Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
1 mai 2010 6 01 /05 /mai /2010 01:59

ENQUETE Le plus grand centre de rétention de France, Mesnil-Amelot 2, près de Roissy, est fin prêt. A l'abri des regards, cette installation high-tech de 240 places dont 40 places pour les enfants et familles, achève le processus de deshumanisation et rationalisation de la rétention administrative pour les étrangers en situation irrégulière. Associations et syndicats montent au créneau.

 

« Lorsqu'une personne énervée, désespérée ne peut jeter la table contre le mur, parce qu'elle est vissée au sol pour des raisons de sécurité, le risque est grand qu'elle jette sa tête contre le mur. C'est ce que nous constatons déjà régulièrement dans le CRA (centre de rétention administratif) Mesnil-Amelot 1 et c'est ce à quoi nous avons assisté à raison de plusieurs fois par jour dans l'ancien CRA de Vincennes. Le corps reste cet espace imprenable par l'administration ».

 

Clémence Richard, intervenante pour la Cimade au CRA de Mesnil-Amelot 1 (au nord-est de la plateforme aéroportuaire de Roissy et à 1 km de Mesnil-Amelot 2), vit au quotidien le processus de deshumanisation de la rétention et dénonce l'objectif de l'administration d'agir, plus encore aujourd'hui, à l'abri du regard de la société civile.

 

C'est un isolement effrayant qu'elle décrit : isolement des retenus par rapport aux bâtiments administratifs des intervenants, isolement par rapport à leur famille (accès très difficile du lieu, loin de toute agglomération urbaine)… Absence d'intimité : des portes de chambres vitrées, des caméras extérieures permettant de visionner l'intérieur, des détecteurs de mouvements. Une déshumanisation en marche : des personnes reconnues uniquement par leur numéro de PV (et non plus par leur nom), des comptages, matin et soir… le tout sous le bruit assourdissant des avions, comme l'épée de Damoclès au-dessus des retenus.

 

L'association des Amis de la fondation pour la mémoire de la déportation s'est même émue du projet qu'elle juge « inoppotun et contradictoire avec l'accueil humain qui doit être réservé à ces migrants chassés de leur pays ». L'association rappelle que, de 1939 à 1944, « des 'étrangers indésirables', notamment des réfugiés espagnols fuyant le franquisme, des antifascistes et des juifs persécutés par le nazisme ont té internés dans divers lieux qui furent ultérieurement, parfois, des antichambres de la déportation ». Par ailleurs, une pétition lancée sur le site de la Cimade a déjà recueilli 35 000 signatures.

 

Un avion toutes les 30 secondes

 

Le comité d'accueil est là. Police et CRS prèts à intervenir, le 29 mars dernier, jour initialement prévu pour l'ouverture du centre et finalement reporté sine die. A quelques centaines de mètres du Mesnil-Amelot 2 (Seine-et-Marne), les banderoles se déploient : "Non au traitement inhumain des immigrés", "non à l'enfermement des enfants"… Deux cars, près de 300 personnes, militants associatifs, journalistes, élus, parviennent à atteindre le lieu avant que toutes les routes de campagne environnantes ne soient finalement bloquées.

 

Au micro, se succèdent des représentants de la Cimade, de la LDH (Ligue des droits de l'homme), du Mrap… que l'on peine quelquefois à entendre sous le bruit infernal des avions (un toutes les trente secondes environ) : Le centre est installé presque en bout de piste. Tout est dénoncé : la non séparation des pouvoirs, la tenue d'audiences par visioconférence, des juges otages de la course aux chiffres du gouvernement, la politique des rafles d'enfants qui s'apprêterait à reprendre de plus belle et même l'illégalité d'un centre dépassant le maximum des 140 places autorisées (article R. 553-4 du Ceseda).

 

Pour cela, l'administration avait d'ailleurs trouvé un subterfuge assez grossier : la présentation d'une division en deux centres de 120 places. « Une pure fiction administrative » dénonce Damien Nantes, responsable à la Cimade du service des étrangers, qui décrivait, la semaine précédente, plan à l'appui, lors d'une conférence de presse, une structure unique, entourée d'une même enceinte, dotée d'une seule entrée et fonctionnant comme une entité. La Cimade rejointe par le Syndicat des avocats de France, le Gisti, l'association Adde (Avocatspour la défense des droits des étrangers) et le Syndicat de la magistrature, avait d'ailleurs déposé devant le Conseil d'Etat, en janvier dernier, un recours contre l'arrêté du 14 janvier 2009 de construction du centre.

 

Après des discours véhéments et passionnés, les associations se dirigent, dans le silence, vers le barrage des CRS bloquant la route du Mesnil-Amelot 2 et rejoignent un pacifique cercle de silence entouré d'un immense drap blanc contenant les plus de 800 messages écrits à destination des retenus.

 

Une justice d'exception à l'abri des regards

 

« C'est une justice qui travaillera directement du producteur au consommateur » résume de manière assez cynique Patrick Henriot, vice-président du Syndicat de la Magistrature. L'administration a en effet jugé utile de joindre à ce centre ultramoderne, ce qu'elle appelle un « village judiciaire » : des salles d'audience à l'intérieur même du centre de rétention, où les juges des libertés et de la détention pourront statuer sur les demandes de prolongation de la rétention, en toute quiétude, à l'abri du public, ce que conteste le ministère de la Justice [Voir entretien avec Guillaume Didier].

 

Pour Patrick Henriot, « ces dispositifs contreviennent aux principes fondamentaux du procès équitable. A commencer par la publicité des débats. Cette justice est totalement contraire à la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme » (1). Au Syndicat des avocats de France (SAF), on dénonce aussi cette remise en cause de la séparation des pouvoirs et cette justice de plus en plus sous contrôle de l'exécutif.

On s'inquiète aussi d'autres projets de loi : « La saisine du juge des libertés est prévue actuellement dans les 48 heures. Le projet de loi Besson, en cours de discussion, prévoit une saisine dans les cinq jours » explique Marianne Lagrue, avocate et représentante du syndicat. « Durant cinq jours, l'administration pourra ainsi faire ce qu'elle veut : renvoyer les étrangers là où elle le souhaite, sans contrôle judiciaire, sans possibilité de défense. Nous ne pouvons laisser passer une telle réforme ». Le syndicat s'oppose fermement à ce projet de village judiciaire, et contre ce « trois en un : un camp, un prétendu lieu d'audience, un endroit de refoulement ».

 

« la chasse à l'enfant est ouverte ! »

 

On craint aussi le pire à RESF (Réseau éducation sans frontières). « Avec ces 40 places réservées aux familles, les bambins pourront bénéficier de l'hospitalité des autorités françaises » ironise Richard Moyon, porte-parole Du réseau. « Le gouvernement français ne parvient plus à expulser les familles, même durant les vacances scolaires. De ce fait, les places qui leur sont réservées dans les CRA actuels restent sous-occupées. Car partout, dans les écoles, les quartiers, les gens se dressent contre l'enlèvement des enfants et tentent d'empêcher l'expulsion des parents, provoquant même des manifestations ».

 

En 2007, 247 enfants ont été enfermés en centre de rétention, dont 80% de moins de 10 ans. En 2008, ils étaient 222. Mais la mobilisation reste extrêmement efficace. Une seule famille connue des associations a pu être expulsée en 2009. Pour RESF, ces places réservées ne peuvent donc signifier que le gâchis des deniers publics ou bien le funeste projet d'entamer une véritable « chasse à l'enfant à grande échelle », compte tenu des délais appliqués actuellement pour les expulsions lorsqu'il s'agit des familles.

 

« Le gouvernement est-il décidé à ouvrir une chasse à l'enfant ? » s'interroge Richard Moyon. « Il est de la responsabilité des parents, des enseignants, des médias, de toute la population de se mobiliser ».

Autre point d'inquiétude des associations : la réadmission (2) de plus en plus fréquentes de familles. « Entrées dans l'espace Schengen par un autre pays, elles sont souvent arrêtées au petit matin, expulsées de façon expresse et se retrouvent en Pologne ou au Kossovo le jour-même ou le lendemain. Elles ne séjournent que quelques heures en rétention, sans passer devant un juge des libertés », explique Armelle Gardien (RESF).

 

L'enfermement, mode de gestion des migrants

 

« Dans toute l'Europe, l'enfermement devient un mode de gestion des populations migratoires. Le centre Mesnil-Amelot 2 est un camp d'internement administratif. C'est la création d'un univers carcéral qui ne veut pas dire son nom, explique Damien Nantes, de la Cimade. On prévoit donc d'enfermer des familles, la création d'une justice d'exception et l'alignement de la France sur une logique européenne sécuritaire et de mise à l'écart des étrangers migrants ».

 

C'est une tendance générale observe-t-on à l'association Migreurop. « Partout, les politiques européennes érigent des camps d'internement comme mode de gestion des flux migratoires », constate Sara Prestianni. Migreurop a d'ailleurs tenté de les recenser. Le réseau en a compté plus de 250 à l'intérieur du territoire européen, 350 si l'on ajoute les camps sous-traités à l'extérieur par l'Union européenne. L'Italie a annoncé la création de dix nouveaux centres, la Grèce de cinq. Mesnil-Amelot est un exemple éclatant de la tendance de ces nouveaux grands centres déshumanisants, souvent polyfonctionnels et dotés de hautes technologie de contrôle.

 

Automutilations, suicides… ces centres constituent des foyers de violence en tout genre. On observe aussi des révoltes, comme ces dernières semaines en Italie, en Turquie ou en Grèce. « Dans le plus grand centre d'Europe, celui des Canaries (1200 places), la police justifie la violence par le nombre, se désole Sara Prestianni. 'Concrètement, dit la police, on est obligés de temps en temps de les tabasser pour les faire mettre à la queue pour faciliter la distribution des repas' ».

 

Un allongement de la durée d'enfermement

 

Ces grands centres, dénonce aussi l'association, ne permet plus le suivi médical ou juridique des migrants. La transposition de la Directive retour (nommée « directive de la honte » par les associations) a justifié le prolongement de la durée de rétention de 40 à 60 jours en Espagne, de 2 à 6 mois en Italie, de 3 à 6 mois en Grèce. L'avant projet de loi français propose, lui, de passer de 32 à 45 jours, alors même qu'il y a deux ans, Brice Hortefeux, ministre de l'Immigration, assurait que la directive « ne changera en rien la politique française » et qu'en matière de durée de rétention, il n'était « pas question de modifier la durée maximum ».

 

Ces prolongements de durée de rétention ont été votés partout en Europe sans aucun changement structurel des lieux d'enfermement. Finalement, des drames qui se sont déroulés dans le centre de rétention de Vincennes et du procès qui fit suite à l'incendie, le 22 juin dernier, les autorités n'auront tiré aucun enseignement. Le pire est devant nous, mais un peu plus loin, bien à l'abri des regards.

 

 

Yann Barte, le Courrier de l'Atlas, mai 2010

 

(1) L'article n° 6 de la Convention définit dans le détail le droit à un procès équitable, y compris le droit à une audience publique devant un tribunal indépendant et impartial.

 

(2) Les accords de réadmission relèvent d'une convention entre deux Etats, visant à contraindre l'un d'entre eux d'accepter de recevoir des personnes qui peuvent être, ou non, ses ressortissants, et qui viennent d'être expulsées par l'autre État.

 


 Voir l'interview de Guillaume Didier, porte-parole du ministère de la Justice à propos du CRA Mesnil-Amelot


 

 

VIDEO / Avec près de 300 militants associatifs, élus, journalistes, j'ai pu me rendre près du centre de rétention Mesnil-Amelot 2 dont l'ouverture, prévue ce 29 mars 2010, avait finalement été retardée. Un cercle de silence était organisé.
Ce centre illégal de 240 places (la loi n'en autorise que 120) abrite des salles d'audiences, pour rendre la "justice" à l'abri du regard extérieur et offre 40 places pour les familles. L'annonce probable disent les association de l'ouverture prochaine d'une véritable "chasse à l'enfant".

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Yann Barte, dans le Courrier de l'Atlas, mai 2010 - dans Société
commenter cet article

commentaires