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1 avril 2012 7 01 /04 /avril /2012 14:49

 

TEMOIGNAGE Dans la Libye occidentale, Salem Madhoun est le premier officier à quitter l’armée, en février 2011. Très vite, ce colonel de la marine organise la résistance dans la région de Tajoura, qui joua un rôle majeur dans la libération du pays. Dans la prison d’Abou Salim, il est torturé, questionné par Abdellah Senoussi, le chef des renseignements, et condamné à mort. Chef du Conseil armé de Tajoura, il est aussi aujourd’hui membre du Conseil révolutionnaire.

 

 

Salem-Madhoun---photo-Yann-Barte-2011.JPGOn m'a mis le vêtement rouge, la couleur des condamnés à mort raconte Salem Madhoun.Avec mille autres officiers, je devais être pendu pour la fête nationale le 1er septembre 2011". Nous sommes jours à peine de la prise de Tripoli et à deux mois de la mort de Kadhafi. C'est la seconde fois que l'officier de marine est arrêté. Il sera finalement libéré lors de l'attaque de la tristement célèbre prison d'Abou Salim, le 24 août 2011.

 

Premiers jours de la révolution



 

On l’appelle le « héros de Tajoura ». Salem Madhoun a en effet joué un rôle majeur dans l'insurrection armée en Libye. Né en 1964, il entre dans la marine en 1987, après des études d'ingénieur en électronique à Paris. A la base navale de Tripoli, il assure la maintenance des machines dans la salle des opérations d'un bateau de transport, le Ibn Alharita. Il vit alors à Tajoura, une ville située à 14 kilomètres à l'est de Tripoli.
Salem conserve aujourd’hui intacte la chronologie de la révolution. Et pour cause, il en était au coeur. "La révolution a commencé dans la Montagne verte. Le 15 février, des bases pro-Kadhafi sont attaquées dans la ville d'El Beïda. Le 17, la situation devient vraiment explosive". Le lendemain, la peur a laissé place chez lui à une colère incompressible qu’il exprime lors d'un brief animé par un colonel face à des capitaines de bateaux de combat. Salem a encore en tête les images des massacres de Benghazi diffusées la veille par Al-Jazeera. Alors, lorsque le colonel l'interroge pour savoir s'il a des remarques, il explose : "Comment peux-tu encore obéir à des ordres de quelqu'un qui fait appel à des mercenaires pour tuer son peuple ? Ce qui t'attend, c'est d'être jugé sur la place d'armes !" Salem n’est déjà plus seul : nombre d'officiers rêvent de voir le régime sombrer. Le 19 février, alors que tout bouge à l'Est, Tripoli connaît ses premières manifestations, jusqu'au grand mouvement du 25 février qui fait une soixantaine de morts et des centaines de blessés. Salem verra alors les manifestants tomber sous les balles. Il ne pourra cependant prendre part au mouvement sans risquer - en tant que gradé -, d'être immédiatement arrêté et fusillé. Pour l’heure, il est coincé sur son bateau, du 19 au 22 février, avec interdiction de regagner la terre. Il tente alors de joindre son oncle, vivant à Denver (Colorado), pour qu'il intercède auprès d'un de ses contacts, un journaliste du New York Times, afin obtenir une protection aérienne qui permettrait à son bateau de rejoindre Malte. En vain.

 

"Ce jour-là, je quitte la marine"

 

Grâce à un canot de sauvetage, le 23 février, il quitte enfin le bateau. Il retrouve deux amis de son quartier Bellashhar. Devant eux, il dévoile ses trésors : "deux pistolets - un de calibre 9, l'autre de 8 mm -, 4 quarantaine de balles de kalachnikov et trois kilos de TNT. Nous étions toujours prêts, au cas où... Nous avons fabriqué huit petites bombes artisanales de 250 g dans des boîtes de Pepsi, puis je suis retourné sur le bateau avec juste un pistolet et une bombe". Le 25 février, vers 20 heures, la rumeur est confirmée : Kadhafi part au Venezuela. "Pour nous, il s'agissait bien d'une fuite. Je suis alors entré dans le salon des officiers et j'ai jeté à terre et brisé deux portraits de Kadhafi, l'un en bronze, l'autre en verre". Le 26 février, vers 14 heures, Salem Madhoun tourne avec le capitaine Hachem une vidéo dans laquelle il appelle toutes les armées à le rejoindre dans la résistance. "Ce jour-là, je quitte la marine", commente-t-il. La vidéo passera dans la salle d'opération, puis auprès de proches, mais ne sera diffusée sur Internet que quatre mois plus tard afin de protéger le capitaine dont on entendait la voix sur la vidéo, "ce qui a un peu compliqué les choses".

Salem Madhoun entre dans la clandestinité. Il se réfugie dans une petite ferme, chez le père de sa femme, à une vingtaine de kilomètres de Tripoli. C'est là, durant quarante-deux jours, qu'il organise les groupes de résistance. "Seul dans la ferme, c'était un peu dur. Je ne savais même pas cuisiner ! Je ne sortais qu'à la nuit tombée". Salem trouve une usine désaffectée qui lui sert de QG. C'est là qu'il reçoit les chefs de groupes (de 5 à 40 personnes) qu'il fournit en armes, argent... "Nous avons commencé à acheter des produits chimiques pour les bombes, du 'nitrate ammonia 09', une sorte d'engrais chimique qu'on mêlait, tassé, à de la sciure de bois. Nous avions aussi acheté des systèmes d'alarmes de voiture pour contrôler les bombes à distance".
Pour l'officier, il s'agissait d'adresser un message clair aux partisans de Kadhafi en faisant sauter quelques voitures : "'nous disposons de tout ce qu'il faut et nous sommes prêts'. Nous avons même acheté une quarantaine de kalachnikovs à des pro-Kadhafi. Ca peut sembler étrange, mais c'était ainsi. Lorsqu'un des leurs mourrait, ils vendaient son arme. Ils en volaient aussi dans les casernes pour nous les revendre 5000 dinars pièce (soit 4000 dollars), puis plus tard, 3700 dinars". Salem et ses hommes distribuent les bombes en fonction de l’importance des forces de Kadhafi "davantage au centre-ville et dans mon quartier, très proche de la base aérienne de Mitiga". Tajoura est la ville qui concentre le plus de bases militaires dans la région. C'est aussi la ville où sont apparus les premiers signes de résistance à Kadhafi, en 1970. D'autres mouvements se sont succédé jusqu'en 1981-82. En mars, Salem envoie deux amis militaires à Tunis pour informer des positions des armes, missiles, chars... de Kadhafi : "Nous étions, via Tunis, en contact avec les renseignements français. Nous communiquions entre Benghazi, la montagne, Zentane et la Tunisie".

 

"J'ai reconnu la voix d'Abdellah Senoussi"

 

 

Le 7 juin, vers 21h, Salem est arrêté au moment de l'aïcha (dernière prière du soir) près d'une mosquée, avec à la main un tract anti-Kadhafi qu'on vient de lui tendre. "J'ai été emmené à moins de 8 ou 9 kilomètres de chez moi, les yeux bandés. J'ai été frappé jusqu'à 2 heures du matin. C'est là que j'ai perdu l'usage de mon oreille gauche". Ses tortionnaires qui ignorent tout de ses activités, le relâche dans la rue. Un homme le retrouve inconscient, vers 6 heures du matin et le ramène chez lui. "Trois jours sans pouvoir bouger. Je n'ai pu voir un médecin que le sixième jour, les hôpitaux étant contrôlés". Le 28 juillet, Salem reprend ses activités et organise la résistance dans d'autres villes cette fois : Souq Al-Juma, Fachloum... "Nous avions rassemblé 137 kalachnikovs !"
Le 28, date choisie pour libérer Tripoli, est aussi le jour où des partisans de Kadhafi attaquent sa maison et celle de sa famille. Il n'est pas chez lui, mais sera arrêté deux semaines plus tard, le 10 août. Ce jour-là, Salem omet d'éteindre et de retirer la batterie de son Thuraya, un système de communication par satellite. Si on ne peut capter ses appels, il est possible en revanche de suivre le signal. C'est ainsi sans doute qu'il est repéré. Vers 23 heures, l’homme est arrêté devant les siens, menotté et enlevé, les yeux bandés. Salem a encore du mal à évoquer ce moment terrible. Durant quatre longs jours il sera interrogé... à l'électricité, de 9 heures à 19 heures, pieds et mains attachés sur une chaise, sur la place du quartier Ben Achour. "Je récitais le Coran pour m'aider, moins sentir la douleur…". Il reconnait alors la voix du chef du renseignement, Abdellah Senoussi, mais aussi celle d’Abdellah Mansour, proche de Kadhafi ayant longtemps dirigé la télévision d'Etat. "Nous étions enfermés à 24 dans une petite chambre. Des bouteilles d'eau nous servaient d'oreiller. C'est dans ces mêmes bouteilles aussi qu'on urinait avant de les balancer par la fenêtre". Senoussi revient l’interroger le quatrième jour : "il voulait qu'on travaille ensemble pour que Tripoli ne tombe pas. Evidemment, il n'avait pas plus confiance en moi que je n'avais confiance en lui. J'ai proposé des libérations contre quelques armes. Il a dit aux gardes : 'emmène ce chien !'" Vers midi, Salim est transféré vers la grande prison d'Abou Salim (Tripoli), où il reçoit les vêtements des condamnés à mort. Nous sommes en plein mois de ramadan. Le 20 août débute l'opération « Aube de la sirène qui libérera la capitale en près d'une semaine.

 

La prise d’Abou Salim

 

"Nous n'avions rien mangé les quatre jours précédents. C'était le 24 août 2011. Vers 13 heures, une bombe énorme (ou un missile) touche le bâtiment de la direction de la prison. On entend des cris : 'Allahou Akbar!', des coups de marteau partout. Il fallait bien 10 ou 15 minutes pour faire sauter chaque verrou ! J'ai eu de la chance, c'est la partie ‘prison politique’ qui a été libérée en premier".

Salem remet alors les vêtements qu'il avait au moment de son arrestation et sort en sandales avec un de ses amis, pieds-nus. Le crâne rasé, les deux hommes restent facilement identifiables comme détenus par les partisans de Kadhafi. "C'est un vieux monsieur qui m'a protégé, en calmant la foule". Salim et son codétenu courent vers le quartier Bouslim, où ils se réfugient chez un imam. Ils y resteront jusqu'au soir, lorsque son frère et un ami viennent le chercher. Il est enfin libre. Le combattant, chef de l'armée de Tajoura reprend ses activités, en contact avec les forces de l'Otan. Il est aussi désormais membre du Conseil révolutionnaire.

Et demain…

 

Salim Madhoun est aujourd'hui, avec un autre colonel, le premier officier libyen en formation à l'Ecole de guerre à Paris. Une sorte de cadeau de la France à la Libye. Toujours en contact étroit avec les conseils armés de Tajoura et de Tripoli et avec le Conseil révolutionnaire, et suit la situation à distance : "Il reste des partisans de Kadhafi dans le sud du pays, vers Koufra et dans les régions de Tripoli, de Bani Walid ». Autre sujet d’inquiétude : « Kadhafi avait libéré en mars 2011 près de 16 000 prisonniers. Des personnes dangereuses et armées". Les révolutionnaires non plus ne désarment pas : "Ils ont achetées ces armes et ne les cèderont pas facilement. Le Conseil national de transition fait tout pour les récupérer. Je pense qu'il faut les leur racheter. Nous souhaitons aussi que tous les révolutionnaires - 50 000 hommes -, soient formés et intègrent la police et l'armée ." Au coeur de la crise, Salem a su reconnaître les "vrais" des "faux amis" : des pays plus tièdes qui n'ont fait que suivre à retardement, "comme l'Allemagne". « La France avait pris du retard avec la Tunisie. Mais pour la Libye, elle a été la première à agir pour faire cesser les massacres. Nous voulons vraiment développer avec elle de bonnes relations". Et son pays a sans doute encore besoin d'aide, comme pour faire face à l'afflux d'Africains sans papiers (près de 80 000) par les frontières d'avec le Tchad et le Niger. "Seuls, nous ne pouvons pas. Le territoire est trop vaste". Aux conspirationnistes de tout poil qui voient derrière l'intervention de l'Occident une initiative servant ses propres intérêts, Salem répond par l’urgence "humanitaire", les "droits de l'homme". Et puis "beaucoup ignorent tout de ce que nous vivions sous Kadhafi". Il se désole de ne compter dans le monde arabe que des régimes autoritaires, des dictatures, « à part le Liban ». Pour son pays, il rêve d'une "vraie démocratie" avec un "renouvellement de gouvernement tous les quatre ou cinq ans, des élections libres", une "séparation entre politique et religion" souhaitée selon lui par la "majorité des Libyens", officiers comme révolutionnaires, qu'il a rencontrés.
Un pays pour tous et pas seulement pour les musulmans ou les Arabes. Car "il y a aussi des Berbères, des Touaregs, des catholiques, des orthodoxes", dit Salem qui s'est d’ailleurs opposé à ce qu'on restaure la dénomination de "République arabe de Lybie", en vigueur de 1969 à 1977. Après un passé résistant, le héros de Tajoura serait-il tenté par une carrière politique ?

 

Yann Barte, le Courrier de l'Atlas, avril 2012.


Reportage sur Salem Madhoun sur Radio Canada en images (octobre 2011)  

Reportage du New York Times (2011) :


Article New York Times (Septembre 2011) : A Libyan Prisoner Lives to Tell His Story

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Published by Yann Barte, dans LE COURRIER DE L'ATLAS, avril 2011 - dans Politique
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