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1 janvier 2005 6 01 /01 /janvier /2005 23:11

Youssef Chahine ne décolère pas. Contre Bush, le cinéma hollywoodien, la censure… Il déteste autant qu'il aime. Ce matin-là, dans la suite 2005 de l'hôtel Kempinski, le cinéaste égyptien recevait trois journalistes : deux femmes (de « Nissa » et « Reporter ») et moi-même.

 

« Vous avez de l'admiration pour les Américains et les Etats-Unis… » commence la journaliste. « Jamais ! » réplique Chahine, sans attendre la fin de la question. La journaliste répète la question, plus fort encore : On lui a dit que le réalisateur était un peu dur d'oreille. Chahine hurlant « JAMAIS ! ». « Heu …Votre film a été interdit aux Etats-unis » poursuit la journaliste un peu troublée. « Les Américains vous ont-ils déçu ? ». « Ca fait 60 ans qu'ils me déçoivent ! Il y a 20 ans déjà je faisais un film où un Arabe rêvait d'étudier en Amérique, vivait le rêve américain : ces femmes aux longues jambes, belles … » Chahine semble plongé dans des rêves de danseuses de revue, Ginger Rogers, Broadway, les comédies musicales des années 30 à 50... « J'ai étudié là-bas. Je suis retourné une cinquantaine de fois. Chaque fois j'étais un peu plus déçu. Alors quand cet animal de Bush est arrivé… »

 

Puis, on ne sait tout à coup plus bien si on est dans le film ou dans la vie. Peut-être les deux : « Je suis tombé amoureux d'une Irlandaise, très belle. J'ai commencé à apprendre la vie. Je l'ai revue pendant 40 ans. Peut être que j'aurais pu avoir un gosse avec elle. Quand on me demande si le garçon du film est inventé, je dis que le film est vrai à 80% ».

 

« Certains disent dans le monde arabe que monsieur Chahine est trop pro-américain. Que leur répondez-vous ? » « Qu'ils aillent se faire foutre ! ». La réponse est très claire mais ne semble pas satisfaire la journaliste. « A part ça… » insiste la journaliste un peu gênée. « Qu'ils aillent se faire foutre ! » répète Chahine. On ne sait désormais plus vraiment qui est dur de la feuille ! « On m'a accusé de tout et je m'en fous comme de l'an 2000 ! Je suis superEgyptien. J'ai suivi toute la politique égyptienne. Vous verrez tout dans mes films, d'Abdel Nasser à aujourd'hui ».

 

La journaliste continue, truffant ces questions de « monsieur Chahine » qui semble irriter le réalisateur. Oui, Chahine, ce n'est pas Delon ! Puis on repart sur Hollywood. Chahine est lancé. Pris d'une nostalgie pour ces « films américains si romantiques... Des musiques merveilleuses, des femmes à mourir… ». Chahine en colère ensuite « Maintenant, vous avez ce singe de Schwarzenegger qui ne parle même pas anglais. Aussi ignorant que son Président ! »

 

« Je suis en général excessivement optimiste, mais dans Alexandrie… New York, je dis que le dialogue arabo-américain ne va jamais exister » Chahine raconte son dernier film… ou sa vie. A nouveau on ne sait plus bien : « Le fils est Américain… avec cette femme que j'ai aimé très longtemps… Est-ce que je l'ai eu ce fils ? » Il semble ne plus savoir lui-même. « J'aurais pu… comme j'aurais pu avoir un fils au Maroc, deux ou trois à Paris, des jumeaux à Rome… et je n'ai pas été au Viêt-Nam, mais j'aurais peut être eu quelque chose là-bas aussi ! »

 

Des films autobiographiques, l'Histoire souvent en toile de fond…. La fiction pure serait-elle pour lui un mensonge ? Je lui pose la question. « Pas nécessairement… » La réponse est un peu nébuleuse. Chahine invente la fiction réelle. « Le rêve participe à votre vie. Ca devient autobiographique. Donner la vérité dans laquelle il y a ta vérité. C'est encore plus difficile. Et sans nombrilisme… » Voilà l'essentiel pour ce réalisateur qui reconnaît avoir été peu politisé dans sa jeunesse : « Il m'a fallu la guerre de 67 ! Je ne connaissais pas le mensonge »

 

Retour sur Hollywood, avec ce « cinéma de rêve », « Ils nous ont tous eus ! » Puis après Schwarzy, Chahine s'en prend à présent à « singe de Stalone », à ces films qui « se ressemblent tous », et « qui n'ont jamais contenu autant de sang et de violence », « toute cette violence terrible qui a finit par se cristalliser en Irak, en Afghanistan. 150.000 morts en Irak, au nom de quoi ? » Chahine plus électrique que jamais : « Un président abruti, menteur, analphabète qui n'a que le mot « terrorisme » à la bouche ».

 

Yousra a dit de vous que vous étiez un « démocrate dictateur », lance la journaliste de Nissa. « Parle plus haut ! » lui crie Chahine. La journaliste finit alors la question en arabe, comme si la langue était plus sonore. « C'est le boulot du metteur en scène. Il doit être très doux, très sensible, dans l'écriture, pendant la création et sur le plateau… Je mets les acteurs dans mon cœur et ma tête, mais quand ils commencent à dévier, je deviens un terrible charretier ! J'emploie les plus gros mots. C'est pour ça que je donne peu de télévisions en direct. Parce que je dis n'importe quoi. Je suis très mal élevé »

 

Chahine justifie son côté sûrement un peu caractériel sur les plateaux : « On reste à une table pendant trois mois à discuter du scénario, à prendre des décisions, sur les personnages, etc… Alors les états d'âmes de chacun sur le plateau… Que l'une ait ses règles ou que l'autre ait reçu une gifle de sa femme…non ! Il faut revenir aux décisions prises ensemble démocratiquement »

 

Et la censure en Egypte, elle sévit toujours ? Apparemment oui et Chahine l'illustre d'une amusante manière : « Tu as deux femmes voilées qui viennent sur le plateau. Alors moi, j'utilise des subterfuges. Je vais prendre un assistant assez beau et je lui dis : tu vas prendre la super voilée et chaque fois qu'il y a une scène un petit peu… où elle pourrait dire n'importe quoi, tu la prends dans le corridor, tu lui fais l'amour ou ce que tu veux. Surtout tu l'éloignes de moi ! Et c'est ce qu'il faisait… ».

 

L'attaché de presse dresse ses deux doigts en l'air, signifiant la levée de camp. A notre arrivée, elle nous avait briefé sur son langage des signes. Alors les questions fusent. Le cinéma Bollywood ? « Ils font de très belles choses, mais allez donc voir les Egyptiens. Ils vont voir des films de sept heures, dansent avec eux, font des pique-niques dans les cinémas… »

Le cinéma marocain ? « Je le connaissais bien, depuis Ben Barka… puis ça s'est coupé. Je devais tourner Le Destin ici. Mais je me suis fâché avec un de vos anciens ministres. Ce monsieur m'a invité, m'a fait un festin magnifique et n'a tenu aucune de ses promesses ». Regrets : « vous avez une nature exceptionnelle, des montagnes affolantes, une verdure… »

 

« Si monsieur Chahine devait résumer les points forts de monsieur Chahine… ? » Monsieur Chahine s'en fout. On a dû la lui poser mille fois, celle-là. D'ailleurs, il « adore les points faibles ! » Une question sur le choc des civilisations. Alors là, c'en est trop ! « Quel choc de merde ? » On ne sait par quelle association d'idées, le cinéaste en vient à parler de ses rapports avec ses jeunes acteurs avec lesquels il apprend énormément. « Je veux tout connaître de mes acteurs. Depuis leur sortie du ventre, quand ils ont fait l'amour la première fois… jusqu'au moment où il ou elle, fille ou garçon, se trouve devant moi ». « Un cinéma élitiste ? » demande ma collègue de Nissa. Encore une question qui énerve. « Je fais des films pour moi et pour les Alexandrins. Pour les Egyptiens et tous les Arabes. Et s'ils deviennent internationaux, c'est encore mieux. Je sens qu'il y a quelque chose qui doit être dit. Je le dis c'est tout ».

 

On termine sur une question concernant Arafat. Oui, il l'a connu. D'abord en pleine guerre du Liban. Il se souvient de « cette rue tortueuse pour aller le voir », d' « un attentat sur une voiture » ce jour-là ou le lendemain. « Puis à Tunis et Alger ». Mais ne lui demandez pas quelle année c'était : « Je ne sais même pas ce que j'ai mangé hier ! » « Yasser Arafat meurt, Bush est réélu. Y a vraiment de quoi avoir une dépression ! »

L'attaché de presse nous presse. C'est son métier. On fait quelques photos. On échange des cartes de visite. Je griffonne rapidement un nom, un mail sur un bout de papier. Non, on ne donne pas directement à monsieur Chahine. L'attaché de presse connaît son boulot : elle me confisque mon papier et les cartes de mes consœurs. Pour en faire des confettis, c'est sûr. Chahine, souriant et presque désolé, nous raccompagne à la porte. Ce n'est pas lui qui décide. C'est le star-système.

 

Yann Barte, Femmes du Maroc, janvier 2005

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Published by Yann Barte, dans FEMMES DU MAROC, janvier 2005 - dans Culture - sports
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