et de la Santé, ndlr), qui a dit que c’était le visage de l’extrême droite. M. Bertrand devrait regarder le sien, qui ruisselle du caca des scandales.”

Interrogée un peu plus tard par une journaliste sur les propos de son père, Marine Le Pen enfonce le clou : “J’aurais probablement un jugement plus dur encore sur le comportement de votre confrère.” Puis, dans une ambiance délétère, la présidente parade dans les allées pour le “verre de l’amitié”, alors qu’un nouveau clash survient.

Militant depuis quinze ans, Farid Smahi vient d’apprendre son éviction du bureau politique. “[Marine Le Pen] est racialiste. Je ne suis pas le bougnoule de service. Elle a été hypocrite. Elle m’a jeté et s’entoure des mégrétistes, qui nous ont foutu dans la merde. (…) A tous les patriotes dans les banlieues, je dirai que je me suis trompé.” Les “ferme ta gueule !” du trésorier du parti et la reconduite manu militari vers la sortie de M. Smahi par les DPS ne le feront pas taire. Les noms d’oiseaux fusent. Un homme du service d’ordre tombe dans l’escalator. Des caméramen, empêchés de travailler, hurlent. Et pour couronner le tout, la femme du chef court pour recoller les morceaux par des “mon petit Farid”. Fin du cirque.

 

Yann Barte (à Tours), Le Courrier de l'Atlas, février 2011

(1) “Une grande politique familiale et d’accueil de la vie, qui doit être respectée et protégée, de son origine à son terme naturel.” (sic)


 

3 questions à FARID SMAHI

Conseiller régional d’Ile-de-France de 1998 à 2004, Farid Smahi est aujourd’hui secrétaire départemental du FN de l’Essonne. Evincé du bureau politique, il a quitté le parti avec fracas lors du dernier congrès de Tours.

 

 “Je me suis trompé, le FN est un parti raciste”

 

1 A quoi attribuez-vous votre éviction du bureau politique alors que vous avez été élu en 13e position au comité central ?

Je milite depuis 15 ans au FN, je suis reconduit à chaque élection. Et après des années de loyauté, je suis éjecté par Marine Le Pen. Je m’interroge : comment se fait-il que toutes les droites populistes européennes, autrefois pro-arabes, particulièrement propalestiniennes dans l’ensemble, ont été reçues depuis quelque temps en Israël ? Elles ont toutes aujourd’hui le même slogan anti-musulman. Elle m’a viré parce que je suis un patriote français propalestinien et musulman. Ce qui me chagrine le plus, c’est Jean-Marie Le Pen, qui était lui aussi pro-arabe, pro-Irak, propalestinien. Moi, mon combat est celui de la binationalité, hérésie juridique et véritable danger face notamment à l’islam radical. Ça, c’est de la politique !

 

2 Vous avez dit au Congrès : “Je ne suis pas le bougnoule de service”, mais ne pensez-vous pas que vous avez toujours été un alibi au FN ?

Je me pose la question aujourd’hui. Quand je vois encore Jean-Marie Le Pen traiter un pauvre journaliste agressé de juif avec le nez crochu, ça me fait vomir. Quand ce n’est pas l’antisémitisme, c’est l’anti-musulmanisme. De quelle dédiabolisation parle-t-on ? Qu’a dit son père devant toutes les caméras ? Et sa fille participe à ça… C’est inquiétant.

3 Vous comprenez aussi qu’on puisse être étonné de votre étonnement ?

Ce n’était pas un parti raciste, je ne pense pas. Qu’est-ce que j’y aurais fait ? On avait viré les mégretistes, j’étais ravi. Ce congrès est un durcissement, avec leur retour, et, comme le congrès socialiste de 1920, il sera celui de la division, parce que ça ne tiendra pas, vous verrez. Si vous saviez tous les soutiens de militants écœurés et tous ceux qui m’annoncent quitter le parti. Le FN fonctionne à l’envers. L’Ile-de-France, c’est 12 millions d’habitants, et pas un seul élu du Front national. Pourquoi ? Parce que Jean-Marie Le Pen a mis tout son argent dans le Nord, où est sa fille, et en Paca. Voilà la stratégie : de l’argent mis n’importe comment et une campagne anti-islam !

 

Propos recueillis par

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, février 2011

 

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Published by Yann Barte dans LE COURRIER DE L'ATLAS, février 2011 - dans Politique
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