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28 novembre 2004 7 28 /11 /novembre /2004 00:29

Près de deux décennies de sida, de souffrance et de morts, pour voir enfin dans une campagne nationale l'image d'un préservatif. Le réveil a été tardif, mais les tabous cèdent … enfin !

 

« Ca a été dur, mais ça y est ! Nous entrons dans une ère nouvelle » reconnaît Noura Majjad, coordinatrice nationale de la prise en charge des malades à l'Association de lutte contre le sida (ALCS), organisation pionnière, créée en 1988. 2004 est l'an I de la prévention : « C'est le vrai démarrage ! ».

 

Partout, des volontaires affairés, des réunions éclairs et des classeurs chargés se bousculent « Info prév' », « Projet PNUD », « ALE »… dans une avalanche de sigles. Depuis 9 h ce matin, au siège de l'association à Casablanca, c'est l'ébullition. La porte de l'entrée du boulevard Massira El khadra sonne à chaque minute. La présidente, Hakima Himmich, file d'un bureau à l'autre, des dossiers sous le bras. B. rejoint, les yeux cernés, son bureau : il a planché toute la nuit sur la rédaction d'un compte rendu « sida et femmes ». Nous sommes à quelques jours à peine du 1er décembre, journée mondiale contre le sida.

 

C'est à un véritable tournant en terme de prévention que nous assistons depuis quelques mois au Maroc. Longtemps engluées dans un discours empreint d'un moralisme quasi religieux, les autorités ont d'abord adopté la politique de l'autruche. Résultat : une ignorance crasse de la population face à la maladie et une augmentation de plus de 30% de cas déclarés les six premiers mois de cette année. Autant dire un bien mauvais calcul et l'annonce, pour l'Etat, d'une facture salée dans les années à venir.

 

L'électrochoc a-t-il agi ? Tout semble en tout cas en mutation depuis cette première campagne nationale, initiée au début de cet été. L'effet s'est fait rapidement sentir. Sur le seul mois de juin, date de passage du spot TV, « Allô… Info Sida », le centre d'écoute de l'ALCS, a enregistré un pic de 1500 appels, soit bien plus que durant toute l'année 2003 ! Chaque jour la demande se fait plus pressante. La parole se libère. Reste sans doute à coordonner toutes les initiatives. La synergie fait cruellement défaut dans la galaxie associative « sida ». ALCS, OPALS-Maroc (Organisation panafricaine de lutte contre le sida), Ruban Rouge, les Jeunes contre le sida… une guéguerre un peu ridicule se joue en marge du front contre l'ennemi commun. Pour l'heure, un terrain d'entente sur les bases d'une charte éthique (confidentialité, anonymat, non-jugement…) paraît utopique.

 

Dans l'épais classeur d'Allô…Info Sida, les mini comptes-rendus anonymes des appels font état de l'angoisse de la population. Une sorte de baromètre en somme. Au fil des pages, on lit qu'une mère se demande si son fils séropositif peut être « guéri » en se mariant avec une vierge … Un jeune garçon de 19 ans, angoissé après une relation non protégée avec une prostituée, s'interroge sur les risques … Un « abonné » du numéro s'interroge cette fois-ci sur les possibilités de contamination par un sandwich acheté dans une mehlaba … Un autre homme appelle d'une prison : il craint des contaminations en chaîne… 4607 appels ont déjà été enregistrés cette année, cinq fois plus que l'an passé ! Des hommes à 62 %, plutôt jeunes (41 % de 15/24 ans, 43% de 25/34 ans). Des personnes qui appellent, souvent paniquées, suite à la lecture d'un article ou le plus souvent après avoir vu un spot TV.

 

Les petites fiches ne mentionnent ni nom, ni coordonnées. La confidentialité et l'anonymat des appelants comme des écoutants sont les consignes incontournables de cette permanence. Une règle éthique générale à l'association. « Non on ne peut l'attraper en allant au bain maure, ni à la piscine. Pas plus en buvant dans le verre de quelqu'un ou en l'embrassant ». Les écoutants doivent souvent ressasser les mêmes réponses. Les gens font rarement la différence entre une maladie contagieuse ou transmissible. Cinq salariés de l'ALCS se relaient dans cette permanence téléphonique qui fêtera ses deux ans le 1er décembre prochain. Trois hommes et deux femmes. Quatre bureaux, autant d'ordinateurs, de téléphones, une imprimante, un fax, des étagères débordant de documentation scientifique, de revues spécialisées. Et çà et là, des cartons posés par terre, de préservatifs, de gel, d'affiches, en français ou en arabe. Le tout dans une petite pièce carrée dont le lieu, dit-on, doit également rester secret.

 

Habib, le coordinateur de la permanence, reconnaît aujourd'hui une légère évolution dans la compréhension du sida. « Au début, les appelants pouvaient à peine dire les mots : sida, sexe… Aujourd'hui, les personnes sont plus à l'aise. Elles sont aussi plus souvent concernées, personnellement ou par leurs proches. Nous savons aussi que les personnes qui nous appellent ne reflètent pas l'ensemble du Maroc. Ils en savent déjà souvent plus que la moyenne ». Tous les écoutants ont suivi une formation. « Il faut beaucoup de soutien et de patience pour éviter l'interruption d'un appel » explique ce militant qui a encore en tête le SOS de cette femme d'Agadir, en pleurs, qui venait d'être violée par trois hommes. « Une simple question un peu trop intrusive et la personne peut raccrocher… » Une présence de chaque instant est aussi impérative.

 

Certains cas n'autorisent aucun retard : par exemple, celui de ces trois jeunes garçons qui viennent, il y a tout juste quelques heures, d'avoir une relation non protégée avec une prostituée... Au regard des risques jugés par les médecins, un traitement « prophylactique », d'urgence, pourra en effet leur être administré dans les 48 heures.

Les cas sont souvent poignants. Habib peut citer quatre cas de femmes ayant appris leur séropositivité suite au décès de leurs maris, atteints du sida.

 

Quelquefois aussi, des femmes préfèrent des oreilles féminines. « J'ai eu une jeune fille de 17 ans, homosexuelle, un peu perdue, qui avait besoin de parler de sa sexualité. Elle est tombée amoureuse de moi au téléphone. Cet appel m'a beaucoup marqué » raconte cette jeune écoutante qui n'entend malheureusement pas que des mots d'amour : « je reçois quelquefois des injures. J'ai aussi quelques plaisantins. J'ai même eu un appel d'un homme me demandant de tenir un langage religieux, convaincu que parler de préservatif était une incitation à l'adultère et à la débauche ».

 

Au « pavillon 23 » de l'hôpital Ibn Rochd, celui des maladies infectieuses, dirigé par la célèbre Professeur Hakima Himmich, le petit Hamza, 4 ans, fait des grimaces aux infirmières, coincé dans les plis de la djellaba de sa maman. Hamza, c'est le pseudo qu'il s'est choisi. Le prénom d'un de ses copains, dit-il. Comme tous les six mois désormais, Hamza vient de Marrakech avec sa mère pour un suivi médical à Casablanca. Tous deux sont séropositifs. Comme Hamza, une trentaine d'enfants séropositifs sont suivis dans ce service.

 

« Au début je ressentais une fatigue générale. J'avais des diarrhées persistantes. J'ai vu des médecins, mais aucune explication » raconte la mère, le petit Hamza sur ses genoux. « Il a fallu attendre un zona pour qu'on me conseille de faire le test. J'ai alors appris ma séropositivité… ». Comme il se doit dans ce cas, l'enfant a subi un test. Il s'est révélé, comme le mari, séropositif. « Mon mari a refusé la maladie et le suivi médical. Il m'a soupçonnée, aussi… ». La femme ne veut pas s'étendre. Elle sait que la maladie ne venait pas d'elle. Depuis, le couple s'est séparé. C'était il y a trois ans. « Il ne voit même plus son fils ». Hamza, distrait se montre tout a coup plus attentif…

 

Il y a six ans, cette jeune mère de 34 ans a perdu une fille, à la naissance. Aujourd'hui, elle s'accroche à la vie, à son fils unique et à son travail. Une nécessité pour elle, tant économique que psychologique. Elle exerce dans un club sportif, à la cuisine et au ménage. Mais tout a changé depuis que son médecin a révélé sa maladie à son employeur. « Toutes les femmes qui travaillent avec moi me regardent maintenant avec méfiance. Elles ont pris de la distance, ne veulent plus manger avec moi... Je mange seule ». On lui a conseillé de porter plainte contre ce médecin peu respectueux du secret médical et de la vie privée de ses patients. Elle hésite encore.

 

Plus que de la maladie, c'est du rejet social dont elle souffre. « Je voudrais leur dire que je peux vivre avec eux, sans leur faire de mal ». Le rejet - tous les malades vous le diront - cause souvent plus de douleurs que la maladie elle-même. C'est dire l'importance de la préservation chez les malades d'une vie sociale, active. Le rejet, c'est certain, reculera en même temps que l'ignorance. Accord de libre échange : une catastrophe sanitaire annoncée


 

 

« On a tout simplement été tabassé par la police ! » se souvient Ahmed Douraïdi, coordinateur national de l'ALCS. Ce 28 janvier 2004, une coalition de 42 associations (autant dire une composante substantielle de la société civile) s'était rassemblé devant le Parlement à Rabat pour dire non à l'accord jugé « criminel » de libre échange (ALE) avec les Etats-Unis. Cet accord sera pourtant conclu deux mois plus tard et aujourd'hui, le texte est en attente de passage devant le Parlement.

 

Ce front de refus dénonçait la violation des engagements pris à Doha en 2001 par les pays membres de l'OMC sur l'accès et la commercialisation des génériques (médicaments identiques à la molécule d'origine produite, avec la même efficacité et non protégés par un brevet). Aujourd'hui, cet accès est remis en cause par l'ALE, et ce jour-là, plusieurs personnes matraquées avaient été hospitalisées. La propriété intellectuelle est bien protégée…

 

On sait pourtant peu de chose de la prise en charge future des malades au Maroc. Aujourd'hui et pour deux ans encore, le Fonds Mondial contre le sida finance les traitements (très coûteux), mais demain ? Seuls 15% de la population active du Maroc dispose d'une assurance maladie. Que deviendront les malades sans couverture sociale à l'issue de ces deux années ? Pour ces associations, ces accords bilatéraux « menés au pas de charge par les USA » sont « iniques et criminels ». N'est-il pas encore temps de revoir la copie ?

 


Près de 40% des femmes contaminées l'ont été par leur mari

 

Les statistiques marocaines du sida constituent un véritable pied de nez aux discours des islamistes présentant le sida comme « le virus des prostituées et des homosexuels ». Les homosexuels ne constituent désormais que 5% des personnes vivant avec le VIH (PVAV), les bisexuels, 4%. En revanche, les femmes représentent un pourcentage croissant de la population atteinte : 38% aujourd'hui (contre 8% en 1988).

 

A Casa, elles représentent déjà la moitié de la population parmi lesquelles « 40% ont été touchées dans leur foyer » précise Noura Majjad, coordinatrice et assistante sociale à l'ALCS. « Ces femmes mariées sont nombreuses à appeler, souvent angoissées » renchérit Habib, coordinateur à Allô…Info sida. « Elles savent que leur mari va voir ailleurs et ont bien sûr toutes les difficultés à imposer le préservatif au sein de leur couple ».

Souvent plus vulnérables, face aux tabous, à l'analphabétisme, les femmes font l'objet cette année d'une campagne internationale d'ONUSIDA (« Femmes, filles, VIH & Sida ») à laquelle s'est joint pour la première fois le ministère de la Santé.


Le sida au Maroc en chiffres (au 30/09/2004 )

 

1.507 cas cumulés de PVAV (personnes vivant avec le VIH) déclarées.

Entre 16.000 et 20.000 séropositifs estimés (OMS) - Chiffres sous-estimés pour l'ALCS (insuffisance des centres de dépistage anonyme et gratuit, non-déclaration des médecins privés…).

62% des PVAV sont des hommes - 38% des femmes

25% ont entre 15 et 29 ans - 43% entre 30 et 39 ans - 2% moins de 15 ans.

75% par mode de transmission hétérosexuel (5% homo, 4% bi, 3% périnatal, 2% drogue, 2% multirisque, 1% transfusion, 7% inconnu)

84% des PVAV sont urbains

 

Yann Barte Le Matin du Sahara (Matin week-end), 28 novembre 2004

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Published by Yann Barte, dans LE MATIN DU SAHARA, 28 novembre 2004 - dans Société
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