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1 février 2009 7 01 /02 /février /2009 22:12

 

ENQUETE - Soixante-quinze carrés musulmans pour tout l’Hexagone, autant dire une misère au regard de la population musulmane ! Pourtant, présence de carrés ou pas, les chercheurs sur cette question s’accordent à dire que le rapatriement des corps devrait rester la règle dans les années à venir. Une bizarrerie sociologique.

 

Plus ça va et plus les gens veulent être séparés les uns des autres !” M. Bourgouin est marbrier multiconfessionnel, juste en face du cimetière parisien de Pantin, et suffisamment proche du cimetière musulman de Bobigny pour voir passer toutes sortes de demandes. Même s’il voit la revendication de carrés musulmans comme un signe évident d’intégration, il déplore en même temps ce repli sur soi paradoxal – on voit même des carrés dans les carrés (ethniques et musulmans) – et cette “grosse erreur, dès le départ, de la séparation des religions”. En l’occurrence, le diktat de l’Eglise catholique, qui pratiquait jusqu’à la fin du XIXe un apartheid confessionnel dans les cimetières, qui allait jusqu’à l’exhumation des corps non baptisés, relégués au “coin des réprouvés”.

 

C’est la raison historique de la présence aujourd’hui encore de cimetières israélites ou protestants. “Si on avait, dès le départ, mêlé toutes les religions, l’intégration aurait été plus facile. L’intégration dans la mort permet l’intégration dans la vie”, philosophe le marbrier au milieu de sa glaciale exposition de monuments funéraires. Pourtant, l’entrepreneur partage l’avis général : “Il faut plus de carrés.” Il lui arrive d’ailleurs de zigzaguer avec la loi, comme celle imposant un cercueil : “Certains musulmans veulent absolument que le corps soit en contact avec la terre. Je leur propose alors de venir avec des sacs au moment où l’on creuse la tombe et de prendre la terre pour la déposer dans le cercueil.”

 

La nuit vient de tomber. En face, le cimetière est fermé depuis plus d’une heure. “Celui-là, il est plein, dit le marbrier, montrant le mur d’en face, mais y a encore de la place.” Les cimetières en France, c’est un peu en effet comme dans la pub d’un célèbre produit de vaisselle : “Quand y en a plus, y en a encore !” ça s’appelle les reprises de terrain dans le langage des pompes funèbres et de la conserverie. Une pratique réprouvée par l’islam (l’exhumation), mais à laquelle pourtant les pays musulmans ont également recours, chaque fois qu’il est question de réorganiser un lieu, pour le passage d’une route ou simplement pour faire un peu le “ménage”, comme on le fait généralement en Algérie pour chaque tombe, passé quarante ans.

 

“Nous aurons de plus en plus de demandes de carrés musulmans. Lorsqu’on achète une concession, c’est pour un minimum de quinze ans. C’est bien le signe qu’on est installé ici. Certains achètent même une perpétuité”, note Mme Mejri, cogérante avec son fils des Pompes funèbres des Deux Rives, à Bobigny. Un nom qui tranche un peu avec les noms habituels de la profession qui empruntent davantage leurs enseignes commerciales au Coran : El Ouadjib (le devoir), Edawam (éternité), Rahma (rédemption)… Prendre une perpette, c’est “environ

1 600 euros”. Mais dans Paris, où les cimetières connaissent aussi la crise du logement, il faut compter plus de 5 500 euros le m2, autant dire le même prix que pour les vivants !

 

Crise du logement

 

La perpétuité, existe-t-elle vraiment ? “Oui, ça existe, mais pas à Bobigny, parce qu’ils ne veulent pas saturer le cimetière.” La réalité, c’est que la perpétuité dépasse rarement 99 ans, faute de place oblige. “Avant, certaines communes refusaient même des embryons. Elles disaient qu’elles avaient besoin de place pour des adultes. Chez nous, c’est haram de laisser un fœtus à la science, même de trois mois.”

 

Dans les pompes funèbres musulmanes, on n’apprécie pas toujours les mélanges : “C’est la religion. L’autre jour, j’ai enterré un jeune musulman à Bobigny. Sa mère, française non musulmane, m’a dit : ‘Mais si je dois être enterrée, ce sera où ?’ Je lui ai répondu que ce qui lui restait à faire, si elle le souhaitait, c’était de se convertir pour être dans le même cimetière que son fils.” En fait, ni le Coran ni les hadiths ne préconisent une telle séparation. Seules des écoles de droit ont proscrit l’inhumation des musulmans avec des non-musulmans.

 

Quant à la loi, elle interdit les séparations physiques à l’intérieur même du cimetière. Mais avec les pompes funèbres musulmanes, “on ne peut pas faire n’importe quoi”, prévient Mme Mejri, qui s’informe, si besoin, auprès d’un imam : “Je respecte le souhait des gens, mais on ne va pas faire intervenir un imam pour une crémation, comme me l’a demandé récemment une jeune femme venue pour sa mère. Là, j’ai été directe. Je lui ai conseillé d’aller voir les PFG !”

 

Le non-respect des dernières volontés demeure assez fréquent dans la communauté musulmane, précisément lorsque le “musulman” en question a apostasié, sans pour autant songer laisser de document écrit. “Par défaut, un musulman reste musulman, quelle que soit la vie qu’il a eue, explique un imam. Ce n’est pas à nous de juger.” Conclusion, il sera inhumé, même s’il a exprimé de son vivant le souhait d’être incinéré. Comme beaucoup d’entrepreneurs de pompes funèbres, M. Bourgouin s’est trouvé face à cette situation inconfortable : “Et alors ? C’est l’imam qui a gagné, nous ne pouvons qu’exécuter.”

 

Pompes funèbres et religieux se livrent parfois quelques guerres de pouvoir. Ce business n’est d’ailleurs pas toujours bien perçu par les autorités religieuses. “Elles profitent beaucoup du vide juridique et de la désorganisation de la communauté musulmane, reconnaît Azzedine Gaci, du conseil régional du culte musulman Rhône-Alpes (CRCM). Elles font ce qu’elles veulent. Certaines facturent même la toilette mortuaire 200 euros alors qu’elle a été effectuée pour elles bénévolement.”

 

Bricolages funéraires

 

Il arrive même qu’ils se bouffent le nez jusque dans les cimetières. L’orientation Sud-Est, c’est pour les pieds ou la tête ? Un désaccord entre les deux parties s’en est suivi. “Ce n’est quand même pas à eux de donner des avis religieux !”, s’emporte Azzedine Gaci, qui apprécie peu qu’on marche sur ses plates-bandes. Mais malgré les conseils des uns et des autres, les familles en font à leur guise.

 

Et c’est un fait que les musulmans “bricolent” souvent, empruntant des pratiques ici ou là, dans un syncrétisme un peu déroutant pour les gardiens puristes de la règle canonique. Du simple monticule de terre au monument en marbre, avec photo du défunt en médaillon, drapeau du pays d’origine, la tombe musulmane affiche son éclectisme. Elle se pare même quelquefois d’un surprenant fouillis d’objets hétéroclites : plaques souvenirs avec des inscriptions en français et arabe, flacons de parfum, fleurs en plastique, Coran de pierre et dorures. Les similitudes avec les tombes occidentales apparaissent plus nettement encore à partir des années 90. On trouve même des caveaux de famille.

 

Chacun son pré-carré

 

Pour les institutions religieuses, les besoins, bien que difficiles à estimer, sont énormes en matière de carrés musulmans. “Les musulmans expriment souvent le souhait d’être inhumés en France, parce que leurs proches, leurs enfants, sont ici, et pourront ainsi se recueillir sur leur tombe”, constate Abdelhakim Yahia, président de l’aumônerie hospitalière du CRCM Rhône-Alpes. “Les carrés, c’est maxi 300 places et ça se garnit très vite ! En septembre 2007, à Lyon, a été ouvert le nouveau cimetière de la Guillotière. On comptait une tombe à l’ouverture, dix ou douze le mois suivant. Il sera saturé dans un an, un an et demi.”

 

Azzedine Gaci, président (UOIF) du CRCM Rhône-Alpes, confirme : “La demande de carrés est réelle. Nous en estimons les besoins à 600 en France. Nous encourageons leur mise en place, puisque la loi ne permet pas les cimetières confessionnels, comme nous encourageons d’ailleurs les musulmans à être enterrés ici. Des fatwas ont même été données dans ce sens : le mort doit être enterré le plus rapidement possible, là où il est décédé et de préférence proche des siens pour qu’ils puissent lui rendre visite. Les maires suivent généralement (à part quelques-uns qui résistent par conviction républicaine) et plusieurs carrés ont déjà été ouverts dans la région.”

 

Les chercheurs sur le sujet restent en revanche beaucoup plus dubitatifs sur ces besoins affichés. Atmane Aggoun, sociologue de l’immigration, est l’auteur de Les musulmans face à la mort en France (1), un des rares essais sur ce thème qui ne soit pas une simple et aride compilation des règles islamiques. S’il est favorable à une loi obligeant les maires à aménager de tels carrés, il exprime aussi ses doutes par un exemple récent : “Suite à des pressions d’associations cultuelles, Manuel Valls, maire d’Evry, a ouvert six carrés musulmans. Face à l’insistance et au mouvement social, on pensait qu’il y aurait réellement cette inscription sur le sol français. La demande a été exaucée, savourée et l’espace n’a quasiment pas été utilisé.”

 

Pour le chercheur, la justification pour exister dans l’espace public est tout le temps religieuse, “parce qu’on n’existe pas ailleurs dans la vie sociale. C’est pourquoi, sans doute, on a exagéré cette demande de carrés”. Comme beaucoup de ses confrères, Atmane Aggoun pensait qu’il y aurait une rupture avec la seconde génération. Elle n’a pas eu lieu : la tendance lourde reste à 80 ou 90 % le rapatriement du corps.

 

L’intégration réelle se passe sous terre

 

“Ces revendications relèvent beaucoup plus de l’affectif et de l’identitaire que d’un besoin concret”, renchérit Omar Samaoli, gérontologue, qui cite aussi l’exemple de carrés n’ayant quasiment jamais été utilisés, comme celui du Mont-Valérien, créé suite aux demandes répétées d’habitants de Nanterre. “On aimerait bien savoir qui porte réellement cette demande. C’est un peu confus. Ce sont en tout cas des vivants !” La revendication des carrés ne serait-elle alors qu’une manière de signifier au pays que l’on y a aussi sa place, sans nécessairement vouloir l’occuper jusqu’au bout ? “La fixation formelle d’une communauté quelconque dans une société d’accueil n’est définitive que lorsqu’elle s’est approprié le sol, affirme Omar Samaoli. Notre mémoire collective dans l’immigration reste floue tant qu’elle ne repose pas sur de la matière. Les lieux de mort sont des lieux de mémoire.”

 

Le sociologue Atmane Aggoun y voit une posture quasi “schizophrénique” : “On vit quarante ans dans un pays, on a des enfants qui se marient avec des Françaises et qui rapatrient le corps au bled. Y a quelque chose qui ne va pas !” Ce rapport à la mort des musulmans va-t-il évoluer ? Le sociologue y croit peu : “J’ai envoyé des questionnaires à plusieurs intellectuels algériens, bien installés en France avec leur famille. Tous optaient pour le rapatriement de leur corps : ‘dans mon village’, ‘à côté de mon père’, ‘à côté de ma grand-mère…’ Une m’a dit : ‘je veux être enterrée au chaud.’ Le rapatriement, c’est le retour au berceau. Là où on est né, là où on a quelquefois enterré le cordon.”

 

Les raisons de cette persistance du rapatriement restent un peu mystérieuses : c’est le phénomène de “noria”, comme dirait Bourdieu, de reproduction du rapatriement, par peur de perdre la généalogie familiale (puisque le père a été rapatrié), le rapport possible à la colonisation, la condamnation du business de la mort… “Que reste-t-il alors des discours sur l’intégration ? s’interroge Atmane Aggoun. Se fait-elle par le travail, l’accès au soin, le mariage mixte ? Pour moi, l’intégration réelle, achevée, dans son stade suprême, est la désintégration ici du corps. L’intégration se passe sous la terre.”

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, février 2009

 

(1) Les musulmans face à la mort en France, Atmane Aggoun, Ed. Vuibert, 2006

 


 

 

Ce que prévoit la loi : des carrés oui, des cimetières non

 

Les règles de neutralité n’empêchent pas l’aménagement de nouveaux espaces, notamment au travers des “carrés confessionnels”. C’est en 1881 que sont abrogées les séparations dans les cimetières communaux en raison de la différence des cultes. La loi municipale de 1884 vient encore renforcer cette laïcisation des cimetières qui trouvera sa forme aboutie avec l’article 28 de la loi de 1905 de séparation de l’Eglise et de l’Etat, interdisant les signes religieux sur les monuments publics et dans les parties communes du cimetière. Les carrés musulmans n’ont pas fait l’objet d’une loi, mais de circulaires ministérielles.

 

“La dernière circulaire, celle de 2008, explique Bernard Godard, chargé de l’islam au Bureau des cultes au ministère de l’Intérieur, reprend les deux précédentes (celles de 1975 et de 1991) pour préconiser la création de carrés musulmans dans les cimetières communaux. Elle prévoit également la mise en place d’un ossuaire, afin d’éviter l’incinération des restes des défunts. La sépulture relève en effet de l’autorité du maire. Les cas de refus sont très rares, mais il arrive que les communes n’aient plus de place. On fait alors appel au regroupement de communes, comme souvent en région parisienne. Nous sommes aujourd’hui dans une demande d’enracinement. La tendance sera probablement vers des demandes plus importantes d’inhumation chez les musulmans, tandis qu’on observe la tendance exactement inverse chez les non-musulmans, de plus en plus nombreux à préférer la crémation.”

 


 

 

Marie-Ange d’Adler

LE CIMETIÈRE MUSULMAN DE BOBIGN Y, UNE HISTOIRE PARTICULIÈRE

 

Auteur du “Cimetière musulman de Bobigny, lieu de mémoire d’un siècle d’immigration” (Ed. Autrement), Marie-Ange d’Adler a travaillé sur ce lieu singulier, le seul en France exclusivement musulman.

 

Quelle est l’origine et l’histoire de ce cimetière ?

Sa création a été un acte politique, suivant celles de la Mosquée de Paris inaugurée en 1926, puis de l’Hôpital franco-musulman de Bobigny, ouvert en 1935. La mosquée était voulue comme un remerciement aux soldats musulmans morts pour la France. L’hôpital devait être réservé aux travailleurs musulmans qui commençaient à venir plus nombreux d’Afrique du Nord. Cet hôpital (aujourd’hui appelé Avicenne), très moderne pour l’époque, était à la fois un lieu de surveillance et un endroit où les musulmans seraient soignés dans un environnement familier. Ségrégation, contrôle et bienveillance. Quant au cimetière, annexe de l’hôpital, il serait de fait réservé aux musulmans, contrairement à la loi qui impose la laïcité des cimetières. Ouvert en 1937, il n’a rejoint la loi commune qu’en 1996 lorsqu’il est devenu le carré musulman du cimetière intercommunal d’Aubervilliers, Bobigny, Drancy et La Courneuve.

 

Le cimetière a-t-il évolué avec le temps ?

Oui, les premières tombes étaient très modestes, leurs inscriptions sont souvent effacées. A partir des années 1970, la pierre grise et la forme traditionnelle en ogive se mêlent à d’autres formes plus modernes. Des photos apparaissent dès les années 1950. Dans les années 1970-1980 les familles ajoutent souvent fleurs artificielles et plaques souvenirs en porcelaine comme le font les familles françaises.

 

Quels conseils donneriez-vous pour une visite ?

D’arriver par la rue Arago et de franchir le portail de bois clouté. Vous êtes alors face à une petite mosquée, à l’origine salle de prières funéraires. A droite, commence le cimetière proprement dit : 4 hectares, plus de 7 000 tombes. La partie centrale peut donner l’impression d’un terrain vague, mais sous l’herbe il y a des sépultures partout, identifiables sur un plan à la direction du cimetière. Dans le fond, se trouve le carré militaire, inscrit en 2006 aux Monuments historiques. Des soldats morts dans la Seconde Guerre mondiale y sont inhumés, dont certains ont appartenu à la Division Leclerc qui a libéré Paris. Toujours au fond, à droite, vous verrez deux carrés de notables : princes, médecins, avocats... C’est là qu’est la tombe d’un des fils du Glaoui, le pacha de Marrakech, ami des Français au temps du protectorat sur le Maroc, et celle du marathonien Ahmed El Ouafi, vainqueur aux JO d’Amsterdam en 1928.

 

Propos recueillis par Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, février 2009

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Published by Yann Barte dans LE COURRIER DE L'ATLAS, février 2009 - dans Société
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