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1 janvier 2013 2 01 /01 /janvier /2013 01:25

 

DERIVES - Droite forte, droite décomplexée d’un côté, gauche « diversitaire », postcoloniale de l’autre… D'un bout à l'autre de l’échiquier politique, c’est à un véritable et destructeur retour en force de l’identité que nous assistons ces dernières années.

  

C'est peut-être la fin d'une époque. Celle d’un face-à-face entre une droite gaulliste, sociale et une gauche républicaine, universaliste, se référant aux Lumières et à la lutte des classes. Deux courants qui ont animé le paysage politique durant des décennies. Les lignes bougent. Les frontières idéologiques se déplacent. A droite, le déplorable feuilleton de l’élection du président de l’UMP confirme ce bouleversement du champ politique.

Outre les guerres d'égo, les haines fratricides, il révèle l’extrême droitisation du mouvement confirmée par le succès de la motion la plus clivante : la Droite Forte, emmenée par Geoffroy Didier et l’ex-FN-ex-MPF Guillaume Peltier. Création d'une "Charte républicaine des musulmans de France", affirmation, dans la Constitution, d'une France "République laïque à tradition chrétienne"... La motion sarko-copéiste, largement arrivée en tête avec 28%, s’affiche clairement identitaire.

Ainsi, la stratégie de Patrick Buisson misant sur « l’homogénéité des électorats UMP et FN » continue son travail de sape de la droite traditionnelle gaulliste. Alors même que le plan a lamentablement échoué à faire réélire Nicolas Sarkozy ou même à réduire le score du Front national. Forte de toutes les études existant sur le sujet, la politologue Florence Haegel assure que « l’ostracisme associé à la récupération thématique maintiendrait l’extrême droite sur des positions radicales tout en contribuant à légitimer les thèmes du FN sans parvenir à le supplanter dans sa chasse gardée » (les Droites en fusion. Transformations de l'UMP, Ed. Sciences Po, octobre 2012). Autant dire que l'orientation très droitière de l'UMP relève d'un calcul bien hasardeux, sinon "carrément suicidaire" comme nombre de militants à droite la qualifient aujourd’hui.

 

Préférence nationale contre discrimination positive   

 

Face à cette droite de plus en plus identitaire et crispée sur ses "valeurs", la gauche ne semble plus mener de riposte idéologique. Rongée par le multiculturalisme (la gestion politique et non la simple coexistence des cultures) depuis quatre décennies au moins, la gauche devenue diversitaire (*) et sociétale, offre à la droite du grain à moudre, usant comme un double inversé d’une grille de lecture similaire, fondée sur les identités. Et chacun dès lors de se renvoyer un racisme à son image: «anti-Blanc» pour l’un, «anti-Arabe» et«anti-Noir» pour l’autre. On oppose au «mâle blanc», une «France métissée» et aux «souchiens», les «minorités visibles». Jean-François Copé s'intéresse aux «pains au chocolat» arrachés aux sorties d'école les jours de ramadan et le quotidien Libération se plait à compter les "mâles blancs" de l'Assemblée nationale. Le think tank socialiste Terra Nova plaide pour une "citoyenneté musulmane" et la mise en place du modèle multiculturaliste, tandis qu'une partie de l'UMP flirte de plus en plus plus ouvertement avec le racisme anti-immigrés. Face au discours de Dakar de Sarkozy sur l’Homme Africain «pas assez entré dans l’Histoire», celui des post-coloniaux et leur déni d’historicité imputé aux cultures exotiques. La discrimination positive d’un côté, la préférence nationale de l’autre. Les uns martèlent les thèmes de l’identité nationale et le rôle positif de la colonisation, les autres dressent le « droit à la différence » , composent avec les groupes religieux sur la laïcité par de multiples « accommodements raisonnables » et célébrent les « fiertés », les « mémoires », les « minorités »… L'ethnicité aurait-elle définitivement pris les commandes du combat politique en France ?

 

Dépolitisation du champ social  

Pour le courant dit Gauche populaire, proche de la Fondation Jean Jaurès (autre think tank socialiste), aucun doute : la gauche masque son abandon de l’abolition du capitalisme pour un social-libéralisme par une conversion au multiculturalisme idéologique. C'est la race comme cache-misère pour évacuer le social: « En effectuant des entailles verticales au sein de la société, le multiculturalisme a pour effet d’assurer la dépolitisation du champ social» constate l'anthropologue Jean-Loup Amselle. Oublieuse de la question sociale, la gauche se découvre même un prolétariat de substitution (les jeunes des banlieues, les femmes, les personnes issues de la diversité…) et une nouvelle passion pour le culturel et le sociétal (le mariage, la violence faite aux femmes, la prostitution…). C'est aussi la thèse développée par Laurent Bouvet - invité aux dernières Universités d'été du Parti socialiste - dans le Sens du peuple. La gauche, la démocratie, le populisme (Ed. Gallimard, 2012).

 

Droite et gauche identitaires : l'effet backlash 

  
Et si, loin d'être les ennemis irréductibles affichés que l'on croit, gauche et droite identitaires se renforçaient mutuellement ? En « culturalisant » leur appartenance républicaine, la droite et l’extrême droite rejoignent exactement la posture des multiculturalistes qui font pareillement de la défense du républicanisme une spécificité culturelle typiquement française. L'observateur est frappé par cette symétrie exacte entre la gauche et la droite sur la question identitaire. Elle s'illustre magistralement dans la récente et caricaturale confrontation judiciaire entre les rappeurs de la chanson Nique la France et l’association intégriste catholique Agrif.

A chaque fois, c'est l’effet de backlash décrit par l’anthropologue Jean-Loup Amselle dans son livre sur  l'Ethnicisation de la France (Ed Lignes, 2011): « A mesure que ces identités minoritaires se durcissent, de l’autre côté s’établit aussi un durcissement de l’identité blanche et catholique ». Le chercheur ne va cependant pas jusqu'à valider l'idée de lutter contre ce que la Gauche populaire appelle "l'insécurité culturelle"... Un concept qu'il juge par trop ethnicisant et in-opérationnel scientifiquement. Dans ce genre de bataille, affirme-t-il, c’est toujours l’identité majoritaire qui se voit renforcée.

 

Demain, tous identitaires ?         

 

Alors jusqu'où ira-t-on, d'un côté comme de l'autre ? Vers une droite de plus en plus droitisée et marginalisée entre un FN radicalement identitaire et un centre qui pourrait devenir à terme une droite gouvernementale de substitution ? Encore un peu tôt pour le dire. Mais force est de constater que sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy, la droite française, autrefois plus modérée que ses sœurs européennes, s'est laissée déportée, plus « décomplexée » que jamais.

Si aujourd’hui, Jean-François Copé s’affiche comme idéologiquement plus offensif que son rival, François Fillon s’est déjà révélé un sarkozyste buissonien parfaitement discipliné. Il a même fini par rejoindre le fameux «ni - ni» de Sarkozy (ni PS, ni FN) qui a sonné le glas du légendaire front républicain - encore indéfectible sous la récente ère chiraquienne - et brouillé les cartes à l’UMP, au point de mener au destructeur 50/50.

 

La synthèse impossible

 

Et quid de la gauche ? La doctrine libérale-multiculturaliste est-elle définitivement actée au PS? Ou n'est-elle que le résultat du vide doctrinal d'un parti qui navigue à vue et pourrait - peut-être encore -, redresser la barre ? Entre la poire et le fromage, Michel Wieviorka et Caroline Fourest, Jean Baubérot et Henri Pena-Ruiz, Arnaud Montebourg et Manuel Valls, François Hollande tente la synthèse impossible… pour finalement fâcher et décevoir tout le monde. Il y a pourtant péril en la demeure socialiste. Pour Laurent Bouvet, aussi lucide qu'assassin, "c'est plutôt l'inertie et l'impensé qui président à la 'réflexion collective' socialiste". "Retrouver le sens du peuple est à la fois une nécessité électorale et un impératif moral pour la gauche" pour ce chercheur qui craint tout simplement la disparition de la gauche "comme principe et comme force historique". Pour lui, l'orientation du PS sur la question identitaire reste un enjeu majeur : "Si les tenants de la politique identitaire gagnent le combat culturel à gauche, comme c'est le cas depuis des années, explique-t-il, les tenants de l'identité à droite le gagneront aussi. En ce cas, Marine Le Pen et ses nouveaux amis obtiendront bien plus que 18% des voix en 2017".

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, janvier 2013
  

 

(*) Terme emprunté à la journaliste Coralie Delaume

  


 

  

Multiculturalisme : une idéologie de substitution

  

Même s'il a pris force au cours de cette dernière décennie, l'engouement politique pour les questions identitaires n'est pas tout neuf.

 

Les années post-1968 semblent avoir offert un excellent terreau au développement de cette "pensée du fragment". C’est la fin combinée des grands récits, des Lumières, du marxisme... et l’émergence des études culturelles, du post-colonialisme, des études de genre… avec comme corrélat, le déclin du social et l’abandon de l’universalisme.

 

Ethnicisation de la société française    

Dans les années 1980-1990, le multiculturalisme prospère à droite comme à gauche, tandis que le Front national transforme le racisme biologique traditionnel en un différentialisme culturel plus acceptable. Mais c'est la campagne présidentielle de 2007 qui s’est affichée comme éminemment culturaliste et centrée sur les « valeurs ». Elle marque une nouvelle accélération de ce phénomène de fragmentation et d’ethnicisation de la société française.

Alors que Nicolas Sarkozy choisit de structurer son discours autour des thèmes de l’identité nationale, Ségolène Royal use jusqu’à la corde de ce qu’elle considère comme son argument majeur : sa « féminitude » en taxant de « machiste » toute attaque politique à son encontre. D’un côté comme de l’autre, l’essentialisme (de genre ou lié aux origines, religions…) revient ainsi en force dans le discours politique. 
A côté de la parité, première brèche législative contre l’universalisme, la diversité s’affiche désormais de façon plus ostentatoire. Sarkozy songe même à l’inscrire au côté de « l’égalité hommes-femmes » dans le préambule de la Constitution, qui se réfère par ailleurs à la Déclaration des droits de l’homme, comme pour affaiblir ladite déclaration et en saper le principe d’égalité de tous devant la loi. Le rapport Veil s’y opposera comme il s'opposera à la mise en place des statistiques ethniques dans les enquêtes publiques. Ces statistiques - requalifiées de façon euphémisante en « mesures de la diversité »- sont dénoncées comme une "provocation à la démocratie et à la science" dans «Le Retour de la race» (Ed. l'Aube, 2009) par un collectif de chercheurs entrés alors en résistance contre le projet du nouveau commissaire de la Diversité, Yazid Sabeg.

 

Création du ministère de l'identité nationale et de l'immigration, affaire des tests ADN, débat sur l'identité nationale... c’est à une montée en puissance des idées de race, d'ethnicité et de biologisation des rapports sociaux que nous assistons alors. Jean-Loup Amselle fustige ce qu'il appelle les "entrepreneurs d'ethnicité" (Crif, Cran, CFCM, Indigènes de la République, Indivisibles...), "porte-parole de communautés imaginaires". En enfermant les personnes dans des mono-identités, ces groupes fragmentent la société, selon lui, tout en désamorçant la question sociale reformulée en termes ethnico-culturels.

En France comme aux Etats-Unis


"La logique selon laquelle les questions sociales fondamentales portent sur le respect des différences identitaires et non sur la réduction des différences économiques, commence à s'épanouir en France comme naguère aux Etats-Unis"

déplore Walter Ben Michaels dans « la Diversité contre l'égalité » (Ed. Seuil,  2009). Un paradoxe d'autant plus grand que cette diversité est essentiellement portée par la gauche. A la fois stratégie managériale et position politique, elle suscite en France "un engouement aussi puissant dans les écoles de commerce qu'auprès des Indigènes de la République" note l'universitaire américain. Les milieux entrepreneuriaux eux-mêmes s'assurent une publicité à peu de frais en signant la "Charte de la diversité" promue par l'Institut Montaigne. Le modèle a pourtant échoué partout, divisant et dressant l’identité majoritaire contre les identités minoritaires.

 

Yann Barte

 

 


 

 

TROIS QUESTIONS
à Jean-Loup Amselle,      

Jean-Loup-Amselle.JPGAnthropologue, auteur de l’Ethnicisation de la France (Editions Lignes, 2010) et L'anthropologue et le politique (Editions Lignes, 2012).

 

«Le PS veut du glamour, de la couleur, du primitif, pas du social»

 

De quand date cet engouement politique pour les questions ethnico-culturelles ?


Déjà sous Giscard, avec la fin de l’immigration légale en 1974, nous assistions à une politique culturelle en direction des immigrés incarnée par l’introduction des cours de langues arabe ou portugaise dans les écoles, le financement d’associations religieuses et ethniques encourageant l’ethnicisation et la réislamisation dans les banlieues…

Il y a eu aussi la diffusion des idées multiculturalistes en provenance d’Amérique du Nord, notamment du Canada, avec la traduction des travaux de Charles Taylor. Alors, le modèle multiculturaliste pénètre progressivement au sein de l’appareil d’Etat qui, dans le même temps, entame un retrait progressif des banlieues. Le PS abandonne le terrain social et les ouvriers qu’il perçoit désormais comme une cause perdue, car «ils ne sont plus progressistes, votent FN, etc»

Les années 80, c’est la Marche pour l’Egalité, récupérée et rebaptisée (ethnicisée)  « Marche des Beurs », l’écrasement de la grève des ouvriers de Talbot-Poissy (maghrébins pour la plupart) approuvé par le gouvernement de Pierre Mauroy. En abandonnant la classe ouvrière, le PS fabrique de l’ethnicité et s’appuie sur les nouvelles couches urbaines. C'est ce que j’appelle les ethno-écolo-bobos en charge de fournir la nouvelle majorité grâce à laquelle le parti socialiste espère conquérir le pouvoir. En gros, ce sont les idées de «Terra Nova» que François Hollande a reprises lors de sa campagne présidentielle.

 

L’adhésion aux thèses multiculturalistes relève-t-elle d’une stratégie ?


Le parti socialiste est un parti « attrape-tout », une machine électorale qui vise avant tout la conquête du pouvoir. On cherche des « trucs » qui coûtent pas cher et feront plaisir à un certain nombre de personnes parce qu’on ne veut rien changer. François Hollande est un tacticien, pas un homme d’idées. Florange, le social… ça ennuie tout le monde. Ce que les gens veulent, pense-ton au PS, c’est du glamour, de la couleur, du primitif… La radicalisation de la droite correspond au même sentiment ou aveu d’impuissance : on ne peut/veut rien faire sur le plan économique. Ce phénomène s'observe partout en Europe.

 

Quel est justement le rôle de l’Europe dans ces crispations identitaires ?   

     
En affaiblissant les Etats, l’Europe donne aussi plus de force aux mouvements régionalistes, nationalistes, culturalistes. Nous le voyons aujourd’hui avec la Catalogne ou la Flandre. De plus, les institutions européennes sont travaillées par des lobbies ethnicistes, notamment dans les pays scandinaves. A côté d’une Finlande nationaliste et d’une Allemagne longtemps multikulti, la France fait figure d’exception.

Chaque fois que l’on exalte la spécificité culturelle ou religieuse d’un groupe minoritaire, nous avons la mobilisation simultanée de ceux qui pensent appartenir au groupe majoritaire. N’étant jamais parvenu à constituer une unité, l’Europe se donne une image blanche chrétienne. Tous ces mouvements séparatistes- autonomistes, axés sur la spécificité culturelle- cristallisent et solidifient cette identité blanche européenne.

 




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Published by Yann Barte, dans LE COURRIER DE L'ATLAS, janvier 2013 - dans Politique
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commentaires

louanchi 14/11/2013 09:48

HARKIS LES CAMPS DE LA HONTE HOCINE DAILYMONTION