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1 janvier 2012 7 01 /01 /janvier /2012 12:30

POLÉMIQUE Anciens tortionnaires d’Algérie, activistes de l’OAS... Ils sont nombreux, depuis plus d’un an, à recevoir les honneurs de Nicolas Sarkozy, plus que jamais désireux de rassembler toutes les droites nationales. Mais le dernier projet de transfert des cendres du général Bigeard aux Invalides passe mal.

 

Une boîte à idées de campagne. C’est ce qu’est l’Histoire aux yeux du président de la République. Au gré des stratégies électorales, il en ressort quelques grands noms : un jour, des figures de gauche – Guy Môquet ou Jean Jaurès –, un autre, des noms d’une droite douteuse, voire de l’extrême droite. Ni sujet de réflexion, ni enseignement, l’Histoire n’est pour Nicolas Sarkozy qu’un instrument au service du politique, manipulable à souhait.

De mises en scène emphatiques en récupérations, d’exaltation patriotique en brouillages des clivages politiques, Sarkozy réécrit l’Histoire et redessine les contours d’une France mythique. Les symboles tiennent désormais lieu de discours, balancés en rafale. “Les idées ne suffisent plus, il faut prendre à Marine Le Pen les totems et les noms”, écrivent dans Le Monde Ian Brossat, président du groupe PCF-PG au Conseil de Paris et Catherine Vieu-Charier, adjointe (PCF) au maire de la capitale, chargée de la Mémoire. Les deux politiques s’exprimaient fin novembre dans un billet au titre sans appel : “Marcel Bigeard n’a pas sa place aux Invalides”.

 

La torture, un “mal nécessaire”

 

Les cendres du général sentent le soufre. L’annonce, confirmée le 17 novembre par le ministère de la Défense, du transfert des cendres du général Bigeard à l’hôtel des Invalides, s’est en effet répandue, aussi explosive qu’une traînée de poudre. Il faut dire que le CV de Marcel Bigeard (1916-2010), ses exploits, de la guerre d’Indochine à celle d’Algérie, comme ses prises de position sur l’usage de la torture, ce “mal nécessaire”, invitent peu à une reconnaissance enthousiaste du “pithécanthrope galonné”, comme l’avait appelé un jour Arlette Laguiller, avec la verve colorée d’un capitaine Haddock. En juin 2010 déjà, l’hommage rendu au général au lendemain de sa mort avait laissé un goût amer. Un vrai concert de flatteries posthumes comme autant d’allégeances au Président Sarkozy : il était ce “grand serviteur de l’Etat” pour Michèle Alliot-Marie, un “grand Français” pour Nadine Morano, un “soldat de légende” pour François Fillon et pour Valéry Giscard d’Estaing – dernier président à avoir fait marcher la guillotine –, Bigeard était “l’une des dernières figures de grand soldat aux exploits et à la bravoure légendaires”. Henri Guaino parlera même de la mission du général remplie “avec beaucoup d’intelligence, beaucoup d’humanité.”

 

C’est justement cette “humanité” qui pose question. Politiques, militants, anciens appelés prennent la parole dans la presse, choqués par ce nouvel hommage annoncé. Une vingtaine d’intellectuels et de personnalités politiques s’opposent, dans une pétition, au transfert des cendres du général, “acteur de premier plan des guerres coloniales”, “baroudeur sans principes, n’hésitant pas à user d’ignobles méthodes”. L’ancien résistant Raymond Aubrac, le secrétaire national du PCF Pierre Laurent, le député EELV Noël Mamère, comme l’écrivain Patrick Chamoiseau, signent l’appel. Pour l’avocat parisien Roland Rappaport, le transfert des cendres du général Bigeard à l’hôtel des Invalides – qu’il qualifie d’“infamie” – contrevient tout simplement “aux obligations pesant sur les Etats signataires de la Convention internationale contre la torture”.

 

L’historienne de la guerre d’Algérie Raphaëlle Branche trouvait déjà “décalé” le choix de faire entrer le maréchal Lyautey aux Invalides en 1961, à une époque qui avait vu l’indépendance de la quasi-totalité des territoires de l’Empire français, “alors que dire de cette dernière décision en 2011 ?” [lire l’interview page suivante]. Pour l’historienne, “il n’y a aucun doute que le régiment du général Bigeard ait accompli des violences illégales en Algérie. Et en tant que commandant du régiment, il ne s’est pas distingué par son refus de les accomplir.”

 

Une réhabilitation du colonialisme

 

Bien peu d’officiers d’ailleurs ont protesté contre l’usage de la torture. Ce fut le cas pourtant du général Jacques Pâris de Bollardière, sanctionné pour cela, en 1957, de soixante jours d’arrêt. Il dénonçait également la soumission de la Justice au pouvoir militaire, “l’Etat dans l’Etat”. D’autres ont simplement émis des réserves sur les méthodes, ce a posteriori. Dans son ouvrage La Vraie Bataille d’Alger publié en 1972, le général Massu écrit ainsi : “J’ai dit et reconnu que la torture avait été généralisée en Algérie (...) On aurait dû faire autrement (...) Mais quoi, comment ? Je ne sais pas.”

 

“Ce sont des honneurs à répétition qui déshonorent l’armée et la République française”, dit le militant antiraciste et témoin anticolonialiste Henri Pouillot. Cet ancien appelé déplore que “depuis 2002, le gouvernement français veuille faire valoir les bienfaits du colonialisme”. Il adresse même une lettre au ministre actuel de la Défense, Gérard Longuet, qu’il rend publique sur son blog.

 

Ces deux dernières années, la liste des “déshonneurs” s’est encore allongée. Le 26 mars 2010, le ministère de la Défense ajoutait 49 noms au Mémorial du quai Branly, à Paris. Ceux des victimes de la manifestation du 26 mars 1962 (de la rue d’Isly, à Alger) et qui répondaient à un mot d’ordre de l’Organisation armée secrète (OAS). Le 22 octobre 2010 a eu lieu, à Pau, l’inauguration officielle du monument à l’effigie du colonel Pierre Château-Jobert qui avait déserté en janvier 1962 pour rejoindre le commandement de l’OAS dans l’Est algérien. Le 5 mai 2011, Jean-François Collin, ancien de l’OAS et, plus récemment, ex-conseiller municipal FN de la ville d’Hyères, était promu chevalier de la Légion d’honneur. Il avait d’ailleurs failli refuser la décoration. “Sarkozy, je ne l’aime pas, c’est un gaulliste”, déclarait-il en juillet dernier au quotidien La Provence. La cérémonie s’était déroulée devant la stèle érigée dans le cimetière de Marignane honorant l’OAS et ses “héros”. Un autre sujet interminable de polémique sur lequel le Conseil d’Etat a finalement tranché en novembre dernier, considérant que la stèle commémorative de l’OAS relevait de “l’apologie de faits criminels”.

 

Enfin, c’est le commandant Hélie Denoix de Saint Marc qui est promu le 28 novembre dernier par Nicolas Sarkozy grand-croix de la Légion d’Honneur. L’homme était l’un des principaux officiers qui tentèrent de renverser la République française par le putsch manqué d’avril 1961 dirigé par le fameux “quarteron de généraux en retraite”.

 

Aux tortionnaires, la patrie reconnaissante

 

Ainsi, après avoir réhabilité l’OAS, les putschistes et – presque – le passé colonial, le gouvernement souhaite donc rendre un dernier hommage à l’action du général. Plusieurs officiers supérieurs et 44 députés (essentiellement de l’UMP), soutiennent, dans une contre-pétition, le projet de transfert de ses cendres aux

Invalides. Les méthodes Bigeard ne semblent pas émouvoir outre mesure ces partisans qui ne les contestent même plus. Au général Aussaresses qui venait d’écrire un livre sur la torture en Algérie, Bigeard lui-même avait dit : “Pourquoi n’as-tu pas fermé ta gueule ?”

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, janvier 2012

 


Raphaëlle Branche

 

“Honorer Bigeard, c’est laisser imaginer
que les guerres de décolonisation
n’ont été que des combats militaires”



Historienne, spécialiste de la guerre d’indépendance algérienne et du passé colonial français, membre de l’Institut universitaire de France, Raphaëlle Branche enseigne à l’université de Paris-1-Panthéon-Sorbonne. Elle est notamment l’auteur de “La Torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie, 1954-1962” (éditions Gallimard, 2001).



Que sait-on de la participation ou non du général Bigeard à des actes de torture durant la guerre d’Algérie?


Le général Bigeard était lieutenant-colonel pendant la guerre d’Algérie. Il commandait un bataillon, devenu régiment de parachutistes coloniaux, une troupe d’élite chargée essentiellement d’opérations militaires dans la campagne et les montagnes algériennes. Son régiment a cependant été envoyé, avec d’autres, à Alger début 1957, quand les opérations de répression du nationalisme y ont été confiées à la 10e division parachutiste que dirigeait le général Massu. Le nom de Bigeard était alors déjà connu, car l’officier s’y était employé par un véritable travail de communication vantant les actions de son régiment, effectivement, particulièrement efficaces dans la lutte contre l’ALN (Armée de libération nationale, ndlr). Son régiment s’était aussi distingué par des violences contre les civils et une capacité à faire corps, y compris face aux inspections militaires. Son rôle à Alger a été de se distinguer des autres régiments, ce que l’arrestation de Larbi Ben M’hidi consacra à sa manière. Néanmoins les pratiques utilisées par les régiments de la 10e DP à Alger n’étaient pas toutes légales et les recours à la torture et à l’assassinat y sont avérés, massivement. Le nom de Bigeard est revenu plusieurs fois, sans qu’il soit possible de dire s’il avait personnellement torturé. Ce n’était d’ailleurs pas la tâche d’un commandant de régiment. En revanche, tout se passait sous ses ordres et il est exclu qu’il ait pu ignorer les agissements de ses subordonnés qu’il a toujours couverts. Dans une note qu’ i l leur adresse en juillet 1957, il fait précisément référence aux “moyens bien connus qui nous répugnent”, ajoutant : “Dans l’action du régiment, je serai le seul responsable”.

Que pensez-vous du transfert de ses cendres aux Invalides ?


Le transfert des cendres d’un officier supérieur aux Invalides, panthéon militaire français, est un acte suffisamment exceptionnel pour qu’on le considère sérieusement. Avec le général Bigeard, c’est tout un passé colonial français qui rentrerait aux Invalides, incarné ici par le conflit indochinois et la guerre en Algérie. C’est aussi un tenant d’une guerre d’un genre nouveau, subversive, passant par des méthodes visant particulièrement les civils et ne reculant pas devant l’usage de la torture. La torture était considérée comme un moyen nécessaire pour faire régner une “contre-terreur” face au FLN (Front de libération nationale, ndlr) et gagner : il ne fallait pas essuyer de défaite après Dien Bien Phu. Choisir d’honorer le général Bigeard, c’est prétendre que l’ensemble de son passé militaire peut être qualifié de glorieux et passer sous silence – voire légitimer – les méthodes utilisées en Algérie. C’est aussi laisser imaginer que les guerres de décolonisation n’ont été que des combats militaires. Or ces guerres ayant eu pour but le maintien de la présence française, dimension politique et dimension militaire y furent tout le temps intimement mêlées.

C’est enfin donner crédit à l’idée que la guerre en Algérie aurait été gagnée militairement. Or battre son ennemi militairement ne signifie pas réunir les conditions de la paix. Gagnée militairement, la guerre a été perdue politiquement, car la politique menée avait perdu toute légitimité.
Proposer l’entrée aux Invalides du général Bigeard alors que l’on s’apprête à commémorer le cinquantenaire de la fin de la guerre d’Algérie, c’est proposer une lecture de cet événement totalement biaisée, ne donnant pas à saisir les enjeux politiques qui se sont joués à cette époque entre la France et l’Algérie et également entre l’armée et la nation.



Propos recueillis par Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, janvier 2012

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Published by Yann Barte dans LE COURRIER DE L'ATLAS, janvier 2012 - dans Politique
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kumkum 05/04/2012 00:48

Bonjour,
Le Général Bigeart quand on lit ses écrits n'a jamais aimait la guerre comme tout militaire qui se la connaît trop pour l'aimer (ce qui ne doit pas être le cas d'un rond de cuir posé sur son
fauteuil comme vous c'est certain...)
Il était par contre toujours le premier parti pour la faire quand les intérêts de son pays qu'il aimait plus que tout l'exigeait.
l ne faisait que son devoir tels qu'il le jugeait et au mieux possible en ce sens quitte à y perdre sa vie, il est clair que cela aussi ne doit pas être votre cas.
Oui c'est vrai il a déclaré "La torture est un mal nécessaire", mais il faut là aussi recadrer les choses dans ce temps, les guerres dont ils parlait et ce qu'était le chef militaire.
Il était très apprécié de ses hommes parce qu'il était très économe de leurs vie.
Et il est donc vrai que passant la vie et la sécurité de ses hommes et des citoyens français avant tout il pu parfois pour voir d'importantes informations ordonner ou couvrir des interrogatoires
forts.
Ok on peut ne pas le partager, voir le dénoncer mais il faut faire esprit d'objectivité (difficile pour vous) en le recadrant en ce sens même si il est clair que pour vous la santé ou la vie des
français n'est pas une priorité.
Pour finir narrons de vos mensonges sur ses liens avec l'OAS (car ce sont des calomnies) qui sont le fait soir de votre fanatisme politique soit/et de votre ignorance de l'histoire et confusion
historique énorme entre "interrogatoire musclé" pour les raisons que je cite au dessus et OAS, personne, personne ne peut citer des déclarations du Général Bigeard vantant ou partageant les
honteuses et innommables actions de l'OAS (car pour militaire de la République Française digne de ce nom ils ont sali le principe de base de notre armée constituée avant tout de citoyen, "Être au
service de la Nation et pas le contraire") puisqu'il n'en fut pas un membre tout simplement...
Il avait pour tradition de ne surtout pas se mêler de politique et de ne pas mélanger son métier avec la politique politicienne.
De plus il ne peut aussi pas avoir participé à l'OAS physiquement puisque en ce temps de l'OAS il n'était pas affecté en Algérie ni en France...
Et d'ailleurs De Gaulle le nomma Général de Brigade peu après la fin de l'OAS et je vois mal De Gaulle en ce temps récompenser ainsi un ex membre de l'OAS...
Pour résumer vous êtes bien l'exemple type du fanatique politique, qu'il soit d'extrême droite ou d'extrême gauche (comme vous) qui base toujours son argumentation sur des faux semblants et des
mensonges qui ne peuvent berner que la masse ignorante.

La Rédac Nomade 15/04/2012 04:26



Où avez-vous vu dans cet article que Bigeard aurait vanté les actions de l'OAS ?