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1 juillet 2008 2 01 /07 /juillet /2008 05:01

MENU Si la Bible, les Evangiles et le Coran n’ont jamais figuré au rayon des livres de cuisine, ces textes n’en marient pas moins les nourritures de l’âme et du corps. Mais mon Dieu, pourquoi tant d’interdits alimentaires ?

 

Les escargots, c’est haram ou halal ? Mais de terre ou de mer ? Faut-il les égorger ou les faire dégorger ?” Les forums musulmans collectionnent de véritables perles. Et chacun s’interroge, traquant dans le Coran ou dans un hadith une réponse à la question essentielle du jour. “Pourtant, j’ai vu un imam s’enfiler plein de bols de babbouchs !” (1), s’étonne l’un des forumers. “Mais t’es sûr que le Coran parle de crevettes ?”

 

Bien que numériquement réduits, les interdits alimentaires en islam ne sont pas clairement explicités. D’où une avalanche d’interprétations aussi variées que fantaisistes, souvent à l’image des hadiths sur lesquels elles s’adossent. Dès lors, tout est permis : s’interroger par exemple sur l’aspect possiblement “haram” du Coca ou autres sodas qui renfermeraient moins des 1,2° d’alcool (seuil réglementaire pour entrer dans la catégorie des boissons non alcoolisées) ou sur la consommation si courante en France de... singe !

 

Le casse-tête du casse-croute

 

Les marques ajoutent encore à la confusion. Lors du dernier ramadan, on a ainsi pu voir, chez Carrefour ou Leclerc, des œufs estampillés “halal” (probablement pondus par des poules voilées!). Ainsi, tout est passé en revue et questionné, des bonbons Haribo aux galettes des rois.

 

Côté juif, la kacherout (2) est aussi un joli casse-tête. Si les interdits alimentaires y sont explicités dans les textes, ils sont aussi infiniment plus nombreux et complexes. De la même façon, ils sont matière à d’interminables débats pour savoir si tel poisson est à écailles ou non, s’il est plus grave d’accepter de réchauffer les lasagnes de la voisine ou d’ingurgiter un cheeseburger, ou s’il faut faire tourner le lave-vaisselle à vide avant de changer la vaisselle qu’on y met (lait ou viande), histoire de “cashériser” l’appareil, d’autant, paraît-il, que “le Rabbin Obadia Yossef l’autorise !”

 

Côté chrétien, on est beaucoup plus détendu à table. Même si, durant des siècles, certains ont continué à appliquer des règles religieuses d’origine mosaïque, ces croyants ne sont soumis à aucun interdit. Même les prescriptions pour certains jours de fête (de ne pas manger de viande) ont été assouplies depuis Vatican II.

 

Professeur de philosophie et auteur des Nourritures divines (Actes Sud, 2002), Olivier Assouly explique ainsi la place très importante du geste alimentaire dans les religions : “A la différence d’autres expressions de la vie religieuse, la nourriture touche l’individu dans ce qu’il y a de plus vital. Lorsque vous légiférez sur l’alimentaire, vous légiférez ainsi sur le système des besoins et êtes à peu près sûr d’englober la totalité des individus.” Bien plus efficace que de légiférer sur une question liée à une pratique liturgique (une prière par exemple) qui n’aurait qu’un caractère accessoire.

 

La loi de Dieu ?

 

La raison de ces interdits ? Pour le philosophe chercheur, les explications d’origines médicale ou hygiéniste, ne sont pas recevables : “Une religion n’a pas pour vocation à veiller à la bonne santé de ses fidèles. Il s’agit bien plus de marquer par l’aliment, l’obéissance à la loi divine. On peut trouver des raisons liées à la santé, des raisons économiques ou de pratiques sociales, mais le choix reste fondamentalement arbitraire et sert à cristalliser l’obéissance à la loi de Dieu.” D’ailleurs, si la législation religieuse dépendait des risques sanitaires, “il aurait fallu, au moment de l’épidémie de la vache folle, revoir la législation alimentaire et interdire la consommation du bœuf. Absurde !”

 

De même, pour le père de la Morandais, auteur de A table avec Moïse, Jésus et Mahomet (Editions Solar, 2007), ces interdits, qui pouvaient comporter un bénéfice sanitaire, avaient surtout comme fonction de “faire obéir ce bon peuple à la tête dure”. Et si, pour ce prêtre, ces interdits n’ont plus de sens, le jeûne en revanche doit rester une tradition vivante de partage à développer : “Chez nous les chrétiens, on pêche par libéralisme!” regrette-t-il.

 

Il est troublant de voir combien ces interdits semblent arbitraires et fonction de l’espace et du temps. Ainsi, les blacks muslims considéraient que le poisson-chat et la galette de maïs (le “slave diet” que l’on donnait aux esclaves noirs dans les plantations), étaient interdits par l’islam. Pour Mohammed Hocine Benkheira, anthropologue et spécialiste de droit musulman, “toute nourriture est supposée exercer sur celui qui l’absorbe une influence plus que physique. La chair de certaines espèces s’avère porteuse de traits antinomiques avec l’idée même d’humanité”. Une appréciation encore très subjective. S’agirait-il alors de “juguler notre animalité” ? De nombreux chercheurs analysent ces interdits en terme de mécanisme d’identité et d’altérité. Il s’agit, selon l’historien Tzvetan Todorov, de produire une démarcation entre “nous et les autres”. Force est de constater que ces interdits isolent, excluent. Serait-ce leur sens : empêcher les adeptes de se mêler aux autres, de partager un repas et de risquer d’être plongé dans un autre univers de pensée qui pourrait bien, à terme, faire douter de sa propre religion ?

 

L’agneau fédérateur

 

Certains le pensent, mais cela n’empêchera jamais des tentatives de rapprochements. Le chef étoilé Jacques Le Divellec propose ainsi de mettre tout le monde à table : juifs, chrétiens et musulmans. Dans le livre du père Alain de la Morandais (écrit avec la collaboration du rabbin Haïm Korsia et de Malek Chebel, islamologue), il présente cinquante recettes œcuméniques, de la terrine de sardines à la confiture d’aubergine, du couscous poisson au poulet au paprika…

Et quoi de plus fédérateur qu’un agneau ? Celui de la Pâques juive, de la Pâques chrétienne ou de l’Aïd. Le chef qui a servi le roi du Maroc et officié un peu partout de Milan à Istanbul, de Tanger à Jérusalem, a tout appris des traditions des trois religions. “La nourriture unit les peuples. Et on devrait toujours commencer par un repas des négociations commerciales, politiques… Mettre tout le monde à table, c’est mettre tout le monde d’accord.”

 

(1) Escargots.

(2) Ensemble des règles alimentaires juives.

 

Yann Barte


INTERVIEW

 

“La gourmandise est l’honneur rendu au créateur”

 

Le Père Alain de la Morandais anime sur Direct 8 l’émission “Les enfants d’Abraham”. Il est aussi l’auteur de “A table, avec Moïse, Jésus, et Mahomet”.

 

La gourmandise est-elle toujours un péché ?

 

Non seulement ce n’est pas un péché, mais c’est un honneur, une grâce rendue au Créateur que de goûter les saveurs des mets et boissons. En latin, la “goula”, c’est la goinfrerie, l’excès. Le sens a changé aujourd’hui. La gourmandise, c’est apprécier les bonnes choses. Poilâne avait demandé au Vatican que l’on retire la gourmandise des sept péchés capitaux, mais c’est le mot qu’il faut changer et remplacer par “goinfrerie”.

 

Les religions ne font cependant pas toujours bon ménage avec le plaisir. Jeûne, interdits alimentaires ... Les nourritures terrestres et spirituelles seraient-elles en concurrence ?

 

Pas dans la modération. Si vous mangez ou buvez trop, vous ne pouvez ni travailler ni prier. Dans les deux cas, l’excès conduit à une paresse de l’esprit pour la prière et de l’intelligence pour le travail. Les interdits ne concernent que les juifs et les musulmans. Chez nous, depuis le concile Vatican II, il n’y a ni interdictions ni obligations. Il est juste recommandé de jeûner le mercredi des Cendres (premier jour du carême chrétien) et le Vendredi saint. Dès le début du christianisme, les lettres de saint Paul disent qu’il n’y a d’interdits, ni de nourritures ni de boissons.

 

L’idée de “manger son Dieu” paraît très surprenante pour un non-chrétien. La pratique eucharistique viendrait-elle de rites anciens anthropophagiques ?

 

Non, cette pratique vient du dernier repas de Jésus avec ses disciples. Cette idée annoncée par le Christ avait scandalisé ses contemporains. Jésus faisait la Pâques juive : le partage de l’agneau, du pain et du vin, célébrant la libération du peuple de l’esclavage de l’Egypte avant la traversée du désert. En bon juif, Jésus avait réuni les douze apôtres. Il a transformé ce rite juif traditionnel en un nouveau rite : l’eucharistie. On mange ce que l’on aime. C’est une sorte d’anthropophagie spirituelle.

 

Vos spécialités ?

 

Le homard à l’américaine, le civet de lièvre aux pruneaux, le magret de canard flambé au cognac…

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, juillet 2008

 

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Published by Yann Barte dans LE COURRIER DE L'ATLAS, juillet 2008 - dans Société
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