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16 avril 2005 6 16 /04 /avril /2005 22:57

CASABLANCA La ville s'endort, le port de pêche se réveille. A 4 heures du matin déjà, pêcheurs et dockers s'affairent. Dans le froid matinal, clochards et gamins des rues, enroulés sur des filets de pêche, sortent mollement de leur léthargie.

 

Au port de pêche, on confond souvent le jour et la nuit. Le lieu connaît d'ailleurs peu le sommeil. Toute la nuit, des bateaux arrivent et déchargent leurs caisses de marchandises. C'est au petit jour, que le port bouillonne d'activité. Les professionnels du poisson sont tous là : représentants des grandes enseignes de super et hypermarchés (Acima, Marjane), restaurateurs (« Ostria », « le Restaurant du Port de Pêche », « Amine »…), commerçants du marché central, poissonniers ou petits revendeurs…

 

Jamel, 42 ans, revend depuis près de dix-sept ans sur le port. Arrivé à 6 h du matin, il a acheté trois caisses de poissons à la halle. Sur deux cageots posés au sol, recouverts d'une très marine toile cirée bleue, il propose ses merlans, crevettes et calmars, à quelques mètres du poste de douane et de la vingtaine de « romandeurs » (les raccommodeurs de filets de pêche) en chapeaux de paille ou casquette qui s'activent en plein soleil. Une balance improvisée avec deux bassines au bout d'une corde et quelques poids constituent son unique matériel. Ce revendeur dit gagner entre 100 et 200 DH par jour : « J'achète près de 300 DH la caisse de merlans (environ 14 kg) et revends 30 DH le kilo. Je me fais 70 DH sur la caisse. Tout dépend des jours : la semaine dernière, le mauvais temps a fait monter le prix de la caisse de merlans à 600 DH ! » Vers 13h, Jamel lève le camp. Il aura tout vendu. Au milieu des pros du poisson, quelques particuliers se faufilent entre les revendeurs et les caisses d'anchois, de dorades, de pageots, de rougets et même de petits requins. Quelques hommes cravatés qui dénotent ici au milieu de ces hommes en jean's ou salopettes-bottes-bonnets marins. Des femmes aussi, toujours peu nombreuses sur le port. A part quelques employées au restau du port, quelques secrétaires au « frigo » et aux syndicats, quelques mendiantes… le port reste très masculin. Ici, on fait des affaires. A 6 DH le kilo de sardines au lieu de 15 dans le centre ville, c'est intéressant ! « Certains mêmes achètent en gros » remarque Jamel « Ils se regroupent à trois ou quatre pour acheter une caisse de poissons ».

 

« Quand j'ai de l'argent, je reste quelques jours sur terre. Je suis libre ». Boubaker est pêcheur depuis 15 ans. Il aime son métier. Il a travaillé en Espagne et au Portugal. C'est en espagnol d'ailleurs que ce Marocain préfère s'exprimer. Demain, c'est vendredi, comme beaucoup de personnel du port, il ne travaillera pas. Boubaker dit gagner environ 400 euros par mois, « mais certains gagnent beaucoup plus », reconnaît-il. Il est bientôt midi. Sur les bateaux, c'est le grand nettoyage. Le « Bouregreg », le « Farhat », le « Rachid II » font leur toilette. On lessive les ponts, on met à sécher les vêtements… On se change aussi pour regagner la « terre ». Des gardiens s'installent sur les bateaux désormais vides. Le port se désemplit peu à peu. Seuls, les bancs des snacks de fritures se remplissent, tandis que les derniers commerçants regagnent la sortie pour se disputer les taxis avec les passagers de Casa Voyageur. Le port retrouve bientôt sa tranquillité...

 

La misère élit aussi domicile au port

 

Abdel, 27 ans, répare les filets de pêche, de 9h du matin à 9h du soir. Tous les filets déchirés par les treuils, les rochers, et mêmes par quelques os coupants de poisson ou par quelques épaves de bateaux oubliés au fond des mers. Aujourd'hui, il prend son thé, assis sur une caisse, presque dans le noir, dans un hangar sombre du port, (le « magasin » N°13). « Un jour tu travailles, le lendemain tu ne fais rien ». Aujourd'hui justement, Abdel ne fait rien. Il attend, avec deux de ses collègues, comme lui en « chômage technique », le retour d'un bateau. A la porte du hangar, un clochard allongé dans les filets de pêche pousse de drôles de cris, tandis qu'un Ali Zaoua, agile, dégringole du toit. « Y en a plein là haut ! » me dit le romandeur. « Beaucoup de gens vivent sur le port : des pauvres, des enfants des rues, des vieux… comme Ouazzani, un ancien du port, à la retraite. Il touche rien, alors il reste là. Il fait le gardien de motocyclettes ».

Le port, c'est presque un petit village. On y trouve des petits commerces, des cafés, des snacks de poissons et crevettes, des vendeurs de cigarettes au détail, une téléboutique, deux stations services (Shell et Total), une mosquée et à l'étage, au-dessus de la halle : la capitainerie, les syndicats des marins pêcheurs UMT, UGTM, un bureau de la CNSS, un poste de douane… « Il m'arrive quelquefois de ne pas sortir du port pendant deux mois ! » avoue ce gardien de filets. « Et pourquoi faire ? J'ai pas d'argent ! ». Si Mohammed a 70 ans et paraît 15 de moins. Faut croire que le poisson, ça conserve ! « Je ne mange que ça ». Ce gardien travaille ici de 6h du matin à 6h du soir. En réalité, il est là tout le temps. Il habite une petite cabane de 2m2 faites de tôles, de sacs en plastique et de morceaux de bois, coincée entre les filets et les barils de saumure. Il s'est même aménagé un petit jardin entouré d'une clôture de filets bleus. Si Mohammed vit avec ses six chiots qui courent partout, une pension d'ancien mineur de Charleroi (Belgique) de 223 euros par an et un salaire journalier au port de 50 DH. C'est pas lourd, mais « certains ici ne gagnent que 30 DH par jour ! » me fait-il remarquer. Derrière lui, des dents de petites baleines sont suspendues à un fil de pêche. « Ca vient de Tanger ! ». C'est avec sa radio et ses chiens, à peu près les seules richesses du gardien. A quelques mètres, Abdeloualred est presque allongé sur un filet. A 26 ans, c'est déjà un ancien du port. « La première fois, j'avais 7 ans. J'allais encore à l'école ». A présent qu'il est marié, son salaire (à peine le Smic) lui paraît bien maigre. Le port n'offre pas de sécurité, « ni contrat, ni fiche de paye… rien ». Il n'offre pas plus d'avantages en nature : « Le poisson, il faut l'acheter aussi. D'ailleurs, en fait, ici, on mange surtout des œufs et des tomates ! » (rires). Et la mer ? « Non, je ne sors jamais en mer. J'ai pas de passeport ».

 

Yann Barte, Madinati, 16 avril 2005

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Published by Yann Barte, dans MADINATI, 16 avril 2005 - dans Société
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