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5 avril 2011 2 05 /04 /avril /2011 23:01

LAÏCITÉ Alors que l’ensemble des partis tunisiens semblent prôner une séparation du politique et du religieux, presque aucun ne se donne les moyens effectifs de cette rupture. La laïcité passera-t-elle à la trappe des prochaines réformes constitutionnelles ?

 

Barbecue laïque Tunis - février 2011 - © Yann BarteUne manifestation antisémite devant une synagogue, plusieurs quartiers réservés aux prostituées attaqués… Les derniers événements en Tunisie invitent à repenser avec plus de vigilance la place du religieux dans le champ politique. En théorie, tous les partis – on en compte plus d’une trentaine – se prononcent pour une séparation des deux sphères, politique et religieuse. En pratique, presque aucun, y compris dans le camp progressiste, ne se donne pour l’heure les moyens réels de cette séparation.

Avec la légalisation début mars du mouvement islamiste Ennahda, de plus en plus perçu comme un parti de “démocrates stratégiques”, un dernier verrou vient de sauter : la loi sur les partis intégrée à l’article 8 de la Constitution tunisienne est à nouveau violée. Celle-ci stipule qu’“un parti politique ne peut s’appuyer fondamentalement dans ses principes, objectifs, activité ou programmes, sur une religion, une langue, une race, un sexe ou une région”. Avec le visa accordé aux nationalistes arabes et aux baathistes, la loi avait déjà été une première fois contournée. Doit-on désormais la considérer comme définitivement caduque ?

Même si certains crient encore à l’angélisme, il semble qu’il y ait pourtant désormais un quasi consensus sur l’acceptation des partis religieux et nationalistes, comme éléments légitimes du jeu démocratique. Mais alors quels garde-fous laïques ?

“Je pense qu’il va y avoir une belle bataille idéologique autour de la laïcité”, lance Jamel Ben Jemiâ, fondateur du nouveau Mouvement démocrate tunisien (MDT). “Nous sommes pour une laïcité claire et pas de type Marzouki ! Nous tenons au terme de ‘république laïque’ dans la Constitution.” Le parti centriste MDT fait figure d’exception sur l’échiquier politique tunisien. Il est un des rares partis à proposer la suppression de l’actuel article premier de la Constitution (“La Tunisie est un Etat libre, indépendant et souverain: sa religion est l’islam, sa langue l’arabe et son régime la république”), proposant en remplacement un texte “plus respectueux des valeurs universelles” : “La Tunisie est une République libre, indépendante, laïque, démocratique et sociale. Elle assure la légalité devant la loi sans distinction d’origine de souche, de race, de religion ou de région.”

Le MDT propose un “nettoyage de la Constitution” de toute référence religieuse y compris dans les articles 38 et 40. “Et pourquoi le président de la République devrait-il nécessairement être musulman et tunisien depuis trois générations ?”


Capitulation préventive

 

Le parti Tunisie verte participait aussi, fin février, à Tunis, à la manifestation pour la laïcité. “Nous avons demandé dans notre programme une loi pour séparer religion et Etat”, explique Abdelkader Zitouni, coordinateur national du parti écologique qui reconnaît s’être inspiré de la loi française de 1905.

Pourtant, comme la plupart des partis, y compris de gauche, Tunisie verte se refuse à toucher à l’article 1 : “Il faut faire avec la susceptibilité des Tunisiens et éviter surtout de donner l’occasion aux partis religieux d’avancer davantage. Pour nous le plus important : ne pas appliquer la charia.” Un souhait qui s’apparente fort à un vœu pieu. Politologue à la faculté des sciences juridiques, économiques et de gestion de Jendouba (150 km de Tunis), Asma Nouria prépare actuellement, au sein de la commission des réformes politiques dont elle est membre, les textes de loi qui structureront la Tunisie de demain. Elle ne peut que constater la frilosité du camp progressiste sur cette question : “Il ne veut pas affronter les partis religieux, ni ouvrir un débat sur ces questions, préférant donner la priorité à d’autres problèmes. Les seuls à réclamer ouvertement la séparation de l’Etat et de la religion au niveau constitutionnel se trouvent dans la société civile, notamment avec ces nouvelles associations de jeunes très mobilisés autour de la défense de la laïcité.” Est-ce à dire qu’il n’y a déjà plus rien à attendre des politiques sur cette question ?

Peut-être pas, mais ça restera un “travail de longue haleine”, avec “un nécessaire travail de vulgarisation des concepts que n’ont produit pour l’instant ni les partis politiques ni même la société civile”. Un travail d’autant plus indispensable que le terme de “laïcité” provoque aujourd’hui une réelle allergie auprès des Tunisiens qui l’associent bien plus à l’anticléricalisme, à l’athéisme qu’à une neutralité de l’Etat. “Pour l’instant, nous sommes dans des alliances stratégiques de toutes parts et délaissons ce qui peut diviser. Les enjeux du moment sont autres et les débats théoriques repoussés ou laissés à la société civile. Lorsque l’alliance stratégique se disloquera, chaque parti défendra alors ses positions et le débat pourra enfin commencer. On ne pourra alors passer à côté de l’article 1er.”

Le politologue Hamadi Redissi partage également cet avis : “La revendication laïque, franche et radicale est pour l’instant absente des partis. Les enjeux sont plus immédiats, tournés vers les questions de sécurité, de corruption... De plus, les partis craignent de perdre leur soutien populaire en se revendiquant ouvertement laïques. Pourtant, s’il est impossible d’obtenir un consensus sur l’islam, on peut assurément l’obtenir sur la laïcité. Il vaut mieux en effet conserver la pluralité des interprétations en matière d’islam et acquérir un solide consensus en matière de neutralité de l’Etat.”

Une guerre des textes

Ex-parti communiste tunisien (PCT), le parti Ettajdid est présenté comme traditionnellement laïque. Depuis son retour, sur des bases plus populaires, il semble pourtant céder aux sirènes de l’“islamité”. “Nous sommes pour la séparation du religieux et de la politique, mais pas pour une laïcité à la française”, se défend Abdeljawad Jounaïdi comme s’il venait de proférer un gros mot. M. Jounaïdi était encore premier secrétaire du parti avant le 1er mars, date de la démission d’Ahmed Ibrahim (Ettajdid), ministre de l’Enseignement supérieur au gouvernement. L’article 1 ? “C’était un compromis. Nous préférons ne pas y toucher.” L’obligation d’être musulman pour se présenter à la présidentielle ? “La question n’a pas été tranchée. Il faudra un débat, mais nous ne sommes pas des intégristes laïques !” se défend encore M. Jounaïdi qui tient à rappeler l’identité tunisienne, “notre appartenance à la civilisation arabo-musulmane”. “Mais nous ne faisons pas de concessions sur le retour possible à la charia”, rassure le militant qui préfère brandir la menace caricaturale de mouvements marginaux comme Hezb-ut-Tahrir que celui plus insidieux et populaire d’Ennahda : “Nous sommes contre les ennemis de la démocratie qui sont pour le retour du califat, le Moyen Age…”

“L’article 1 sera le plus grand débat”, annonce Hamadi Redissi. “Pour l’instant il y a un consensus pour le maintenir en l’état, y compris au sein de la commission de la réforme. Le maintien de cet article est pourtant très risqué et peut avoir des conséquences graves pour le -futur…”

Le monde arabe, disait-on, serait quasi de façon atavique étranger à toute idée de démocratie. Nous assistons au démenti cinglant du mythe de l’exception arabe. Cette dernière n’existe pas davantage en matière de laïcité. “L’islamisme qui rejette aujourd’hui toutes les formes de laïcité, menaçant de mettre la sécularisation dans l’impasse et d’entraver par conséquent les efforts de modernisation en profondeur des sociétés arabes, n’est pas la manifestation d’une continuité idéologique ou politique dans l’histoire musulmane. Au contraire, il constitue une rupture récente (…)”, écrit Burhan Ghalioun, directeur du Centre d’études sur l’Orient contemporain (CEOC).

Le chercheur évite à tout prix l’approche culturaliste simpliste prédominant dans les études orientales et supposant, à tort, que “la laïcité est une valeur culturelle propre à certaines cultures, que les cultures n’évoluent pratiquement pas et que les organisations sociales des différentes communautés sont déterminées en grande partie par ces cultures toujours identiques à elles-mêmes”.

Au monde arabe aujourd’hui de prouver que ces théories culturalistes sont bien plus idéologiques que scientifiques. Si la Tunisie, après avoir opté pour la démocratie, institutionnalise la laïcité, elle fera mentir les apôtres de l’exception arabe et constituera un formidable espoir pour tout le monde arabo-musulman. Dès lors, tous les yeux sont rivés sur cette transition tunisienne dont le succès ne sera total que si elle se dessine à la fois démocratique et laïque.



Yann Barte (texte photos), Le Courrier de l'Atlas, avril 2011

 



 

 

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Published by Yann Barte, dans LE COURRIER DE L'ATLAS, avril 2011 - dans Politique
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La Rédac Nomade 06/05/2011 01:19



On comptait effectivement "plus d'une trentaine de partis" lorsque l'article a été écrit. On en compte aujourd'hui plus d'une soixantaine ! Pas sûr que cet émiettement constitue un plus pour la
démocratie face au principal parti islamiste Ennahda.