Lundi 1 juin 2009 1 01 /06 /Juin /2009 13:44

REPORTAGE Depuis six ans, les découvertes à la grotte des Pigeons de Taforalt, au Maroc oriental, intriguent et passionnent la communauté scientifique internationale. J’ai eu le privilège de passer avec l’équipe de Rabat et de l’Université d’Oxford, une semaine au fond de la grotte, sur les traces des origines de l’homme.

 

Le premier homme moderne serait-il nord-africain ? Les dernières découvertes de Taforalt le laissent à penser. Les sépultures et parures, exhumées des lieux, avec autant d’indices de l’acquisition d’une pensée symbolique, amènent chaque année les chercheurs de tous les pays à réviser leurs thèses sur l'origine de l'homme moderne. Archéologues, préhistoriens, anthropologues... ils étaient nombreux, cette année encore, à faire les yeux doux au directeur des fouilles pour être de la partie. Comme chaque année depuis 2003, durant un mois, Abdeljalil Bouzouggar, enseignant-Chercheur à l'Insap (Institut national des sciences de l'archéologie et du patrimoine de Rabat) gratte, balaie et scrute avec Nick Barton et son équipe (Université d’Oxford) la terre du chantier archéologique de Taforalt. Avec les deux co-directeurs des fouilles, ils seront vingt-quatre chercheurs, ce mois d’avril, à goûter la terre et la poussière de la grotte.

 

Un site trop peu connu

 

Pourtant, les découvertes archéologiques majeures du tandem Insap/Oxford, bien que publiées dans l’Académie des Sciences aux Etats-Unis, demeurent peu connues du grand public. C’est d’ailleurs totalement par hasard qu’au détour d’une page sur Internet, je découvre la grotte. Une dépêche décrivait l’attention particulière que ces populations préhistoriques de la région accordaient à leurs morts, notamment nourrissons, inhumés sous des pierres bleues, les os imprégnés d’ocre rouge (oxyde de fer)… Une image haute en couleurs et bien éloignée de celle que nous avons du bon sauvage prosaïquement préoccupé à se nourrir, se reproduire et se protéger de la chaleur, du froid et des grands prédateurs. Contact pris avec le directeur des fouilles, je décide avec l’accord écrit du ministère marocain du Patrimoine, de partir sur les lieux où comme chaque année, début avril, l’équipe se retrouve pour de nouvelles aventures paléolithiques.


Taforalt (ou Tafoughalt), petit village à quelque 700 mètres d’altitude dans le massif montagneux des Béni-Snassen, est à 55 kilomètres d’Oujda. C’est là, à Oujda, que j’atterrirai pour rejoindre Berkane, le village n’offrant aucune possibilité d’hébergement. Sur les conseils de Abdeljalil Bouzouggar, j’emporte avec moi, dans l’avion, les écrits du paléoanthropologue Jacques Hublin, que le chercheur a probablement connu à Bordeaux où il a fait ses études. Je n’ai alors à peu près de la préhistoire que le souvenir d’ossements et objets lithiques du musée de la préhistoire de Nemours (77) et une galerie d’images d’Epinal, vestige de l’école primaire n’ayant probablement qu’un très lointain rapport avec la réalité historique.

 

L’homme, un singe parmi les autres


Il n’est d’ailleurs plus grand chose qui tienne de ce que l’on nous enseignait, il y a seulement vingt ou trente ans, à l’école. Il en est ainsi de la vision linéaire de l’évolution - une espèce chassant une autre -, complètement dépassée. J’apprendrai plus tard en effet que Néandertalien a ainsi très bien pu partager un feu de camp et une côtelette avec Cro-magnon, à moins qu’ils ne se soient directement tapés dessus à coup de gourdins dès leur première rencontre.

 

Notre place même au sein des autres espèces est réinterrogée. La réalité est d’ailleurs bien « pire » que celle décrite par Charles Darwin dont nous fêtons cette année le bicentenaire et qui avait scandalisé le monde au XIXème siècle : l’homme ne descend pas du singe, il est un singe parmi les autres. Une idée qui ferait avaler sa barbe à n’importe quel islamiste marocain du PJD, mais qui, avouons-le, reste encore un peu rude à admettre pour nombre d’Homo Sapiens que nous sommes. Les apports de la génétique nous ont en effet appris que la distance biologique entre un chimpanzé et M. Bouzouggar, pourtant titulaire de deux doctorats, est bien plus mince qu’entre le chimpanzé et ce singe magot exhibé à Djemaâ el fna. Les deux espèces (hommes et chimpanzés) ne se sont d’ailleurs séparés qu’il y a une demi-douzaine de millions d’années. Autant dire, pas grand chose à l’échelle de l’histoire de l’humanité ; 98,8% du génome de l’Homme et du Chimpanzé sont semblables. Pas de quoi pavaner donc ! C’est pourtant à cette mince différence et à cette humanité qui ne réside que dans 1,2% de nos gènes que je dois, ce jour, d’avoir traversé la Méditerranée pour me retrouver à l’aéroport international d’Oujda-Angads, en deux heures quarante minutes.

 

Ce ne sera pas Jurassic Park

 

Berkane est une ville sans cachet particulier, enclavée entre les plaines des Triffa et les superbes montagnes des Béni-Snassen. Elle est, pour l’heure et au lendemain même de mon arrivée, paralysée par une terrible grève des transports touchant bus, petits et grands taxis, bien remontés contre les dispositions du nouveau Code de la route.

C’est M. Bouzouggar qui vient me chercher le lendemain en voiture. Avec une patience professorale, le chercheur répond à toutes mes questions et m’offre même un cours magistral sur les différentes « écoles » d’archéologie. Alors que « l’européenne privilégiait la fouille verticale, stratigraphique, hantée par le temps, la chronologie, l’école de l’ex-URSS cherchait une compréhension horizontale de l’espace, des anciennes activités : où les populations cuisaient leurs aliments, taillaient leurs outils, dormaient… ? » La passion du temps pour l’une, celle de l’espace pour l’autre.

Et quelle est celle qui anime mon conducteur ? « Je combine les deux, comme un peu tous les chercheurs aujourd’hui » me répond-t-il, tandis que se dessinent les montagnes vertes de la province de Berkane. Après vingt minutes de route et trois courtes minutes d’escalade à pieds, nous arrivons à la grotte qui connaît déjà une intense activité. Avec ses trente mètres de profondeur et sa voûte de dix mètres, la grotte offre une belle luminosité. Chaque chercheur semble arrimé à un secteur particulier des fouilles, correspondant également à une période et à une population différentes, 12 000 ans pour les Ibéromaurisiens, 80 000 et plus pour les Atériens.

Talbi El Hassan me présente les lieux, le village à 200 mètres d’altitude plus haut, et la campagne alentour. Professeur à l’université Mohammed 1er d’Oujda, géochimiste-pétrographe, il est aussi président de l’association Nature et patrimoine. Trouver un équilibre entre préservation et développement semble le casse-tête actuel de cet écolo dans l’âme, déjà vert d’inquiétude face aux projets ambitieux de la région, notamment de la station de Saïdia, à une quarantaine de kilomètres, dont l’ouverture est prévue ce mois de juin. Un complexe touristique d’hôtels quatre et cinq étoiles, de terrains de golf, de résidences, de villas et appartements sur six kilomètres de cotes. « Le problème est que ceux qui doivent veiller à la préservation du site sont souvent ceux-mêmes qui contribuent à l’infraction » explique le professeur qui se souvient avoir assisté, effaré, l’an passé, à l’installation d’un kiosque buvette à l’entrée même de la grotte. Taforalt pourrait-elle devenir un Jurassic Park ? « La grotte elle–même est menacée. Elle n’est protégée par aucune barrière, juste un grillage que des jeunes escaladent quelquefois en l’absence du gardien. Ces jeunes peuvent détruire la stratigraphie par ignorance, ramasser des objets… » s’inquiète le chercheur qui a par ailleurs, avec l’association des Amis de Taforalt, proposé la mise en place d’un musée sur la grotte et des circuits de découvertes, prévus pour 2010.

En redescendant la montagne en direction de la grotte, le chercheur me fait l’inventaire de l’extrême diversité biologique de ce Sibe (site d’intérêt biologique et écologique) : la tortue grecque que certains malheureusement ramassent pour vendre sur le marché, le mouflon, réintroduit depuis 1994 et des espèces floristiques endémiques, des plantes médicinales et aromatiques comme le romarin ou la lavande qui fleurissent ici un peu partout.

Nous passons au local de l’association des Amis de Taforalt où le responsable propose généreusement de m’héberger. Je m’installerai donc dès le lendemain dans le village. J’aurais désormais vingt minutes à peine pour rejoindre la grotte à travers la montagne, les moutons et la lavande.

 

Lucy peut raccrocher son dossard !

 

Pour l’heure, je suis de retour à Berkane à la recherche d’un petit resto. Ils ne sont pas légion et je décide de faire une halte au snack El Guerrouj, chez le frère du roi du 1500 mètres, originaire de la ville. Je fais quelques photos de la famille, du frère, Hassan, et du père, le plus grand coureur de demi-fond de tous les temps étant, lui, retourné à l’école aux Etats-Unis. Entre mes brochettes et mon thé à la menthe, je reste plongé dans mes lectures préhistoriques et j’apprends justement que la course de fond nous aurait permis, selon l’anthropologue Daniel Lieberman, spécialiste de la locomotion animale, de nous distinguer des autres grands singes. Nos ancêtres se seraient spécialisés dans cette course il y a deux millions d’années. Si nous sommes de piètres sprinters au regard des autres espèces animales, nous conservons en effet d’exceptionnelles capacités d’endurance, même si la télé, les taxis - quand ils marchent -, et les pizzas à domicile ont un peu affaibli chez nous le goût de l’effort.

Quant à l’australopithèque, il pouvait raccrocher son dossard ! La petite Lucy, découverte en 1974, l’année de naissance d’El Guerrouj, tout éthiopienne qu’elle était, avec son un mètre dix ou vingt, n’arrivait pas à la taille du grand Hicham et, en endurance, certainement pas à sa cheville. Le demi-fond comme origine de notre humanité ? Encore une théorie sur l’homme moderne.

 

Bijoux de famille atérienne

 

« Ca fait quatre ans que je suis dans ce trou ! » me dit Ahmed Margaa au fond du secteur 2 de la grotte. Paléonthologue de formation, ce chercheur est aussi conservateur du Musée ethnographique de Meknes. Ici, il souffre un peu du manque de lumière, malgré un éclairage alimenté par un générateur, et du dos: « On est toujours accroupi, je dois prendre des médicaments ». Dans son trou, Ahmed trouve toute une collection de lamelles en quartz, de silex, de micro-faunes (et non de microphone comme je l’ai d’abord entendu, avant de le faire répéter, un peu perplexe quand même!).

 

Cette faune microscopique est d’ailleurs un formidable indicateur du climat de l’époque. Ahmed passe tous les sédiments au tamis fin (0,5 mm) pour ne rien manquer, plus appliqué qu’un chercheur d’or.

Ce matin-là, c’est une petite pièce d’à peine trois centimètres qui attire son attention : un nassarius. C’est le 47ème trouvé depuis le début des fouilles. Ce petit mollusque marin, comme tous les autres trouvés dans cette grotte, est percé et coloré d’ocre rouge. Il a au minimum 100000 ans, en attendant la datation absolue au labo qui pourrait bien encore réserver des surprises. Tout ce qui doit être daté part à Londres, Rabat ou Canberra. Même le Laboratoire des Recherches, d'Analyses Techniques et Scientifiques de la Gendarmerie royale est mis à contribution et plusieurs méthodes sont utilisées, du radiocarbone (pour les pièces de moins de 35000 -  45000 ans) à la thermoluminescence.

 

Le Maroc dispose désormais de la collection de parure la plus importante en nombre, mais aussi de la plus ancienne; 41 nassarius de 70 000 ans avaient été trouvés en Afrique du Sud et deux en Palestine qui n’ont pu être précisément datés.

Ce coquillage était utilisé comme ornement par l’Atérien (l’Homo Sapiens d’Afrique du Nord) et probablement porté en collier ou accroché aux vêtements, comme le laisse supposer des traces d’usure.
Cette découverte intéresse nécessairement l’anthropologie culturelle et sociale. « Partager des symboles nécessite une communication » m’explique Abdeljalil Bouzouggar. « C’est pourquoi ces mollusques marins ont suscité aussi l’intérêt des linguistes. Je peux tailler un outil avec deux pierres. Par imitation, il est possible de reproduire l’objet, mais la valeur symbolique doit être expliquée : qui doit aller chercher ces coquillages à 40 km, pourquoi faut-il les perforer, les colorer, comment les porter ? Ces nassarius qui renvoient à la présence d’une identité collective, à l’appartenance d’un groupe, ont même été trouvés à des centaines de kilomètres de la mer ». Le Maroc est en outre le seul pays où ces objets ont été découverts sur plusieurs sites (Témara, Oujda, Essaouira…).

 

Ahmed transporte le coquillage et le place dans un petit sachet avec un numéro et un code-barres : sa fiche d’identité. Il retourne à son secteur où il me montre un énorme autre trou : celui d’un porc-épic qui a mit une sacré pagaille ! Une erreur des archéologues anciens qui laissaient les coupes ouvertes. « C’est aussi toute la difficulté, explique Simon Collcut, géologue, les terriers, les trous de racines, les escargots… tout cela vient changer les sédiments. Mêmes les abeilles aiment nos coupes ! Et puis il y a la nature mêmes des sédiments, des noirs (charbon de bois brûlés), des blancs (faits de cendres) qui se solidifient, cassent et s’effondrent » C’est le travail de ce chercheur : « savoir où on est, à quelle page dans le bouquin.»



Vers 17H30 la grotte se vide. Les chercheurs rejoignent Saïdia où ils ont loué une petite maison. Je rejoins alors un peu plus bas le gardien de la grotte, posté sur une chaise bancale devant une petite maison de pierres. Il m’offre un verre de lait de brebis, c’est à peu près tout ce qu’il possède ici, avec un matelas et un petit réchaud. Il ne parle que la darija et mon arabe est limité. Ca tombe bien, ce n’est pas bavard un gardien. La nuit tombe vite. On finit assis par terre à regarder la montagne d’en face, en attendant qu’un mouflon à manchettes montre le bout de ses cornes.

 

Le plus vieux cimetière au monde

 

Aujourd’hui Louise Humphrey, paléoanthropologue au Musée d’histoire naturelle de Londres, est tout excitée. Au fond de la grotte, côté sépultures ibéromaurusiennes (plus de 12000 ans BP), une grosse pierre va être déplacée. Les ouvriers se mettent en place pour la soulever par un système de balancier posé sur des planches en bois. Nul doute qu’on y trouvera d’autres squelettes : 180 ont déjà été déterrés ici durant les fouilles de l’abbé Jean Roche dans les années 50, aujourd’hui conservés à l’IPH (Institut de paléonthologie humaine, Paris), en attendant leur rappatriement au Maroc.

On y a même découvert un squelette dont le crâne présente les traces d'une trépanation considérée comme la plus ancienne au monde. Le sujet aurait survécu à cette première opération chirurgicale connue, des radiographies ayant démontré la présence d'un processus de cicatrisation.

C’est fait, la pierre désormais posée sur les planches met à nu un incroyable fouillis d’objets et d’ossements. Louise se penche sur les restes, impatiente, et m’indique avec un stylo les os les plus reconnaissables. Plus tard, on apprendra qu’il s’agit de deux nouveaux sujets, un adultes et un enfant, entourés de cornes de mouflon et divers outils. « On trouve beaucoup d’objets autour des corps, explique Louise, des cornes, des dents de cheval et toutes sortes d’objets lithiques ».

 

La chercheuse, passionnée par l’évolution de l’enfant, a observé un traitement très particulier pour ces plus jeunes corps chez les Ibéromaurusiens qui ont vécu ici de façon continue durant plus de 2000 ans : « Les bébés sont enterrés assis, les pieds sous le bassin, presque accroupis, la tête tournée vers l’entrée de la grotte. Même si le crâne, plus lourd, est souvent tombé, c’est quelque chose que l’on peut déceler grâce à la direction du dos. Contrairement aux autres ossements, ceux des nouveaux-nés n’étaient jamais déplacés. Beaucoup se trouvent sous de grosses pierres bleues calcaires. On peut d’ailleurs imaginer que cette nécropole avait l’apparence de nos cimetières modernes. On a déjà observé des sépultures plus anciennes, mais jamais une telle concentration ».

 

La grotte de Taforalt n’est plus seulement la seule nécropole du paléolithique supérieur bénéficiant de fouilles modernes, elle est aussi le plus ancien cimetière au monde précisément daté. Dans sa main droite, Louise tient une dent usée.

Elle m’explique alors une pratique très étrange : sur toutes les mâchoires ibéromaurusiennes adultes manquaient deux incisives : « Un signe peut être - et assez visible - d’appartenance à un groupe. Mais on peut imaginer toute sorte d’hypothèses. Cela pouvait être par souci esthétique… En Algérie, les Capsiens (1) s’otaient dix dents !» Charmant en effet !

 

Taforalt bénéficie de tous les moyens modernes, et recourt à ce qu’on appelle aujourd’hui l’ « archéomatique », discipline que le directeur des fouilles aimerait bien voir enseignée au Maroc. Dans le cadre de la coopération matérielle technique, le Japon a fait don de tachéomètres laser (appareil également utilisés en topographie) et qu’on appelle plus simplement ici « station totale ». Ces machines permettent de stocker dans une carte mémoire les mesures effectuées sur le terrain, pour un traitement informatique. Elles évitent surtout de se prendre les pieds dans un quadrillage infernal de ficelles (le carroyage classique) et de gagner en temps et en précision.

 

En attendant les archéologues de 2100

 

A l’entrée de la grotte, Ahmed, Nasseredine, Mohamed, Salah, Abdelnbi… des habitants formés par les chercheurs qui connaissent très bien l’histoire de la grotte, trient le lithique, la micro-faune, les mollusques, le charbon de bois, les silex, les coquillages… Chaque année, ils sont là, de 8h à 17h. Et le dimanche, je les retrouve serveurs aux snacks de Taforalt. D’autres tamisent au-dessus du ravin, pris dans un nuage de poussières.

 

Nick Barton, professeur à l’Université d’Oxford et co-directeur des fouilles les a rejoints. Je le fais redescendre au paléolithique moyen. A quoi ressemblait cet Atérien qui fréquentait la grotte il y a plus de 80 000 ans ? A un grand singe imberbe ? « L’Atérien est un Homo Sapiens, plus robuste que toi et moi, plus grand que Néanderthal et moins musclé, avec des dents très larges et un cerveau assez semblable au nôtre. Très à l’aise dans son environnement, il est très bon chasseur, probablement très bon cueilleur. Il chasse le mouflon à manchettes et même peut être le cheval. Il a une culture dite moderne et pense de manière abstraite. Il avait sûrement la possibilité de parler».

 

Au fond de la grotte, Abdeljalil semble balayer la même surface depuis deux jours. Travailler lentement pour tirer le maximum d’informationsou « fouiller peu pour découvrir beaucoup » est un peu la devise de ces chercheurs qui n’exploitent qu’une faible partie de la surface de la grotte. Aujourd’hui, le chercheur qui exhumerait une centaine de squelettes en quatre ou cinq ans serait tout simplement décrédibilisé auprès de la communauté scientifique et probablement viré, m’explique le directeur des fouilles.

 

Et le tas de terre là-bas ? Je demande à Louise. « Il y a là très certainement au moins une quarantaine de squelettes. Nous les laissons aux générations futures. Dans cent ans ou plus, elles auront certainement des moyens plus modernes que nous de les interroger ». Dans le passé comme dans le futur, ça voit décidément loin un archéologue.

 

Yann BARTE, Le Courrier de l'Atlas, juin 2009

 

 

(1) Capsien : culture de l’épipaléolithique d’Afrique du Nord présente essentiellement en Tunisie et Algérie


 

ENTRETIEN
Abdeljalil Bouzouggar,
Directeur des fouilles de la grotte des pigeons de Taforalt

 

"L’Atérien sort de sa grotte

et se révèle Homo Sapiens pas si 'archaïque' »



Comment peut-on définir la modernité ?

On peut le faire d’un point de vue biologique, paléoanthropologique. L’os du menton, par exemple, est un bon caractère biologique pour qualifier une population appartenant à l’homme moderne, comme une modification de la corpulence, des arcades sourcilières moins prononcés... Du point de vue archéologique ou culturel, ce sont toutes ces manifestations, innovations culturelles comme les sépultures qui vont nous intéresser. Pour la première fois, des humains inhument leur semblables et leur accordent un soin particulier : le creusement d’une tombe, le dépôt d’objets personnels comme des outils, ossements d’animaux. Pour les archéologues, la modernité correspond aux premières sépultures, à la fabrication et la circulation d’objets symboliques, comme les objets de parures que nous trouvons ici et l’utilisation de colorants, des outils sophistiqués et une certaine esthétique dans cette industrie lithique. L’Atérien prend une place très importante dans l’émergence de cette modernité dans l’histoire de l’Humanité.

 

Le terme de préhistoire est-il encore alors approprié ?



Je préfère c’est vrai utiliser le terme d’histoire sans écriture. Ces objets symboliques que nous avons trouvés, recouverts d’ocre rouge, remettent en effet en cause nos connaissances. Ce que l’on m’apprenait par exemple à Bordeaux lorsque je préparais mon doctorat. Nous avons fait aussi d’autres découvertes étonnantes dans des grottes, comme celle de la région d’Essaouira, avec une équipe française de Provence, notamment des parures.

 

Vos recherches n’ont-elles pas remis en cause l’étendue même (dans le temps) de la culture atérienne ?



Avant, on estimait que la culture de l’Atérien commençait vers 40 000 ans avant le présent pour se terminer vers 20 000 ans. Notre travail a prouvé de manière définitive (il y a désormais un consensus de la communauté scientifique internationale à ce sujet) que cette date de 40 000 était caduque. L’Atérien a des origines bien plus anciennes. Nous sommes certainement au-delà de 80 000 ans et probablement même de 100 000 ans

 

Et les premiers pas hors d’Afrique ?



Certains courants n’imaginent que la voie vers l’Est. Les premiers humains, Homo Erectus, autour de deux millions d’années auraient quitté l’Afrique passant par le Djibouti et l’Egypte actuels pour peupler le Proche Orient et toute l’Europe. C’est certainement juste. Mais on oublie souvent le détroit de Gibraltar. Nous ne disposons aujourd’hui pas d’informations archéologiques pour dire que le détroit a fonctionné comme un corridor. Le détroit n’avait pas cette morphologie entre 25 000 à 16 000 ans. Il y avait un abaissement du niveau marin atteignant -120 mètres à certains endroits, des îles étaient apparues. Il est très difficile d’admettre qu’il n’y ait eu alors aucun déplacement humain.

 


 

Quand d’autres hommes peuplaient la terre,
Jean-Jacques Hublin avec Bernard Seytre, Editions Flammarion, sept 2008. 21 euros.
Excellent livre (grand public) sur les origines de l'homme, didactique, sérieux et plein d'humour.

Darwin et l'évolution expliqués à nos petits-enfants,
Pascal Picq, Editions Seuil, janvier 2009. 8 euros.

Pourquoi des espèces apparaissent, se diversifient ou s’éteignent ?

 

L’avenir du passé : modernité de l’archéologie,

Jean-Paul Demoule, Bernard Stiegler, Stéphanie Thiébault, Pascal Picq, Editions la Découverte, juin 2008. 21 euros.

Des questions modernes sur l’archéologie et ses liens avec les autres disciplines.

Le paléolithique,
Marc Groenen, Editions le Cavalier Bleu, mai 2008. 9 euros.

Toutes les idées reçues passées au crible.

 

DVD

Un visage pour la préhistoire, de Guillaume Terver, Arcades Video, février 2009. 22 euros

L’histoire de la collection d'objets d'arts préhistoriques d’Edouard Piette dont la célèbre "Dame à la Capuche", taillée dans l'ivoire de mammouth il y a plus de 25.000 ans.

Coffret les origines de l'humanité : l'odyssée de l'espece ; homo sapiens ; le sacre de l'homme,
Jacques Malaterre, France Télévisions Distribution, octobre 2008. 30 euros.

Une impressionnante reconstitution préhistorique de 90 minutes sur les premiers hominidés.

Par Yann Barte dans LE COURRIER DE L'ATLAS, juin 2009 - Publié dans : Société
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