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14 décembre 2011 3 14 /12 /décembre /2011 14:27

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La polyclinique de la rue Hasan Bay Zardabi, située dans les hauteurs de Bakou (Azerbaïdjan) soigne une population réfugiée depuis plus de 17 ans, victimes d’un conflit toujours larvé. La spécificité du pays, la tournée des infirmières pour chercher des patients prend ici, une dimension cruciale.

 

Elle aurait pu y aller à pied. Mais ce jour-là, Gulalé Saparova n’a pas le courage de marcher 20 à 25 minutes. Vers midi, un peu en avance sur son horaire, l’infirmière prend le vieux bus 214 arpentant les hauteurs de Bakou sur la longue avenue Agasadiq Geraybeyli toute bordée d’oliviers. Arrêt : la cité universitaire. Gulalé y débute sa tournée de la journée. L’infirmière n’est pourtant pas libérale, elle travaille à la polyclinique du district, celle de la rue Hasan Bay Zardabi. L’institution, héritée du système soviétique, propose toute une panoplie de soins de ville aux 66 102 résidents de son secteur : médecine généraliste, dentaire, stomatologie, chirurgie légère, endocrinologie, cardiologie, kinésithérapie, avec un petit laboratoire. Et la plupart des 130 infirmières y travaillant dédient la moitié de leur garde à des tournées un peu particulières. Ce ne sont pas des tournées de visites programmées, enchaînant les rendez-vous pris quelques heures ou quelques jours aurapavant. Non, les infirmières partent sans agenda, à la recherche de patients potentiels. A la chasse aux malades. Une chasse qui prend une dimension cruciale pour la polyclinique de la rue Hasan Bay Zardabi : son secteur comprend notamment la cité universitaire, squattée depuis plus de 17 ans par des réfugiés de la guerre du Haut-Karabagh. Des centaines d’Azerbaïdjanais forcés de fuit leurs terres à la frontière Arménienne s’entassent à 4, 5, 6 personnes dans une chambre d’étudiant de quelques mètres carrés. « Les infections s’y propagent très vite », souligne Gulalé Saparova.

A l’entrée de la cité, l’infirmière de 48 ans, sac pendu au bras et petit chignon bien serré, note les tas de détritus qui s’amoncellent. Des mini décharges à ciel ouvert. La soignante va le noter et en référer aux services d’hygiène de la mairie, mais sans grand espoir. C’est la partie prévention de ses excursions. La seule.

Devant elle, plusieurs bâtiment s’élèvent, les uns derrières les autres. Quasiment toutes les fenêtres déballent leur linge séchant sur des cordelettes, les murs tombent en décrépitude. Des groupes d’hommes fument en bas des immeubles pendant que des gamins se courent après, pistolets en plastique à la main. Gulalé grimpe les quelques marches nécessaires à niveler tout édifice dans cette partie haute de la ville, et entre dans ce qui fut le hall d’entrée d’une résidence étudiante. A chaque porte, souvent cachée derrière un rideau, la soignante tape, interpellant les femmes et les enfants restés à l’intérieur. Une tête passe par l’entrebâillement. « Bonjour, comment ça va ? demande Gulalé. Et elle enchaîne, sans laisser le temps à son interlocuteur de se poser de question. Avez-vous des malades chez vous ? Quelqu’un a de la fièvre ? » Les premières résidentes secoue la tête, non rien ici. Gulalé arpente l’unique couloir de cette longue barre de béton, slalome entre les cuisines communes improvisées, et les amoncellements de cartons, ou de vêtements et monte l’escalier délabré. Au premier étage, mêmes questions inlassablement répétées à chaque porte s’entrouvrant. Une femme se plaint du dos. L’infirmière vérifie qu’elle est bien suivie à la polyclinique. Oui, les prochains rendez-vous sont bien pris. Le suivi sera bien effectué, le rôle de Gulalé pour cette patiente s’arrête là. L’infirmière rencontre souvent les mêmes pathologies chroniques chez cette population fragile : hypertension, problèmes cardiaques, troubles mentaux dus pour beaucoup au stress post traumatique de la guerre et la fuite forcée. Les mauvaises conditions de vie entraînent également des problèmes mentaux (bruits constant, situation schizophrénique entretenue) et souvent pulmonaires (humidité, manque d’isolation, d’hygiène etc.). Gulalé s’efforce de vérifier que le suivi est bien réalisé, que les réfugiés tiennent leurs engagements, prennent leurs médicaments s’ils peuvent se les offrir et viennent aux rendez-vous. Et elle outre-passe déjà sa mission de quête de patient.

« Vous avez des problèmes ? » lance-t-elle à une femme, affairée devant une casserole bouillant au-dessus d’un réchaud. Mauvaise formulation. « Ah oui ! » répond l’interpellée. « Mais moi, c’est la santé » ajoute rapidement Gulalé, pour couper court à la longue litanie des difficultés de ces déplacés, réfugiés dans ces baraquements de fortune depuis une génération entière. Leur histoire, elle l’a déjà entendu des centaines de fois. La guerre, éclatée avec l’effondrement de l’ex URSS, la fuite forcée, souvent sans avoir pu emporter grand-chose, et l’arrivée à Bakou sans repère, sans travail. L’Azerbaïdjan a dû faire face à la perte de 20% de son territoire et à près de 10% de sa population devenue réfugiée. Et le conflit avec l’Arménie est resté latent, il n’a jamais été réglé. L’Azerbaïdjan a très longtemps utilisé ses réfugiés, vivant dans des conditions extrêmes, pour pointer l’invasion Arménienne et obtenir leur retour. Aucune politique de relogement possible dans ces conditions. L’Etat a dû changer son fusil d’épaule vers 2007 lorsque la communauté internationale a commencé remettre en cause ce pays devenu riche grâce au pétrole mais dont 10% de la population vivait dans des tentes, des wagons, des cubes de tôle et cité étudiantes branlantes. Aujourd’hui, sur 600 000 réfugiés seuls 30% ont été relogés. Et l’aide humanitaire s’est, en plus, tarie. Situation trop longue, pas assez visible, pays trop riche. Gulalé sait bien que ses hôtes manquent de tout (nourriture, vêtements, espace), elle connaît l’insalubrité du logement, et le sentiment d’abandon si répandu. Mais recueillir toutes les doléances et entrer dans le débat sur les actions du gouvernement ne sont pas de son ressort. Elle y resterait la journée. L’infirmière passe son chemin et reprend inlassablement sa quête de patient. « Bonjour, quelqu’un a-t-il de la fièvre dans votre foyer ? » « Oui, les enfants sont malades » Gulalé baisse la tête. « Je ne m’occupe pas des enfants, moi je soigne les grands. » Dans son sac, du coton, de l’aspirine, de la novocaïne, du dimedrol, et de l’analgin, pour soulager d’éventuelles fièvres ou douleurs urgentes et surtout : son téléphone. « Je peux intervenir immédiatement en cas de situation grave, assure-t-elle, mais je dois toujours demander la permission au médecin. Si par exemple, je rencontre un patient à forte fièvre, j’appelle mon médecin pour avoir son aval avant d’administrer quoi que ce soit. Ensuite, le patient est envoyé à la polyclinique dans un rendez-vous ultérieur. » Lorsque les symptômes ne sont pas trop graves, elle renvoie le patient vers ses collègues du centre de santé, et se contente de prodiguer quelques conseils sanitaires de base, mais primordiaux dans ces logements surpeuplés et délabrés : éviter le contact avec les autres, se laver les mains, tousser ou éternuer dans un mouchoir etc. L’obsession : la propagation des infections telle la tuberculose, ou les infections gastro-intestinales. Gulalé se met donc à l’affût de la moindre fièvre.

Mais ce jour-là, pas de fièvre visible dans le premier bâtiment de la cité universitaire. Beaucoup de portes sont restées fermées. « Il est rare de revenir sans patient, affirme-t-elle. En général, on trouve 3 à 5 patients dans une tournée » Sa journée de six heures terminée, Gulalé peut rentrer chez elle.

Le lendemain matin, l’infirmière retrouve la polyclinique. L’institution n’a investi que le rez-de-chaussée du long et fin bâtiment de quatre étages sur la rue Hasan Bay Zerdabi. Les trois étages du dessus abritent des appartements de bakinois dont le linge sèche tranquillement aux fenêtres surplombant les salles de soin. La polyclinique semble imbriquée dans la copropriété. Elle a d’ailleurs, deux entrées, la première, très classique, donne sur une grande porte souvent ouverte, quelques escaliers et un petit hall affichant les photos des présidents azéris, venus visiter l’établissement, et où quelques chaises s’alignent pour servir de salle d’attente. La deuxième entrée ressemble davantage à une porte de service, ouverte à tout vent et empruntée par tout le quartier. De part et d’autre de la salle d’attente, s’enfuit un long couloir donnant à droite et  gauche sur de petites salles de consultation, le bureau du directeur, plus vaste, et la petite salle de repos des infirmières. La plupart de ces soignantes sont directement affectées à un médecin, les autres à la prise de sang ou la gestion administrative. Dans le duo de soignants, aucune initiative n’est permise, l’infirmière n’est là que pour assister le praticien, accueillir le patient, prendre ses constantes, l’emmener au laboratoire ou à la radio. Gulalé travaille avec une généraliste, le docteur Kamila Alieva, elle aussi réfugiée du Haut Karabagh. Assise derrière son bureau, sur lequel trônent quelques dossiers et un agenda, sans aucun ordinateur, la quinquagénaire avoue sans détour : « c’est encore très douloureux, personne ne souhaiterait à son pire ennemi d’être réfugié ». Dans la salle de consultation, seule une armoire, un lavabo et la table d’auscultation complètent l’ameublement de ces 7 ou 8 mètres carrés. La généraliste de 55 ans, médecin dans son district natal de Gubadly, refuse d’évoquer ses cauchemars, mais évidemment pour elle comme pour tous les réfugiés, « à l’époque de l’URSS, tout était bien mieux. Nous étions heureux d’obtenir l’indépendance mais les problèmes qui ont suivi ont été dramatiques ! » Kamila Alieva a eu un peu de chance dans son malheur : elle ne vit pas dans ce que le gouvernement appelle les « logements collectifs » des réfugiés de Bakou. Elle a pu être recueillie par un parent. Mais le médecin au grand bonnet blanc enveloppant ses cheveux châtains, teintés de blanc, ne peut s’empêcher de succomber à l’espoir fou, largement entretenu par l’Etat, de rentrer chez elle. Au bout de 17 ans d’occupation du Haut Karabagh. Comme si de rien n’était. « Notre village nous attire irrémédiablement. J’ai toujours l’espoir de m’endormir la nuit et qu’au réveil, on rentre enfin chez nous. »

Dans son rêve éveillé, Kamila Alieva englobe également son ami et confrère Kamal Gouliev. Il vient du même district, où il était chef de clinique jusqu’en 1992. Avec ses 173 manats de salaire, le vieil homme de 70 ans n’a pu trouver à se reloger ailleurs que dans un « bâtiment collectif ». Et inutile de compter sur une retraite de 80 manats bien insuffisante alors que le moindre studio coûte entre 300 et 400 manats par mois à Bakou. La santé ne paie pas, mieux vaut travailler dans le pétrole. Kamal Gouliev a toutefois pu déménager une fois : selon la tradition azerie, il a dû laisser son foyer à son fils aîné. Normalement, les parents continuent de vivre avec les enfants mais dans 15 mètres carrés, difficile de caser parents, enfants et petits enfants. Kamal et sa femme ont trouvé une autre pièce dans une ancienne résidence ouvrière, tout près de la polyclinique, également prise d’assaut par les réfugiés en 1993. Une douche et des toilettes communes, délabrées et rongées par le moisi, des réchauds posés dans le couloir pour faire office de cuisine commune… Kamal est loin de sa belle maison du village d’Andar. Dans sa pièce, le lit prend les trois quarts de l’espace, mais une petite table et des tabourets permette d’offrir le thé à tout visiteur. Indispensable dans ce pays à la frontière entre l’Europe et l’Asie centrale.

Médecin six heures par jour, six jours sur sept selon l’organisation des gardes en polyclinique (identiques pour les infirmières), Kamal Gouliev n’abandonne pas sa blouse, une fois rentré chez lui. Ses voisins souffrent tous des pathologies surreprésentées chez les réfugiés au long court : hypertension, problèmes cardiaques, pulmonaires, psychologiques. Sans oublier les infections qui se répandent comme une traînée de poudre. Kamal Gouliev répond volontiers à leurs appels. « La solidarité est particulièrement importante ici, » souligne-t-il.

A la polyclinique, deux autres professionnelles de santé sont également réfugiées. Deux infirmières. Mais les quatre déplacés évitent de s’épandre sur leurs terres perdues ou leurs soucis quotidiens. Le regard des autres bakinois s’est considérablement durcit : les réfugiés, bénéficiant de quelques petits privilèges (droits universitaires gratuits, gaz et électricité gratuits, allocation de… 15 manats par mois) et vivant dans des conditions misérables sont souvent stigmatisés. « Ils sont sales et irrespectueux de leur environnement, assure un patient reflétant la pensée générale. On voit tout de suite quel bâtiment est squatté par les réfugiés… » Et puis les souvenirs sont trop douloureux à évoquer. Khalidé Mammadova, infirmière de 56 ans, en a encore les larmes aux yeux. « Je travaillais dans une maternité avant la guerre, raconte-t-elle. Puis j’ai dû rejoindre l’armée pour soigner les soldats. Mon village, dans le district de Zangilan a été bombardé… une bombe a même explosé dans notre cour, tuant mon beau-frère. Nous avons été forcés de partir, il y avait eu un génocide à Khojoli, un village de la région, et le gouvernement craignait pour nous. Nous n’avions rien, même pas une assiette… et nous avons dû franchir une large rivière, passer dans des forêts. Beaucoup d’entre nous ont attrapé une pneumonie, ma sœur est restée paralysée. Arrivés à Bakou, nous n’avions pas de travail, pas de logement… » La famille de Khalidé a fini par trouver un petit logement salubre et le ministère de la santé lui a donné une place d’infirmière à la polyclinique de la rue Hasan Bay Zarbadi. Un centre de santé banal devant gérer, bon gré mal gré, une population et des soignants qui font partis des plus longs réfugiés au monde.

Cécile Bontron, l'Infirmière Magazine, décembre 2011

Photo : Barbara Laborde

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Published by Cécile Bontron, dans L'INFIRMIERE MAGAZINE de décembre 2011 - dans Société
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