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1 mars 2011 2 01 /03 /mars /2011 19:12

REPORTAGE Dans la Tunisie de l’après 14 janvier, la question de la laïcité renaît avec une nouvelle acuité. Plus que jamais mobilisées, les forces laïques soulignent le danger de l’intégration, sans garde-fous, des islamistes dans le paysage politique.

 

On s’accroche encore sur les barbelés avenue Bourguiba. Tout l’après-midi, la foule se bouscule de chaque côté du terre-plein central sur des trottoirs trop étroits. Les enfants stationnent pour contempler les chars encore postés aux principaux carrefours et devant le sinistre bâtiment du ministère de l’Intérieur. Entouré des militaires qui avaient protégé la foule de la police durant le soulèvement populaire, Ibn Khaldoun, dressé sur son socle, contemple au bout de l’avenue la révolution. Devant les marches du théâtre, c’est un autre défilé : celui incessant des manifestants. Des rendez-vous Facebook pour les uns, fin de mosquée pour les autres, au son de la guitare ou des “allahou akbar”.

Ce 9 février, les pancartes en arabe et en français affichent le nom de la ville de “Kef”. Comme à Kébili et Gafsa, des violences y avaient encore causé la mort d’au moins 5 personnes la semaine précédente. La veille encore, des coups de feu se sont fait entendre aux abords de la grande artère. Ces rassemblements ininterrompus constituent une aubaine pour les vendeurs ambulants de pop-corn et autres friandises qui ne quittent désormais plus l’endroit. De modestes Mohamed Bouazizi à qui plus personne peut-être ne songera désormais confisquer la marchandise. Sur les murs, entre des slogans anti-RCD, les utopies s’affichent en lettres majuscules : “Liberté”, “Démocratie”, “Laïcité”.


Partis “progressistes”


Manif Tunis - février 2011 - © Yann BartePassé l’euphorie, c’est le doute et l’inquiétude qui parcourt la rue. Des rumeurs de complot continuent à courir, reflet d’une peur persistante d’un retour des RCDistes. Le gouvernement provisoire semble céder à toutes les demandes. Comme pour les nominations des gouverneurs, il avance, puis recule, sans ligne directrice apparente. Le week-end précédent, le leader islamiste exilé à Londres, Rached Ghannouchi, rentrait à Tunis, après vingt-deux ans d’exil, accueilli comme un prophète par des milliers de personnes. Des supporters nombreux mais aussi quelques badauds pour qui l’arrivée du gourou d’Ennahda est au moins une aussi émoustillante distraction du dimanche que celle de la visite de l’hypermarché Géant détruit durant les émeutes. N’empêche…

Les nouvelles et inhabituelles manifestations démonstratives d’islamistes troublent nombre de Tunisiens et la perspective d’une légalisation prochaine (pour l’heure, anticonstitutionnelle (1)) de partis religieux mobilisent plus que jamais le camp laïque. Des groupes de jeunes se multiplient sur les réseaux sociaux, et chaque jour voit la naissance de nouvelles associations.

“Il faut savoir qu’en Tunisie les partis politiques ne jouent pas un rôle très important”, explique Salah Zeghidi, vice-président de l’Association culturelle tunisienne pour la défense de la laïcité. Le militant est venu à ma rencontre, dans le quartier Belvédère, accompagnée de Raja Basly du nouveau Mouvement citoyen de mobilisation pour la transition démocratique. “Les laïques sont éparpillés dans les organisations de droits de l’homme, les associations féministes… Même s’ils sont laïques, Les partis progressistes ne l’assument jamais dans leur programme ou discours officiels. Certains dirigeants sont même des adversaires de la laïcité, comme Néjib Chebbi, le président du PDP (parti démocratique progressiste) ou Ahmed Brahim de Ettajdid. Minoritaires ou pas, nous devons défendre nos opinions : lorsqu’on est laïque, on fait la laïcité”, résume Salah se détournant d’une laïcité qui avancerait honteuse.

Raja reconnaît avoir un temps été séduite par le discours d’Ahmed Brahim, sans pourtant avoir pu voter. Elle se souvient encore du bureau de vote, des enveloppes transparentes et des regards suspicieux des gens de la cellule du RCD. “Ça sert à quoi vos isoloirs… à moins que vous y fassiez autre chose ?” avait-elle lancé de rage, en quittant le bureau, écœurée. “Je me souviens qu’Ahmed Brahim commençait ses discours par ‘citoyennes, citoyens’, je me disais qu’il avait peut-être une conception de la femme différente.” – “Ce discours que tu aimes et qui commençait par ‘citoyennes, citoyens’, se terminait par ‘As-salam alikoum wa rahmatou Allah wa barakatouh’”, lui répond Salah. – “Ah bon ?” éclate de rire Raja. Mais les deux militants restent confiants : la société civile est aujourd’hui en pleine effervescence.

Le lendemain, dans un snack, je retrouve Seif Soudani devant un énorme bol de lablabi, plat populaire tunisien à base de pois chiches. Prof de langue et littérature françaises à Tunis-I, Seif se fait également peu d’illusions sur les partis : “Le MDS d’Ahmed Mestiri vient de s’aligner sur les Marzouki, Chebbi… disant que l’Occident a trop longtemps diabolisé Ennahda, qu’il faut les intégrer dans le jeu démocratique. C’est le calcul cynique consistant à ramener les gens dans le giron républicain, sans les heurter par un discours trop laïque. Le PDP, lui, joue sur les instincts identitaires, versant dans le nationalisme panarabiste et jouant les idiots utiles des islamistes.”

Le jeune universitaire ne comprend pas cette précipitation vers l’amnistie du leader islamiste d’Ennahda, une attitude qu’il qualifie volontiers d’angéliste : “Ghannouchi a été jugé pour des actes avérés de terrorisme, comme l’affaire de l’incendie du local RCD de Bab Souika. Ses ambitions sont bien supérieures aujourd’hui à celles d’une simple gouvernance. Il prend son temps. L’islamisation est faite et il n’est plus utile pour lui de tenir un discours radical. A l’éparpillement des forces progressistes, répond l’unicité et la discipline d’Ennahda aujourd’hui en pleine réorganisation. C’est un vrai motif d’inquiétude.” Ghannouchi est encore dans tous les esprits ce 10 février au nouvel Espace Artisto, avenue de Damas à Tunis. Une rencontre-débat y est organisée animée par la jeune journaliste et blogueuse Henda Chennaoui.


Recherche d’une 3e voie


Artisto-Tunis---fevrier-2011---c-Yann-Barte.JPGAvertis par Facebook, une cinquantaine de jeunes se retrouvaient ce soir-là pour débattre de la laïcité. Personne ne semble dupe face à la récente conversion de Ghannouchi à la démocratie. “Son discours est très différent de celui qu’il tenait il y a 20 ans”, lance une participante. “Il est très différent de celui qu’il tenait il y a trois semaines !” rétorque une autre. “Les islamistes ont gagné en sympathie parce qu’ils étaient sous le coup de la répression. Ils vont maintenant la perdre.” “Ils ont subi la répression au même titre que les laïques et la gauche qui les a même soutenus”, rappelle Amel, militante facebookeuse. “Mais la gauche est toujours avec eux !” remarque un jeune homme qui exprime le souhait de trouver une troisième voie proprement tunisienne, entre la laïcité française et le sécularisme anglosaxon : “Il existe des versets laïques…” “Ah oui, et les autres versets, on en fait quoi ?”

 

Artisto-Tunis--2----fevrier-2011---c-Yann-Barte.JPGQuelques heures à peine avant le couvre-feu, les sujets les plus variés afférents à la laïcité sont ainsi abordés dans une surprenante liberté de ton : réforme de la constitution, difficulté encore à se déclarer athée, dépénalisation de l’homosexualité, nécessité d’agir sur le terrain social pour contrer l’islamisme, peine de mort… La Tunisie est assurément un pays bien singulier au sein du monde arabo-musulman.

“Les islamistes ne représentent de toute façon plus grand-chose”, m’assure le journaliste Slim Boukhdir, membre fondateur du Conseil national pour les libertés en Tunisie (CNLT) et véritable tête de turc de l’ancien régime. “C’est aujourd’hui une nouvelle génération qui aspire surtout à la démocratie, la justice sociale, l’égalité entre les sexes, jusque dans la question de l’héritage qui doit être mise dans l’agenda.” Sur les trottoirs de l’avenue Bourguiba, des passants viennent saluer le journaliste avec des mots d’encouragement. Près d’un petit snack de la rue du Caire, ce sont des serveurs qui viennent lui raconter comment ils étaient questionnés par la police après chacun de ses départs, pour décrire en détail ce que l’ancien détenu politique avait mangé, s’il avait payé lui-même et combien. Enlèvement, tabassage, visites nocturnes à son domicile… Slim a encore du mal à réaliser que ce harcèlement continu, qui lui a même fait quelquefois regretter la prison, est définitivement terminé. Un miracle.

 


Avenue de la Liberté

 

 

La stratégie des laïques diffère à l’intérieur d’un même mouvement. Il en est ainsi à l’association tunisienne des femmes démocrates (ATFD), créé, comme l’AFTURD en 1989.

“Je suis dans une association qui a toujours défendu la laïcité, mais nous travaillons plus aujourd’hui sur le projet que sur les termes”, explique Bochra Bel Haj Hmida, avocate et membre de l’AFTD et bien consciente de l’effet répulsif chez certains du terme “laïcité” associé à tort l’athéisme. “Il est important d’imposer la laïcité sans provoquer une contre-réaction pouvant profiter aux islamistes. En 2004, nous avons demandé la suppression de l’article 1er de la Constitution qui dit que la religion de la Tunisie est l’islam (2). Nous étions alors marginalisés. Je pense la réforme inenvisageable aujourd’hui.” Mais une telle révolution était-elle plus envisageable il y a seulement deux mois ? “Je préférerais pour ma part un cadre juridique qui préserve un État de droit ne permettant aucun retour possible. Cet article 1 de la Constitution ne garantit pas la laïcité”, m’explique pour sa part, au local de l’association, Fathia Hizem, responsable de l’information au sein du bureau de l’ATFD.

“Ennahda se compare souvent à l’AKP turc, mais lorsque les islamistes de l’AKP sont entrés au gouvernement, il existait déjà un cadre laïque. Ce dernier n’existe pas en Tunisie et c’est tout le danger.” Devant le siège de l’association, sur les trottoirs de l’avenue de la Liberté, comme dans Tunis, les poubelles s’amoncellent. Les agents municipaux, payés 50 euros par mois, demandent aussi leur part de la révolution.

Manif-islamiste-Tunis---fevrier-2011---c-Yann-Barte.JPGNous sommes vendredi 11 février, jour de prière. Des centaines de partisans islamistes de Hizb ut-Tahrir (Parti de la libération), après un passage bruyant devant la synagogue du centre ville, rejoignent vers 14h l’ambassade d’Egypte où ils hurlent leur haine de la démocratie, leur souhait de voir l’établissement d’un nouveau califat sur tout le monde musulman et accessoirement leur solidarité avec les Egyptiens en lutte. Le prêche politique se termine en prière géante dans la rue. Avenue Bourguiba, c’est un autre groupe islamiste, mal identifié, composé en partie de salafistes, qui vocifèrent sur Tahrir-Ambassade--Egypte-Tunis---fevrier-2011---c-Yann-Ba.JPGles marches du théâtre. Mais vers 18h, l’avenue tout entière se voit submergée par une foule en liesse, drapeaux tunisiens et égyptiens mêlés. Des gamins dansent sur les toits de voiture dans un concert de klaxons : Moubarak vient de tomber. “One, two, three, viva l’Algérie !” crie la foule impatiente de voir la contagion toucher le pays voisin. Zied, libraire à Al Kitab, regarde la foule. Il dit avoir vendu déjà au moins mille copies de la Régente de Carthage depuis la chute de Ben Ali. “Les gens sont avides de lire sur ce qu’il s’est passé, avant et après le 14 janvier.” Une production tunisienne post 14 janvier est déjà sur les étals : “La Révolution des braves de Mohamed Kilani se vend très bien par exemple.” Zied se dit aussi opposé à la militarisation de la société qu’à son islamisation : “Nous nous sommes débarrassés d’un dictateur et je refuse autant la dictature du ciel.” Sur le chemin du retour, rue de Paris, un vendeur étale des dizaines de copies CD de la Régente de Carthage. Deux dinars cinq cents pièce !

 


Barbecue


 

Barbecue-laique--2--Tunis---fevrier-2011---c-Yann-Barte.JPGLa semaine se termine en fumée, le samedi 12, sur la plage de Gammarth au nord-est de Tunis. Un grand barbecue pour la laïcité y est organisé sur l’initiative d’un groupe Facebook. L’ambiance est conviviale, presque potache avec un brin de pédagogie. Entre les fumées des merguez, le professeur de sciences politiques Hamadi Redissi, porte-voix en main, improvise un surprenant cours sur la laïcité. Près de 300 personnes ont répondu présent. L’alcool se fait très discret. “La police est déjà venue”, me confie un des participants qui a enveloppé sa canette de Celtia d’une pudique serviette en papier. “Je voulais lancer un débat sur la laïcité avec une petite provocation par rapport à la cuture tunisienne”, reconnaît Anis Guiga, l’initiateur de l’événement. La laïcité, Anis est tombé dedans quand il était petit. “Ma mère était aux Femmes démocrates. Je me souviens très bien à 10 ans, lorsque je suis tombé sur une lettre contenant la liste des noms de femmes que les islamistes menaçaient de mort. J’y avais lu le nom de ma mère. C’était très violent. Depuis, j’ai des idées très claires”.

Raja est venue elle aussi, avec des pancartes. Elle ne s’économise plus, consciente que les islamistes ont une longueur d’avance : “Ils savent très bien jouer le jeu de la démocratie. Beaucoup vivaient en Europe. Nous, nous avons tout à découvrir. Mais je sais que les jeunes Tunisiens ne marcheront pas avec les islamistes. Ils sont pour la plupart laïques sans même connaître le mot. Les islamistes sont organisés, unis. A nous de travailler à notre tour !”

 

 

Yann Barte (texte photos), Le Courrier de l'Atlas, mars 2011

 

 

(1) Le parti a fait une demande de légalisation en contradiction avec l’article 8 de la Constitution qui stipule qu’”Un parti politique ne peut s’appuyer fondamentalement dans ses principes, objectifs, activité ou programmes, sur une religion, une langue, une race, un sexe ou une région.”

(2) “La Tunisie est un Etat libre, indépendant et souverain: sa religion est l’islam, sa langue l’arabe et son régime la république” (art. 1 de la Constitution).

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Published by Yann Barte, dans LE COURRIER DE L'ATLAS, mars 2011 - dans Politique
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