Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
1 avril 2011 5 01 /04 /avril /2011 00:22

Avec l’avènement d’Internet, les théories du complot ne se sont jamais aussi bien portées. Elles ont investi le monde politique, associatif, les séries télé ou encore les jeux vidéo. Elles ont leurs gourous, leur public et leurs têtes de turc.

 

 La reine d’Angleterre est une reptilienne venue de la constellation Draco, Neil Armstrong n’a jamais marché sur la Lune, le 11-Septembre a été organisé par les Américains, la grippe A est une invention des illuminati et le séisme de Haïti, de l’US-Navy.

Depuis quelques décennies, les visions et récits complotistes se multiplient comme jamais. L’arrivée d’Internet a donné de l’ampleur à la diffusion des théories les plus extravagantes.

Mais les auteurs de ces réactions, quelquefois saines et créatrices, méritent-ils d’être pour autant cloués au pilori comme autrefois les blasphémateurs ? Si certains sont porteurs d’une idéologie raciste ou totalitaire, d’autres restent surtout victimes du refus de la complexité du monde et d’une recherche angoissée de la solution magique et unique. “Un défaut de réglage”, comme l’écrit la chercheuse Véronique Campion-Vincent, à propos de théories qui “errent dans leur littéralisme”. Les cibles ?

“Généralement des groupes en vue, plutôt que des forces invisibles”, explique Emmanuel Kreis, qui a publié en 2009 une anthologie de textes conspirationnistes (voir encadré “Livres”). “Ça a d’abord été les jésuites, puis la franc-maçonnerie sous la Révolution française, les juifs, les spirites, les occultistes, puis les communistes dans les années 1880-1890 (phénomène qui a d’ailleurs beaucoup perdu de sa force aujourd’hui). Il y a enfin la conspiration ufologique (ovnis), née dans les années 1950 aux Etats-Unis et souvent instrumentalisée depuis par des mouvements d’extrême droite.”

Difficile pourtant de jauger exactement l’importance de cette culture conspirationniste qui a envahi jusqu’à l’espace de la littérature fiction, du cinéma, des jeux et bien sûr du Web, où elle s’épanouit comme nulle part ailleurs.

Difficiles à évaluer, d’autant qu’Internet grossit souvent des phénomènes très marginaux, les théories du complot sont plus difficiles encore à contrer.

 

Une réfutation problématique

 

“On peut montrer qu’il y a des structures récurrentes qui dépassent les personnes incriminées et même transcendent les événements, avec une construction morphologique à peu près similaire entre les différentes productions, explique, sans trop y croire, Emmanuel Kreis. On peut voir aussi que ces constructions tendent à annihiler le hasard ou la catégorie espace-temps. Comment concevoir, en effet, des complots remontant quelquefois à l’origine de l’humanité et menés de manière infaillible au-delà de toute contingence ?” Quant à la transparence… “Elle pourrait en effet permettre de lutter contre ces théories du complot, mais hélas elle est peu compatible avec la politique !”

La question de la réfutation reste donc problématique. La fausseté avérée d’une théorie ne freine pas nécessairement sa progression. On l’a vu par exemple avec les Protocoles des sages de Sion, ce faux fabriqué à la fin du XIXe siècle à partir du texte de Maurice Joly. Toute réfutation peut en effet apparaître comme suspecte, voire comme une preuve supplémentaire du complot. L’auteur même des lignes que vous lisez, s’il n’est pas le naïf endormi par les médias et les maîtres du monde, n’est-il pas lui-même acteur du nouvel ordre mondial ? Prouvez le contraire !

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, avril 2011.


3 questions à Rudy Reichstadt

 

Sa mission : faire échec aux fantasmes conspirationnistes. Journaliste indépendant, Rudy Reichstadt fondait en 2007 Conspiracy Watch, un site référence en matière de décryptage de théories du complot et unique en son genre.

 

“Contrer sans alimenter les théories”

 

1. Pourquoi Internet semble-t-il constituer la meilleure caisse de résonance des théories du complot.

 

Le volume d’informations offert par Internet favorise les thèses conspirationnistes plutôt qu’il n’immunise contre elles. Internet peut fonctionner comme une machine à renforcer vos croyances : on y trouve facilement ce qu’on est venu y chercher. La meilleure arme réside dans une solide culture classique livresque et un enseignement autour de la fiabilité des sources.

 

2. Contrer les théories conspirationnistes, n’est-ce pas souvent les alimenter davantage ? Quelle réponse efficace apporter ?

 

C’est le dilemme en effet : critiquer une théorie du complot, c’est en parler, prendre le risque de l’entretenir. Mais refuser d’aborder le sujet, c’est laisser penser que certaines questions sont taboues. En créant Conspiracy Watch, j’ai fait le choix d’en parler. Un choix doublé d’une exigence : celle d’apporter, le plus souvent possible, un contrepoint, des éléments d’éclairage, éventuellement de réfutation, de nature à distinguer ce qui relève du fantasme, du mythe ou de la réalité. Je pense aussi que les internautes cherchent de plus en plus à identifier des sources d’information, à la fois indépendantes et fiables.

 

3. Quelles sont les dernières théories du complot ? Les “tendances 2011” ?

 

Il y en a en permanence et sur tous les sujets : une catastrophe naturelle, une crise boursière, une épidémie… Nul besoin d’une base réelle pour fantasmer : la haine se charge d’inventer de sombres machinations. C’est le cas par exemple de ceux qui expliquent que Barack Obama aurait menti sur son certificat de naissance. Des tendances ? Si je devais jouer aux prophètes, je dirais qu’en 2011, nous allons encore entendre parler des attentats du 11 septembre 2001. De même, du “Nouvel Ordre Mondial”, d’“Illuminati” et de sombres complots fomentés par les Etats-Unis et Israël, qu’un anti-impérialisme démonologique accuse d’être à l’origine d’à peu près tous les maux de la planète. Sans négliger non plus le potentiel de mobilisation de la théorie du complot “sioniste”, avatar contemporain du “complot juif”. Le “sionisme” est fantasmé comme un véritable projet de domination mondiale tentaculaire. On retrouve d’ailleurs la même structure de discours conspirationniste chez ceux qui dénoncent “Eurabia”, décrit de manière analogue comme un plan de domination du monde par les musulmans, qui agiraient avec la complicité lâche des élites européennes.

 

Interview de Pierre-André Taguieff : " La vision conspirationniste répond à un besoin de réenchantement du monde ".

Partager cet article

Repost 0
Published by Yann Barte dans LE COURRIER DE L'ATLAS, avril 2011 - dans Société
commenter cet article

commentaires