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1 décembre 2011 4 01 /12 /décembre /2011 00:26

BANLIEUE Des révoltés de Villiers-le-Bel de 2007, on voulait faire un exemple. La Justice a condamné les frères Kamara à douze et quinze ans de prison ferme sur la base d'un dossier vide, monté à charge sous la pression du chef de l'Etat. Enquête bâclée, témoins sous X "achetés", rétractations en cascade... le tour est joué.

 

 ‘‘Comment imaginer que le ministre de l'Intérieur, la personne la mieux informée de France, reçoive 'l'organisateur des émeutes' et pose complaisamment avec lui ?" Le détective Roger-Marc Moreau évoque ainsi la rencontre entre Michèle Alliot-Marie et Adama Kamara, finalement condamné fin octobre à douze ans ferme. Le "privé" a encore une photo, un peu floue, de la rencontre, qu'il s'est procurée auprès des proches d'Adama : un garçon souriant, bras dessus, bras dessous avec la ministre. Il faut avouer qu'une ministre qui s'appuie sur un caïd pour rétablir le calme, ce n'est pas banal ! Le détective avait bien d'autres photos, mais elles ont été saisies lors d'une perquisition "sans commission rogatoire", en même temps que les auditions qu'il a réalisées à la suite de son appel à témoins lancé à Villiers-le-Bel.

 

Moreau agissait pourtant en toute légalité et sans perturber le travail du magistrat. Il assurait simplement ce contre-pouvoir de plus en plus nécessaire dans les affaires judiciaires de ce type. Parmi ces auditions saisies, celles des médiateurs. Ce sont eux qui ont fait appel à Adama Kamara et à Ali Soumaré, secrétaire de section PS de Villiers-le-Bel, pour ramener le calme dans la cité. Dans ces auditions, les médiateurs déclaraient qu'en aucun cas Adama ne pouvait avoir participé aux tirs dont on l'accuse puisqu'il était avec eux, et dans un autre quartier. Contacté, Ali Soumaré nous confirme avoir été avec Adama au ministère de l'Intérieur. Il se dit aujourd'hui "partagé entre la tristesse et un sentiment d'indignation"

 

"Je leur ai dit : 'écrivez ce que vous voulez"'

 

Y avait-il des raisons d'en vouloir à Adama? Soumaré cite "son engagement politique en faveur d'une candidate de l'UMP, ses erreurs de jeunesse, le pouvoir qu'il pouvait représenter... Il avait l'air de déranger certains. " Moreau propose aussi une explication, paradoxale : "C'est parce que c'était la personne la plus respectée de Villiers-le-Bel. S'en prendre à lui, c'était envoyer un message clair: plus personne n'était à l'abri. Adama dérangeait, il était aimé des policiers, détesté par d'autres un peu blessés dans leur orgueil de le voir régler tous les litiges à leur place".

 

Qui sont les témoins à visage découvert et à charge lors du premier procès ? D'abord, David Ruelle. Condamné pour agression sexuelle sur mineur de moins de 15 ans, Ruelle est un menteur avéré. "Un mythomane dangereux", diront les avocats de la défense, Me Konitz et Mc Falek, en brandissant des attestations de proches de son ex-compagne dénonçant cet individu qui se présentait comme un "ancien membre des gardes du corps de Nicolas Sarkozy", "ayant travaillé à l'ONU" et "possédant plusieurs discothèques en Suisse". C'est le seul témoin à visage découvert qui maintiendra sa déposition. Le second témoin, Christopher Bénard, guère plus crédible, reconnaît des arrangements avec la police : son (faux) témoignage contre une réduction de peine. Bénard, qui a été reçu à l'Elysée, évoque aussi d'autres promesses, comme celle, dit-il, de "récupérer [son] permis suspendu pour cinq ans à la suite d'un accident au cours duquel [il a] tué une gamine de 14 ans". Le témoin qui accuse la police portera finalement plainte contre X devant le procureur de la République de Paris pour "subornation de témoin". Mathieu Bozor, entendu sept fois avec presque autant de versions différentes, jure aujourd'hui qu'il n'a jamais vu Adama tirer sur des policiers. Parlant des policiers, il dit: "Ils m'ont attaché à une chaise et gardé à vue 96 heures. A la moitié, j'ai craqué. (...) Je leur ai dit: 'écrivez ce que vous voulez'."

 

Enfin, Stéphane Farade, qui n'a pas répondu devant la cour d'assises d'appel et dit avoir menti sous la pression des policiers. Rien de très lourd dans le dossier, donc. Dès lors, l'accusation ne repose plus que sur les témoignages sous X, aussi peu crédibles, de "13-07", "21-09", "I7"°9" et "°2" 08". Interrogé par les avocats, "02-08" reconnaît par exemple être un "indic" de la Brigade des stups de Sarcelles. Par définition, un témoignage est fragile, et plus encore "sous X". Alors, que penser de témoignages anonymes et rémunérés ? Si la loi Perben II de 2004 prévoit la possibilité de rémunérer des informateurs, ce n'est pas le cas pour les témoins. Aucune condamnation non plus ne devrait être possible sur la base de seuls témoins anonymes. Pourtant, cela a suffi à condamner très lourdement les frères Kamara. Malgré les approximations et les marchés passés entre la police et certains témoins.

 

Un procès pour l'exemple

 

Le 21 octobre, après trois semaines abracadabrantesques, se terminait donc le procès en appel des tireurs présumés. Trois des accusés sont condamnés à des peines de 3 à T5 ans de réclusion : Ibrahima Sow et les frères Kamara. Deux sont acquittés : Maka Kanté et Samuel Lambalamba. On en oublierait presque l'accident au départ de deux enfants tués, un incident traité "par-dessus la jambe" dans une "bouillie judiciaire" tenant lieu de procès, diral’avocat, Me Arapian. La Justice s’est donc empressée de blanchir les policiers impliqués dans la mort de Lakhamy et Mouhsin, tandis qu'elle s'est acharnée sur les habitants de Villiers-le-Bel. Le ministre de l'Intérieur et le Président voulaient un signal fort et la victoire de la puissance publique. Pas sûr que cette dernière ait gagné. C'est une parodie de justice qu'elle a offerte. Les condamnés ont été déclarés coupables, non pas sur la base de faits établis, mais d'un unique témoignage à visage découvert plus que douteux et d'autres anonymes et intéressés. Un procès très politique en somme qui pourrait bien avoir été celui de la banlieue.

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, décembre 2011


 

CHRONOLOGIE

 

25 novembre 2007. Mouhsin et Lakhamy meurent à moto après avoir percuté une voiture de police. Le lendemain, une marche silencieuse a lieu.

Du 25 au 28 novembre 2007. Révoltes chaque nuit à Villiers-le-Bel et dans les villes voisines.

27 novembre 2007. Procès en comparution immédiate. 4condamnésà la prison ferme. 4 détentions préventives.

29 novembre 2007. Sarkozy félicite la police pour son action, exige des résultats de la justice et promet les assises aux révoltés.

1er décembre2007. La police distribue dans les boîtes aux lettres 2000 exemplaires d'un tract appelant à la délation contre rémunération.

4 janvier 2008. Procès des personnes se trouvant encore er détention préventive: 3 mois ferme pourvoi de cartons de cigarettes pour deux d'entre elles, mois pour une troisième, pour jet de projectiles contre une voiture de police.

18 janvier 2008.36 arrestations à Villiers-le-Bel.

Juin 2008.7 nouvelles arrestations.

1er juillet 2008. L'avocat des familles de Lakhamy et Mouhsin annonce que l'expertise technique contredit les déclarations de la police.

2 et 3 juillet 2009. Procès dit "des caillasseurs": 10 personnes sont condamnées de 1 à 3 ans ferme.

Mai-juin 2010. Campagne de solidarité avec les inculpés, initiée par le comité Respect Vérité Justice. Actions et manifestations à Paris, Marseille, Genève...

21 juin-4 juillet 2010. Procès des tireurs présumés de novembre 2007:5 condamnés de 3à15ansde prison ferme.

21 octobre 2011. Fin du procès en appel des "tireurs". Adama et Abderrahmane Kamara sont condamnés à 12 à et 15 ans, Ibrahima Sow, à 3 ans (donc libéré après 3 ans et demi de détention préventive). Samuel Lambalamba et Maka Kanté sont acquittés.

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Published by Yann Barte, dans LE COURRIER DE L'ATLAS, décembre 2011 - dans Société
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